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 DOM JUAN

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 mise en scène de
Marc Favier
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 L'ART DE LA MISE EN SCENE

LE LEXIQUE
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 L'art de la mise en scène

Mettre en scène une pièce, surtout un classique, et encore plus " Dom Juan " de Molière, requiert courage, imagination et rigueur.

Du courage, car il s'agit moins de jouer un texte que de se confronter à une mythologie et à d'éminents aînés. Il s'agit de pointer tous les éléments incontournables de ce conte, d'en retrouver le sens. Mais y a-t-il UN sens? Qui en est le détenteur officiel? et au nom de quoi? de qui? Cerner les intentions de l'époque et en extraire les intérêts pour aujourd'hui. Il faut sentir les fausses pistes, les chausse-trappes, les culs-de-sac. Dans ce jeu d'arcanes, aidé de Propp et de Eco, se dressent régulièrement des statues de Commandeur apparemment bienveillantes mais terribles. Ici, elles se nomment Jouvet, Vilar, Chéreau, Bluwal. Elles s'appellent aussi Tirso de Molina, Lenau, Mérimée, Montherlant, Schmitt. Il est vain de les nommer toutes. Elles ne sont pas tapies dans l'ombre. Elles attendent tranquillement que nous venions à elle.

Quand nous montons " Dom Juan " c'est précisément parce que nous ambitionnons d'être confrontés à elles. Nous devons être à la hauteur. C'est-à-dire défricher des territoires qui semblaient bien balisés. Nous savons que nous allons surprendre le spectateur par des aspects inédits. Nous allons découvrir avec lui, apprendre ensemble.

Mais la nouveauté pour elle-même n'a aucun intérêt. C'est une faute grave. Il faut de la rigueur. Voilà pourquoi nous travaillons avec des scientifiques, des chercheurs, des universitaires: Alain Viala, professeur à Paris-III (auteur notamment de Approches de la réception, PUF, 1993); Maryse Souchard, sémioticienne, maître de conférences à Cergy (traductrice notamment de Terry Eagleton, Critique et théorie littéraire, PUF, 1993); et d'autres sur la lexicométrie, l'histoire du théâtre, etc. Par leur parfaite connaissance des derniers travaux, ils ouvrent des pistes formidables.

Mais ces idées, il faut les inscrire dans l'espace et la voix. Et dans la réception. Une mise en scène, c'est l'art du concret. Aussi notre argumentation de mise en scène sera visible par deux extraits. D'une part, des extraits de nos travaux historiques et théoriques, " le lexique ". C'est à partir de ces réflexions que nous développons l'aspect proprement artistique, c'est-à-dire l'imaginaire et le concret, l'interprétation et la mise en espace. Ce sont donc des extraits de notre " scénario ".
Le projet de la Compagnie

Forte d'une expérience d'une douzaine d'années en Champagne-Ardenne, en 1997, la compagnie a décidé de s'installer dans le sud-seine-et-marnais, une des régions les plus pauvres culturellement de toute l'Ile-de-France.

Depuis notre création, notre axe de réflexion est le suivant: quelles formes donner à des spectacles - que l'on souhaite intelligents et divertissants - pour un public rural, qui n'a pas l'habitude de se rendre au spectacle même s'il habite à moins de 100 km de Paris?

Dans cet esprit, nous nous sommes installés dans la petite commune de Souppes-sur-Loing (5500 habitants) dont le Maire et son équipe témoignent d'une volonté de dynamiser le tissu associatif et de développer la vie culturelle. C'est sur la place de la République fraîchement rénovée, proche de l'église et où se tient chaque dimanche un marché actif que se jouera notre " Dom Juan ". Véritable agora contemporaine, centre de vie et d'échanges, c'est à ciel ouvert que nous répéterons et jouerons avec des professionnels et des amateurs. Nous voulons instaurer un climat de proximité et de convivialité propice à un événement qui ira au-delà de la simple représentation.

Enracinés à Souppes, nous développons des actions dans cette région du Gâtinais. Notre premier partenaire est la ville de Nemours. En 1996, nous avons créé dans la cour du château " Le Bourgeois gentilhomme " avec 150 participants. Nous avons accueilli plus de 500 spectateurs chaque soir. Depuis 1997 nous animons les ateliers théâtre municipaux. Pour juin 1998, nous créons avec la ville et l'association la SCALA, " Le Festival du Gâtinais " qui se donne pour but d'accueillir des artistes (chanteurs, danseurs, etc.) de la région. Nous développons ainsi des contacts avec les artistes des villes environnantes (le Gâtinais s'étend jusqu'à Montargis) qui devraient aboutir à des projets communs dans les années prochaines.

Enfin, nous proposons notre travail à d'autres communes rurales de l'Ile-de-France avec lesquelles nous travaillons depuis plus ou moins longtemps (Villiers-Saint-Georges et Nemours pour la Seine-et-Marne; Boussy-Saint-Antoine et Étampes pour l'Essonne).


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LE LEXIQUE

Souvent les héros sont définis en creux. Toute rencontre permet de comprendre un nouvel arrivant. Ce qu'il y a d'exceptionnel dans le mythe de Dom Juan c'est que l'on revient toujours au personnage. Il existe absolument. Dans cette mise en scène nous nous intéressons au mythe de Dom Juan. D'une part, nous allons remettre en cause les lieux principaux du mythe; ouvrir et poursuivre d'autre voies. D'autre part, nous mettrons en avant toute sa part d'ambiguité. Il y a beaucoup de non-dits qui permettent une explication et son contraire. Enfin, nous allons voir de ce dont il est porteur aujourd'hui. Il est donc indispensable de faire le point sur les grands thèmes abordés.

Notre travail est en perpétuelle gestation. Plus on avance, plus on creuse, plus on découvre des trésors. Ce lexique permet de faire le point sur nos recherches, nos lectures, nos discussions avec les acteurs, Alain Viala, dix-septièmiste" éminent, et quelques autres. Il permet de reconsidérer des axes de mise en scène et des interprétations.

Age (L', de Dom Juan)
Attendu (Un fils tant)
Beauté (La)
Carlos (Dom)
DIABLE (LE)
DIEU
DOUBLE
ESPAGNE
EXÉGÈTES
FEMMES
Louis (Dom, Le Père)
PEDOPHILIE
PLAISIR (LE)

PSYCHODRAME (LE)
SGANARELLE (Le valet)

TABAC (LE)

Voici quelques extraits de ce document de travail, je le répète: il ne sera abouti qu'au dernier jour de la dernière représentation.

Age (L', de Dom Juan)
Quel âge a Dom Juan? Chez Molière, bien que le personnage fût créé par un acteur âgé (La Grange), il est fait référence à sa jeunesse dès la première scène quand Sganarelle dit à Gusman:"C'est qu'il est jeune encore..." En faisant référence à l'instruction de son maître, Sganarelle induit qu'il est sorti de l'université il y a peu. Même si Dom Louis est âgé, il est vivant. Et il a eu son fils très tard. Dom Juan ne peut donc pas être très vieux.Dans sa tirade-bout-de-ficelle, en évoquant les "jeunes gens, Sganarelle s'adresse directement à Dom Juan: "La prudence n'est point dans les jeunes gens; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux." Enfin, en jouant le dévot Dom Juan souhaite:"corriger désormais par une austère conduite tous les dérèglements criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse."

Attendu (Un fils tant)
Chez Molière, on connaît le nom de famille de Dom Juan par Dom Carlos quand il dit que Dom Juan est le fils de Dom Louis Tenorio. Dom Juan est donc le fils d'un homme célèbre et respecté. Plus tard, c'est Dom Louis qui parle de son fils: "J'ai souhaité un fils avec des ardeurs non pareilles; je l'ai demandé sans relâche avec des transports incroyables; et ce fils, que j'obtiens en fatiguant le Ciel de vux "
On apprend que DL a eu du mal à avoir un enfant. Il en incrimine le Ciel, mais on ne sait la raison. Il a tout de même obtenu ce fils non désiré ( par le Ciel ). Sans doute celui-ci savait ce devenir funeste. Mais aux XVIIe et XVIIIe siècles, il n'y avait pas d'oracle de Delphes ! Laïos aussi avait du mal à avoir un fils. Et la Pythie lui a anoncé que s'il voulait vraiment un fils, celui-ci le tuerait. Or, à l'issue de la première rencontre avec son père, Dom Juan souhaite la mort de celui-ci. Nous sommes dans l'archétype du complexe d'dipe!
Chez Mérimée "naquirent d'abord plusieurs filles, dont les unes se marièrent par la suite, et les autres entrèrent en religion. Don Carlos de Marana se désespérait de n'avoir pas d'héritier de son nom, lorsque la naissance d'un fils vint le combler de joie []. Don Juan, ce fils tant désiré, []fut gâté par son père et par sa mère, comme devait l'être l'unique héritier d'un grand nom et d'une grande fortune. Tout enfant, il était maître à peu près absolu de ses actions, et dans le palais de son père personne n'aurait eu la hardiesse de le contrarier."

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Beauté (La)
Une des questions fondamentales du mythe est de savoir si Dom Juan est beau. Ceci n'est pas avéré chez Molière et rares sont les auteurs qui parlent de sa beauté. Dans Molière ce qui s'en rapproche le plus est la réflexion de Charlotte quand elle l'aperçoit pour la première fois: "Ah! mon quieu, qu'il est genti, et que ç'aurait été dommage qu'il eût été nayé!" (II,1). Elle juge donc uniquement sur les apparences. Et comme il vient d'être sauvé in extremis de la noyade, il n'est pas des mieux apprêté. Elle n'a pas non plus conversé avec et ne peut donc pas être charmée par sa parole. On peut donc considérer que le "gentil" veut dire beau. Cependant le trait est rapide, allusif et unique. Ce n'est pas ce qui le caractérise. C'est d'ailleurs ce qui fait le succès du personnage. Car ainsi tout homme peut s'identifier au séducteur. Chacun peut se dire qu'il n'est pas besoin d'être beau pour être séduisant. Un Adonis n'a jamais fait un séducteur. Au contraire. Les cas de séducteurs hideux sont nombreux. En premier, citons Mirabeau.
Pour Barbey d'Aurevilly : "C'était la vraie beauté, - la beauté insolente, joyeuse, impériale, juanesque enfin." Il se demande même si la beauté persistante de Don Juan n'a pas un rapport avec le *Diable?

Carlos (Dom)
Chez Molière, c'est un des deux frères d'Elvire. La période des grands nobles est finissante. Elle est incarnée par Dom Louis. Nos jeunes gentilshommes (Dom Juan, Dom Carlos et Don Alonse) n'ont pas l'envergure de leurs aînés. Dom Carlos ne semble pas très intelligent. Il était avec son frère, douze hommes, et il s'est perdu dans la forêt. Ce n'est pas un bretteur redoutable car il n'arrive pas à bout de trois voleurs (peut-être même pas armés d'épées, sans doute de simples bâtons!). Pour quelqu'un qui place si haut l'honneur de la famille, il ne reconnaît pas son beau-frère - alors qu'il le cherche! Ses codes de l'honneur frisent l'absurde quand il en arrive à se battre contre son propre frère, pour défendre la vie de celui qu'il venait tuer.

DIABLE (LE)
Dom Juan est souvent comparé au Diable.

1. Chez Molière

I,1, quand Sganarelle décrit son maître à Gusman, il dit que c'est "un Diable" qui ne croit pas aux loups-garous.
« Loup-garou est dans l'esprit du peuple un esprit dangereux et malin qui court les champs ou les rues la nuit ». (Furetière). Le loup-garou est un homme changé en loup à la suite d'un pacte avec le diable. Ils mangent des enfants, s'accouplent avec des louves "avec tel plaisir qu'ils avaient accoutumé avec les femmes." (Pléiade, p. 1301).
I, 1: "Il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à lui."
II,4: Dans la dispute entre les deux paysannes, il affirme que Mathurine "est obstinée comme tous les diables."
III,1, ils s'interrogent sur les croyances de Dom Juan:
"SGANARELLE. - Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel?
DOM JUAN. - Laissons cela.
SGANARELLE. - C'est-à-dire que non. Et à l'Enfer ?
DOM JUAN. - Eh !
SGANARELLE. - Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît ?
DOM JUAN. - Oui, oui."
Molière se garde bien de faire dire à DOM JUAN qu'il ne croit pas au Ciel. Il ne fait que le faire comprendre.
IV, 8, Quand la Statue frappe pendant le repas de Dom Juan, Sganarelle se demande: "- Qui diable nous vient troubler dans notre repas ?"
V, 3, la menace la plus précise vient en conclusion du raisonnement "bout-de-ficelle" de Sganarelle:"vous serez damné à tous les diables."
V, 4, Étonné par la nouvelle stratégie de Dom Juan (l'hypocrisie), Sganarelle l'aparente au diabolique :"- Monsieur, quel diable de style prenez-vous là?"
V, 5, La dernière référence au diable est prononcée par Dom Juan lui-même: " Spectre, fantôme ou diable, je veux voir ce que c'est."

2. Les autres auteurs

11. Chez Mérimée
Dona Isabele s'appelle Dona Fausta.
12. Chez Barbey d'Aurevilly
La référence est omni-présente dans les débuts du texte. Dans l'exergue qui précède son texte, Barbey d'Aurevilly écrit:"Le meilleur régal du diable, c'est une innocence." Et très vite il assimile l'un à l'autre:
"- Au fait, le diable est immortel! dit-elle comme une raison qu'elle se serait donnée.
"- Il a même
"- Qui? le diable?
"- Non, Don Juan "
Peu après il parle de "ce diable d'homme!". Puis évoquant la beauté persistante de Don Juan malgré la vieillesse il se demande d'abord: "Avait-il fait un pacte avec le diable?" Ensuite, il compare la *vieillesse à un enfer et au repas avec le *Commandeur. Et encore:"C'est un rude spiritualiste que Don Juan! Il l'est comme le démon lui-même, qui aime les âmes encore plus que les corps, et qui fait même cette traite-là de préférence à l'autre, le négrier infernal!"

3. Pour une interprétation diabolique?

Freud postule à une continuité entre la scène sexuelle, porteuse d'un effet séducteur, et l'union avec le diable. Après avoir présenté le jeu sexuel pervers comme "reste dérivant d'un culte sexuel archaïque", Freud débouche sur une comparaison entre ces trois scènes: sexuelle, diabolique, exorcisante. "Une proximité s'annonce ainsi, faisant voisiner la "religion du diable" et le procès s'acharnant à prendre en flagrant délit une scène de séduction."1
Nous aurons deux visions antagonistes de Dom Juan:

21. Le Noir qui peut s'apparenter au Diable.
Neurasthénique, il séduit les femmes en jouant les malheureux. Il a besoin alors d'excitants, de psychotropes. C'est un être cynique, désabusé. Cela ne l'amuse même plus de séduire les femmes. La promesse du mariage lui suffit. C'est trop facile! C'est trop facile également de bousculer les conventions et l'ordre établi. Il ne mange pas, ne boit pas. Ce sentiment suicidaire lui fait défier la mort avec Dom Carlos ou le Commandeur. Plus rien ne lui fait peur. Cette tendance d'un Dom Juan décadent s'affirme dans les auteurs du XXe siècle: femme avec Anca Visdei, pédéraste avec Montherlant, Homosexuel avec Schmitt.
21. Le Blanc angélique
La question se pose alors de savoir si un Dom Juan peut être bon? gentil? angélique, en quelque sorte. Est-ce que cela plaît aux femmes? aux hommes? Ne veut-il pas simplement profiter de la vie, "songer seulement à ce qui peut donner du plaisir"? profiter des femmes, des créditeurs crédules, de son statut social, etc.? Mais le meilleur n'est-il pas l'ennemi du bien? A ne pas vouloir affronter une rupture avec une femme n'est-on pas obligé de fuir, mentir, se fourvoyer, passer pour le dernier des mufles? L'Enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on; le plus honnête n'est-il pas celui qui ne laisse aucun espoir?

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DIEU
Ce mot n'est jamais utilisé chez Molière. Selon la Pléiade (p. 1303):: "Les bienséances interdisant de nommer Dieu, l'Église, les Sacrements, dans une uvre aussi profane qu'une pièce de théâtre ou un roman, Dieu devient le Ciel; l'église, le temple; les sacrements, les mystères"
Barbey d'Aurevilly qui n'a de cesse de comparer Don Juan au Diable, l'assimile aussi parfois à Dieu:"Elle [une duchesse] était assise, comme un juste à la droite de Dieu, à la droite du comte de Ravila [le nom de son Don Juan], le dieu de cette fête."

Double
Chez Tirso, les épisodes principaux sont tous redoublés : deux fois Dom Juan prend auprès d'une jeune fille noble la place de son amoureux; deux fois, il séduit et abandonne une paysanne; deux fois, en fin il dîne avec la statue du Commandeur.
Chez Molière, il y a les deux paysannes, les deux frères, le retour du père, le retour de l'épouse, le retour de la statue et la double invitation au repas. Il promène son double antagonique, Sganarelle. Plutôt que l'Enfer, il a le choix de la rédemption (annonces de Sganarelle, conseils d'Elvire, signes du "Ciel") comme l'a choisi son Double, Don Juan/Miguel de Marana.
"Le personnage de Don Juan entre dans la tradition comme un Double." Rank, p. 126.
Dom Juan lui-même est double (légende noire/légende blanche) et pourrait être interprété pas deux comédiens.

Espagne
Le mythe de Dom Juan est international car le destin du séducteur est intemporel et international. La plupart du temps, le drame est situé soit en Espagne, soit dans le pays où vit son auteur. De toute façon, quelque soit le détour de la fable, l'auteur parle toujours de sa société, c'est-à-dire du lieu où il vit au moment où il vit.
Tirso de Molina commence son drame en Italie: "Une salle dans le palais du roi de Naples, la nuit." Mais il se poursuit en Espagne:"La plage de Tarragone.", "L'Alcazar de Séville", "Le village Dis Hermanos"
Molière situe son drame en Sicile. Les habitants nous font penser à quelque coin de France. Mathurine, Pierrot, Charlotte, M. Dimanche sont des noms bien français. Dom juan qui a son habitation, ses débiteurs, ses parents, à proximité vit donc en France. Par contre, le clan d'Elvire est à consonance très hispanisante (ses frères Dom Carlos et Dom Alonse, et son valet Gusman). Si notre héros s'appelle d'une façon très espagnole Dom Juan de Tenerio, son père se nomme Dom Louis - dans une orthographe très francisée. Quant à Sganarelle, ce nom n'est ni français ni espagnol et renvoie à la comedia dell'arte internationale plus qu'à l'Italie. Molière ne cherche donc pas à résoudre les contradictions. Ou plus subtilement. Pour se prémunir des puissants, quand il les met en scène, ils deviennent étrangers. les autres peuvent être français!
Pour da Ponte:"La scène est dans une ville d'Espagne." Mérimée situe son drame à Séville et Salamanque. Pouchkine situe son début:"Le soir, un cimetière près de Madrid" La plupart du temps, l'Espagne n'est qu'une toile de fond bien vite oubliée. Celui de Lenau ressemble trop aux murs rigides et au romantisme allemands. Mérimée et Baudelaire ont des Don Juan tout à la mélancolie de la France du XIXe siècle.Celui de Barbey d'Aurevilly est totalement installé dans le "faubourg de Saint-Germain".
Le nom très typé de notre héros fait que les histoires sont toujours rattachées - de près ou de loin - à l'Espagne. D'autres personnages aussi ont des noms à consonances espagnoles: Gusman, Dom Carlos et Dom Alonse chez Molière; Don Luis chez Baudelaire; Don Garcia chez Mérimée; Catalinon, Inez et Don Diègue chez Lenau; "Le roi d'Espagne" chez Baudelaire; Le comte de Ravila de Ravilès chez Barbey d'Aurevilly.
Mais il y a bien d'autres noms absolument étrangers à l'Espagne. Citons au hasard: Pierrot, Charlotte et Sganarelle pour Molière; Giovanni pour da Ponte. Et toute l'action de Barbey d'Aurevilly est bien ancrée en France.

EXÉGÈTES
"Déployant une identitté en fuite, disséminant des doubles, Don Juan ne déjoue-t-il pas l'entreprise qui s'emploie à traquer le sens de ses paroles tout comme il tente d'esquiver les diverses formes d'arrestation auxquelles se livrent ses poursuivants? [] Les exégètes viendraient-ils grossier la troupe des femmes trompées et des défenseurs du droit matrimonial bafoué?"SCHNEIDER, Monique: Don Juan et le procès de la séduction (Aubier, 1994, p. 7).. Otto Rank place en exergue de son ouvrage les vers prononcés par Don Juan dans la pièce d'Edmond Rostand (RANK, Otto: Don Juan et Le double):
"Vois avec quelle ardeur d'exégèse et d'envie
Le nez de professeurs s'est fourré dans ma vie."

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FEMMES
Selon Otto Rank:"Il suffit de laisser un moment de côté l'idée traditionnelle du chevalier érotique pour s'apercevoir [] que dans l'opéra de Mozart il ne s'agit pas du tout d'un aventurier, heureux dans ses prouesses amoureuses. [] Dans le thème de Don Juan ce n'est pas l'impulsion sexuelle effrénée qui est le motif principal" (p.119-120). On réduit trop souvent le mythe de Dom Juan à un séducteur. Or, les femmes sont très peu nombreuses dans celui de Molière: seulement 3 sur un ensemble de 17 personnages. Cette réduction permet d'occulter les autres questions que pose le séducteur. Et pourtant, la sexualité est à la base du mythe. C'en est le nud gordien. Dom Juan consomme-t-il ses victimes? Et jusqu'où? Car cela n'est jamais explicite. On parle perpétuellement de mariage. N'est-ce qu'une image? L'étape obligatoire avant l'acte sexuel? Une promesse pour parvenir à ses fins? Ou le vrai but? Dom Juan n'est-il pas qu'un épouseur sans plus? Et dans ce cas, pourquoi? Il n'est jamais explicite que Dom Juan consomme ses victimes. Ceci est toujours implicite mais l'implicite laisse une porte ouverte. Même l'épisode de la jeune fiancée est ambigu. S'il cherche à l'enlever, c'est qu'il ne compte plus ni la séduire ni ne pourra l'épouser. Ce peut être pour la violer . Mais Dom Juan dit qu'il veut "troubler leur intelligence et rompre cet attachement". C'est-à-dire qu'il veut empêcher ce mariage. En enlevant la fiancée, il pourra toujours faire croire au viol, entacher sa renommée, et interdire un mariage devenu suspect. Cela suffirait. Dom Juan n'a pas besoin d'aller au bout de son acte. Si Dom Juan est juste un consommateur, un jouisseur, le mariage n'est bien qu'un stratagème et Dom Juan Blanc l'athée qu'il revendique être. Mais s'il ne consomme pas ses mariages. Au-delà de son impuissance, c'est la question de son but qui se pose. Cet "épouseur à toutes mains"(I,1) voudrait seulement se jouer "d'un mystère sacré"(I,2), profaner le sacre du mariage. Son audace prend alors la hauteur d'un défi à Dieu. Dom Juan n'est plus l'athée qu'il prétend être mais un croyant inversé, un ange déchu, un Diable. Le Diable Noir.

Toutes les femmes?
Chez les contemporains, il semble attiré par toutes les femmes. Chez Schmitt il "leur donne du plaisir à toutes. A toutes." Chez Brassens il donne du plaisir aussi aux vieilles et aux laides. Chez Montherlant, il devient franchement pédophile. La tentation de la jeunesse est aussi présente chez Schmitt.
Chez Molière, il explore plutôt les conditions sociales: "Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il n trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui" dit Sganarelle I,1. Mais dans les quatre femmes qu'il fréquente dans la pièce (Elvire, Charlotte, Mathurine, la jeune fiancée), elles sont toutes les apparences de la jeunesse et même de la virginité. Dom Juan est intéressé surtout par le mariage ou la virginité? c'est la question centrale que pose Molière car le projet de Dom Juan est alors totalement différent.

Louis (Dom, Le Père)
Le père est éternel. Quelle place peut donc avoir son fils? Dom Juan ne peut plus qu'être un éternel jeune homme. L'éternel jeune homme. Donc un éternel séducteur. Il ne peut donc pas avoir d'enfant qui grandirait. Coincé par son père, Dom Juan tourne en rond. L'histoire bégaie. Il ne cesse de se remarier. A moins que ce ne soit l'inverse Dom Louis ne peut mourir tant que son fils ne grandit pas. La conversion du Ve acte donne l'apparence du passage rituel à l'âge adulte. Dom Louis peut alors se laisser mourir!
Chez Molière, le père se nomme Dom Louis. Sa particule est espagnole mais Molière n'a pas hispanisé le prénom. Il aurait pu l'appeler Luis. Il a choisi la forme française: Louis. Il se prénomme comme le Roi de France. C'est donc le Surmoi absolu. Comme Molière ne pouvait jouer avec l'image du Roi de France, ce personnage ne peut qu'être bon. C'est aussi une façon de protéger notre héros sous la protection absolu que d'en faire son fils. I, 1 Gusman parle d'"un homme de sa qualité". Or, « quand on dit absolument un homme de qualité, c'est un homme qui tient un des premiers rangs dans l'État, soit par sa noblesse, ou par ses emplois ou par ses dignités » (Furetière). Dom Juan estdonc d'une très grande famille.
Chez Mérimée, c'est le comte dom Carlos de Marana, "l'un des seigneurs les plus riches et les plus considérés qu'il y eût à Séville. Sa naissance était illustre, et, dans la guerre contre les Morisques révoltés, il avait prouvé qu'il n'avait pas dégénéré du courage de ses aïeux. "
"Son père voulait que son fils fût brave comme lui".
"Le père apprenait à son fils les romances du Cid et de Bernard del Carpio, lui contait la révolte des Morisques, et l'encourageait à s'exercer toute la journée à lancer le javelot, à tirer de l'arbalète ou même de l'arquebuse contre un mannequin vêtu en Maure."
Le père de Mozart mourut juste à l'époque où le compositeur commençait à étudier le sujet que lui proposait son librettiste Da Ponte. Cette mort l'influença fortement.

Pédophilie
A partir de quel âge Don Juan aime-t-il les femmes?
Celui de Molière s'intéresse à la fille de Monsieur de Dimanche - que l'on imagine fort jeune:" - Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle? [] La jolie petite fille que c'est! je l'aime de tout mon cur"
Dans la nouvelle de Barbey d'Aurevilly, la maîtresse de Don Juan a une fille, "une enfant de treize ans". Malgré son hostilité apparente, elle croit être devenue enceinte rien qu'en s'asseyant sur le fauteuil où fût assis Don Juan. Là, c'est l'enfant qui semble amoureuse:"La marquise [] me disait sans cesse: "Il faut prendre garde, mon ami. Je crois ma fille jalouse de vous"
Avec Montherlant, la pédophilie est explicite.
Chez Schmitt, Dom Juan est également attiré par la jeunesse.

L'amour d'une "petite" est très présente chez l'homme. Moindre risque. Meilleur "contrôle". Meilleure "éducation". C'est aussi une façon de sauter une génération, se donner la preuve de l'éternelle jeunesse - pour les Dom Juan finissants. C'est le vrai sens de Montherlant. Mais cela confine à de la folie. On prend le risque de saccager une existence fraîche et innocente pour la satisfaction d'un vieil égoïste. Voir le vieux Dom Juan qu'interprète Jouvet dans "La Fin du jour".
Mais l'amour d'une jeunesse, c'est aussi l'assurance d'une*virginité, d'une pureté.

Plaisir (Le)
Dom Juan prend-il du plaisir?

Psychodrame (Le)
Créé en 1951, ce mot désigne une psychothérapie de groupe consistant à faire participer les sujets à des représentations où ils jouent des rôles comportant des situations conflictuelles proches de leurs conflits. Les travaux du psychosociologue américain d'origine roumaine Jacob Levy Moreno, en psychologie individuelle ou de groupe, cherchaient à libérer la spontanéité créatrice des obstacles qui l'entravent.
Le Dom Juan de Molière pratique souvent le psychodrame. Dire ce qu'il va faire prend plus d'espace que l'acte en lui-même: il théorise plus qu'il n'agit. Il dit toujours ses projets. Il se met en situation de complicité objective avec le spectateur. Quand il rencontre un personnage, il dit par avance ce qu'il va faire, ou comment il va se comporter. Les autres n'annoncent jamais leur programme.

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SGANARELLE (Le valet)
Le valet de Dom Juan prend plusieurs noms:
Catalinon chez Molina, Lenau
Sganarelle chez Molière, Rostand, Schmitt, Baudelaire
Leporello chez Mozart, Pouchkine
A part chez Mozart où il est marié, nulle part il n'a de vie personnelle: pas de famille, pas de passé, pas de sexualité. Il n'existe que par son Maître. Il n'en est que le reflet, le double. Est-ce aussi simple? Peut-on définir Dom Juan en creux de Sganarelle?
1. Chez Molière et chez d'autres, il s'appelle Sganarelle.
Chez Molière, il est présent dans 26 scènes sur 27, alors que Dom Juan n'est présent que dans 24. Il est au moins aussi important que le personnage-titre.
11. Molière a trouvé son clown
C'est Molière qui a créé ce rôle. Il est le quatrième personnage de l'auteur à porter ce nom. De 1660 à 1666, il y a eu 6 Sganarelle: "Né pour prendre place au centre du Cocu imaginaire, il revint dans l'École des maris et dans le Mariage forcé, toujours en tête de l'interprétation; il fit la fortune de Don Juan, dans le rôle du valet; on le retrouve un peu en retrait dans l'Amour médecin et de nouveau au premier plan dans le Médecin malgré lui. Ce fut sa fin."2
c'est un masque de la comedia dell'arte
C'est un nom emblématique de la comedia dell'arte qui induirait qu'il est originaire d'Italie. Sganarelle ressemble à un Arlequin. Mais ce nom, Molière ne pouvait pas le donner à son personnage, ce nom d'Arlequin était l'exclusivité des Italiens. Voici pourquoi Molière a appelé son Arlequin, Sganarelle. Par son nom, il est connu avant même d'avoir commencé à parler. Il appartient déjà à la mémoire collective des spectateurs. C'est un personnage de série. Surtout, cela lui permet de ne pas s'ancrer dans la réalité mais dans la théâtralité.
Les "habits"
Le costume de Sganarelle est connu selon l'Inventaire après décès: "un jupon [long pourpoint] de satin aurore, une camisole de toile à parements d'or, un pourpoint de satin à fleurs du Festin de pierre, deux panetières, une fine, l'autre fausse, une écharpe de taffetas couleur de rose et argent fin, deux manches de taffetas couleur de feu et moire verte, garnies de dentelles d'argent, une chemisette de taffetas rouge, deux cuissards de moire d'argent verte, prisé ensemble 20 livres." C'est la description d'un costume bien riche pour un valet. C'est donc un valet de confiance.3
"Molière joua Sganarelle sans masque. les documents figurés méritent qu'on leur fasse confiance. Ce n'est pas que le comédien ait renoncé à l'effet comique que produit la transformation des traits du visage. Délaissant le masque, il s'est noirci les sourcils et la moustache au charbon ou à l'encre. L'artifice eut du succès, puisqu'on parlait d'une moustache à la Sganarelle."4
Personnage à succès, facilement identifiable et identifié, il n'est pas que le faire-valoir de Dom Juan. Il a des scènes autonomes: avec Gusman, les paysannes, M. Dimanche. Il est au moins aussi important que Dom Juan.
12. Au moins aussi important que Dom Juan
D'autant plus que quand le personnage parle c'est par la bouche bouche d'un acteur qui est l'auteur!

L'opinion de Molière?
"Selon G. Michaut, jamais Molière ne dissimule son opinion sur les problèmes qu'il traite et cette opinion est celle du bon sens. C'est celle d'Elvire, du Pauvre, de Don Carlos et de Don Louis." (Bray, p. 27). Quelles horribles stupidités. Il n'y a rien de pire que le bon sens, le dernier avatar de la pensée la plus conservatrice.
Derrière quel personnage se cache Molière? Dom Juan ou Sganarelle? Il a écrit l'un mais joué l'autre. Quand écrit-il ce qu'il pense? Avec Dom Louis? Avec Elvire? Jamais personne ne le saura. C'est le propre de l'écrivain de génie. Chacun le verra ici - ou là. Car chacun de ses spectateurs s'identifie à telle ou telle morale. Molière est libre, jamais personne ne pourra l'enfermer - et ses personnages n'ont plus. Il n'est pas notre miroir, il est notre transparence!
A quoi sert-il?
Ni réel ni personnage, il est le média entre la salle et la scène. C'est là son véritable intérêt.. Plus que le complice de Dom Juan qui avoue "je suis bien aise d'avoir un témoin du fond de mon âme", il est transparent quand Molière veut s'adresser directement au public.
"Cette complicité est de même nature que celle qui unit au théâtre la scène et la salle. Personnage théâtral au sens où ses forfaits exigent des témoins qui peuvent d'ailleurs être ses forfaits exigent des témoins qui peuvent d'ailleurs être ses victimes. Dom Juan trouve en Sganarelle son premier et son meilleur public []. Comme le public, Sganarelle demande à être séduit ou choqué, et rêve d'être vaincu." (Moraud, p. 32).
Sganarelle est le public; et les monologues sont des tribunes où les personnages, les acteurs et l'auteur s'adressent directement au spectateur.
Mais cela ne fait pas un personnage. Après les apparences et l'être, il nous faut un corps, un être social, c'est-à-dire connaître son caractère et ses relations avec le reste de la société.
13. Un être social
Son caractère
Pour Antoine ADAM (Histoire de la littérature, t.III, p. 335) c'est:"une figure de coquin et d'imbécile tout ensemble qui déshonore la vertu par ses moqueries et la religion plus encore par sa stupidité".
Pour Yves MOREAU, ses principaux traits sont: "Sa haine mêlée d'admiration pour un maître qui le fascine et le fait exister [I,1]; sa complicité profonde, voluptueuse avec ce "beau monstre" [I, 2]; sa triple lâcheté devant le surnaturel [III,1; V, 2], son maître [II, 2, 4; IV, 5] et les autres [III, 4]; ses raisonnements blasphématoires [III,1], sa vision rapetissante des êtres et du monde[I, 2], sa goinfrerie [IV, 7], son inefficacité [I, 3] et partout un alliage de malice et de bêtise, d'impiété et de superstition."
Son statut social
Comme les domestiques de son époque, il a trop fréquenté les nobles pour s'assimiler au peuple mais il ne fera jamais partie des nobles. Il ne pourra que les singer.
Il est dans la réalité économique. Par 3 fois, il y a référence à l'argent :
il se cache sous un habit de médecin: "C'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour l'avoir. " avec le Pauvre, il est prêt à renier toute sa foi pour un louis d'or.
Et la dernière phrase " mes gages! mes gaes!"

2. Chez Mérimée
Le complice et témoin des mauvaises action n'est pas un domestique mais un condisciple de l'université de Salamanque, don Garcia Navarro qui l'entraîne sur les mauvais chemins. On dit que "don Garcia a le diable au corps". Voir Yves MORAUD: La conquête de la liberté de Scapin à Figaro (PUF, 1981) pp 30 à 36.

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TABAC (LE)
Prononcer le "c" final. Le DICTIONNAIRE DE RIMES, de Pierre Richelet ( 1667 ) fait rimer tabac avec bivouac, cognac ou cul-de-sac. (L'HERBE A NICOT, p.22 ).
Le débat sur le tabac
" Dans les premières éditions, les indications de l'auteur signalent qu'à l'acte I, SGANARELLE tient une tabatière (...). une vingtaine d'années après, à partir des éditions de 1683, la mention a disparu. On est alors à nouveau en plein débat, et Fagon, avec l'appui de Mme de Maintenon, mène à la Cour une bataille acharnée contre les preneurs de tabac" ( L'herbe à Nicot, p. 76).
Au milieu du XVIIe s., l'opinion à l'égard du tabac est partagée: remède, "paradis artificiel" dangereux, ou manie sans conséquence. Les médecins le tiennent pour un remède à utiliser avec discernement; voir le Traité du tabac ou nicotine, panacée petum, autrement herbe à la reine, avec sa préparation et son usage pour la plupart des indispositions du corps humain, par J. Neander, traduit par J.-V. Lyon, 1626 ou le Traité du tabac sternutatoire du médecin Ferrant, 1655. En tant que remède, l'ordonnance de 1635 interdit à d'autres qu'aux apothicaires de le vendre. Il se fume dans des "cabarets de tabac" dont les tenanciers ont fait "un bourdel prostitué à toute sorte de dissolution" (Neander, p. 77).5
Molière et le tabac
Or Molière était fumeur et priseur. Il appelait ses tabatières, ses " petits greniers tabachiques " (L'herbe, p. 68 ).
Son texte semble être le premier, ou l'un des premiers, à constater la mode du tabac à priser. En 1665, le débat était encore très actuel.
Les utilisations du tabac
A la fin du XVIIe s. , les élégants pratiqueront un véritable "exercice de la tabatière", pour manuvrer des tabatières à ressort qui s'ouvrent et se ferment d'une main; il convient de "tenir quelques temps le tabac avant de le porter à son nez et de renifler avec justesse en l'y recevant.
Les amateurs les plus exigeants ont une carotte de tabac dans leur poche et ils le râpent à mesure. 6
"La poudre fait promptement éternuer; il faut remarquer en passant que l'éternuement profite grandement à un cerveau plein de vapeurs, repurgeant les humeurs crasses des ventricules du cerveau et aidant grandement à cracher les vapeurs épaisses." (Neander, Traité du tabac, p. 95).
Chacun voit le vice à sa porte
Qu'est-ce qui est le plus immoral, l'infidélité ou la consommation de tabac? Les pôles d'"immoralité" évoluent fortement à travers les temps. Voir aux USA. Il y a quelques dizaines d'années, dans les films, fumer était une preuve de virilité (Bogart). Aujourd'hui plus personne ne fume sur les écrans. Ou les anti-héros, les paumés et les méchants. En France, les fumeurs de joints ne considèrent pas leur consommation plus grave que les ravages de l'alcoolisme. Qui peut juger qu'un interdit est plus grave qu'un autre?

CITATIONS & EXTRAITS
SCHNEIDER, Monique: Don Juan et le procès de la séduction (Aubier, 1994), p. 11-12.
René BRAY, Molière, homme de théâtre, p. 80
Molière, uvre complètes, t. II (Pléiade), p. 1298-1299
Yves MORAUD: La conquête de la liberté de Scapin à Figaro (PUF, 1981)
Le DICTIONNAIRE DE RIMES, de Pierre Richelet ( 1667

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