Souvent les héros sont définis
en creux. Toute rencontre permet de comprendre un nouvel arrivant.
Ce qu'il y a d'exceptionnel dans le mythe de Dom Juan c'est que
l'on revient toujours au personnage. Il existe absolument. Dans
cette mise en scène nous nous intéressons au mythe
de Dom Juan. D'une part, nous allons remettre en cause les lieux
principaux du mythe; ouvrir et poursuivre d'autre voies. D'autre
part, nous mettrons en avant toute sa part d'ambiguité.
Il y a beaucoup de non-dits qui permettent une explication et
son contraire. Enfin, nous allons voir de ce dont il est porteur
aujourd'hui. Il est donc indispensable de faire le point sur
les grands thèmes abordés.
Notre travail est en perpétuelle
gestation. Plus on avance, plus on creuse, plus on découvre
des trésors. Ce lexique permet de faire le point sur nos
recherches, nos lectures, nos discussions avec les acteurs, Alain
Viala, dix-septièmiste" éminent, et quelques
autres. Il permet de reconsidérer des axes de mise en
scène et des interprétations.
Age
(L', de Dom Juan)
Attendu
(Un fils tant)
Beauté
(La)
Carlos
(Dom)
DIABLE
(LE)
DIEU
DOUBLE
ESPAGNE
EXÉGÈTES
FEMMES
Louis
(Dom, Le Père)
PEDOPHILIE
PLAISIR (LE)
PSYCHODRAME (LE)
SGANARELLE
(Le valet)
TABAC
(LE)
Voici quelques extraits
de ce document de travail, je le répète: il ne
sera abouti qu'au dernier jour de la dernière représentation.
Age
(L', de Dom Juan)
Quel âge a Dom
Juan? Chez Molière, bien que le personnage fût créé
par un acteur âgé (La Grange), il est fait référence
à sa jeunesse dès la première scène
quand Sganarelle dit à Gusman:"C'est qu'il est jeune
encore..." En faisant référence à l'instruction
de son maître, Sganarelle induit qu'il est sorti de l'université
il y a peu. Même si Dom Louis est âgé, il
est vivant. Et il a eu son fils très tard. Dom Juan ne
peut donc pas être très vieux.Dans sa tirade-bout-de-ficelle,
en évoquant les "jeunes gens, Sganarelle s'adresse
directement à Dom Juan: "La prudence n'est point
dans les jeunes gens; les jeunes gens doivent obéissance
aux vieux." Enfin, en jouant le dévot Dom Juan souhaite:"corriger
désormais par une austère conduite tous les dérèglements
criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse."
Attendu
(Un fils tant)
Chez Molière,
on connaît le nom de famille de Dom Juan par Dom Carlos
quand il dit que Dom Juan est le fils de Dom Louis Tenorio. Dom
Juan est donc le fils d'un homme célèbre et respecté.
Plus tard, c'est Dom Louis qui parle de son fils: "J'ai
souhaité un fils avec des ardeurs non pareilles; je l'ai
demandé sans relâche avec des transports incroyables;
et ce fils, que j'obtiens en fatiguant le Ciel de vux "
On apprend que DL a eu du mal à avoir un enfant. Il en
incrimine le Ciel, mais on ne sait la raison. Il a tout de même
obtenu ce fils non désiré ( par le Ciel ). Sans
doute celui-ci savait ce devenir funeste. Mais aux XVIIe et XVIIIe
siècles, il n'y avait pas d'oracle de Delphes ! Laïos
aussi avait du mal à avoir un fils. Et la Pythie lui a
anoncé que s'il voulait vraiment un fils, celui-ci le
tuerait. Or, à l'issue de la première rencontre
avec son père, Dom Juan souhaite la mort de celui-ci.
Nous sommes dans l'archétype du complexe d'dipe!
Chez Mérimée "naquirent d'abord plusieurs
filles, dont les unes se marièrent par la suite, et les
autres entrèrent en religion. Don Carlos de Marana se
désespérait de n'avoir pas d'héritier de
son nom, lorsque la naissance d'un fils vint le combler de joie
[]. Don Juan, ce fils tant désiré, []fut gâté
par son père et par sa mère, comme devait l'être
l'unique héritier d'un grand nom et d'une grande fortune.
Tout enfant, il était maître à peu près
absolu de ses actions, et dans le palais de son père personne
n'aurait eu la hardiesse de le contrarier."
Le
lexique / Haut
de page
Beauté
(La)
Une des questions fondamentales
du mythe est de savoir si Dom Juan est beau. Ceci n'est pas avéré
chez Molière et rares sont les auteurs qui parlent de
sa beauté. Dans Molière ce qui s'en rapproche le
plus est la réflexion de Charlotte quand elle l'aperçoit
pour la première fois: "Ah! mon quieu, qu'il est
genti, et que ç'aurait été dommage qu'il
eût été nayé!" (II,1). Elle juge
donc uniquement sur les apparences. Et comme il vient d'être
sauvé in extremis de la noyade, il n'est pas des
mieux apprêté. Elle n'a pas non plus conversé
avec et ne peut donc pas être charmée par sa parole.
On peut donc considérer que le "gentil" veut
dire beau. Cependant le trait est rapide, allusif et unique.
Ce n'est pas ce qui le caractérise. C'est d'ailleurs ce
qui fait le succès du personnage. Car ainsi tout homme
peut s'identifier au séducteur. Chacun peut se dire qu'il
n'est pas besoin d'être beau pour être séduisant.
Un Adonis n'a jamais fait un séducteur. Au contraire.
Les cas de séducteurs hideux sont nombreux. En premier,
citons Mirabeau.
Pour Barbey d'Aurevilly : "C'était la vraie beauté,
- la beauté insolente, joyeuse, impériale, juanesque
enfin." Il se demande même si la beauté persistante
de Don Juan n'a pas un rapport avec le *Diable?
Carlos
(Dom)
Chez Molière,
c'est un des deux frères d'Elvire. La période des
grands nobles est finissante. Elle est incarnée par Dom
Louis. Nos jeunes gentilshommes (Dom Juan, Dom Carlos et Don
Alonse) n'ont pas l'envergure de leurs aînés. Dom
Carlos ne semble pas très intelligent. Il était
avec son frère, douze hommes, et il s'est perdu dans la
forêt. Ce n'est pas un bretteur redoutable car il n'arrive
pas à bout de trois voleurs (peut-être même
pas armés d'épées, sans doute de simples
bâtons!). Pour quelqu'un qui place si haut l'honneur de
la famille, il ne reconnaît pas son beau-frère -
alors qu'il le cherche! Ses codes de l'honneur frisent l'absurde
quand il en arrive à se battre contre son propre frère,
pour défendre la vie de celui qu'il venait tuer.
DIABLE
(LE)
Dom Juan est souvent
comparé au Diable.
1. Chez
Molière
I,1, quand Sganarelle décrit
son maître à Gusman, il dit que c'est "un Diable"
qui ne croit pas aux loups-garous.
« Loup-garou est dans l'esprit du peuple un esprit dangereux
et malin qui court les champs ou les rues la nuit ». (Furetière).
Le loup-garou est un homme changé en loup à la
suite d'un pacte avec le diable. Ils mangent des enfants, s'accouplent
avec des louves "avec tel plaisir qu'ils avaient accoutumé
avec les femmes." (Pléiade, p. 1301).
I, 1: "Il me vaudrait bien mieux d'être au diable
que d'être à lui."
II,4: Dans la dispute entre les deux paysannes, il affirme que
Mathurine "est obstinée comme tous les diables."
III,1, ils s'interrogent sur les croyances de Dom Juan:
"SGANARELLE. - Je veux savoir un peu vos pensées
à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout
au Ciel?
DOM JUAN. - Laissons cela.
SGANARELLE. - C'est-à-dire que non. Et à l'Enfer
?
DOM JUAN. - Eh !
SGANARELLE. - Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît
?
DOM JUAN. - Oui, oui."
Molière se garde bien de faire dire à DOM JUAN
qu'il ne croit pas au Ciel. Il ne fait que le faire comprendre.
IV, 8, Quand la Statue frappe pendant le repas de Dom Juan, Sganarelle
se demande: "- Qui diable nous vient troubler dans notre
repas ?"
V, 3, la menace la plus précise vient en conclusion du
raisonnement "bout-de-ficelle" de Sganarelle:"vous
serez damné à tous les diables."
V, 4, Étonné par la nouvelle stratégie de
Dom Juan (l'hypocrisie), Sganarelle l'aparente au diabolique
:"- Monsieur, quel diable de style prenez-vous là?"
V, 5, La dernière référence au diable est
prononcée par Dom Juan lui-même: " Spectre,
fantôme ou diable, je veux voir ce que c'est."
2. Les autres
auteurs
11. Chez Mérimée
Dona Isabele s'appelle Dona Fausta.
12. Chez Barbey d'Aurevilly
La référence est omni-présente dans les
débuts du texte. Dans l'exergue qui précède
son texte, Barbey d'Aurevilly écrit:"Le meilleur
régal du diable, c'est une innocence." Et très
vite il assimile l'un à l'autre:
"- Au fait, le diable est immortel! dit-elle comme une raison
qu'elle se serait donnée.
"- Il a même
"- Qui? le diable?
"- Non, Don Juan "
Peu après il parle de "ce diable d'homme!".
Puis évoquant la beauté persistante de Don Juan
malgré la vieillesse il se demande d'abord: "Avait-il
fait un pacte avec le diable?" Ensuite, il compare la *vieillesse
à un enfer et au repas avec le *Commandeur. Et encore:"C'est
un rude spiritualiste que Don Juan! Il l'est comme le démon
lui-même, qui aime les âmes encore plus que les corps,
et qui fait même cette traite-là de préférence
à l'autre, le négrier infernal!"
3. Pour
une interprétation diabolique?
Freud postule à une continuité
entre la scène sexuelle, porteuse d'un effet séducteur,
et l'union avec le diable. Après avoir présenté
le jeu sexuel pervers comme "reste dérivant d'un
culte sexuel archaïque", Freud débouche sur
une comparaison entre ces trois scènes: sexuelle, diabolique,
exorcisante. "Une proximité s'annonce ainsi, faisant
voisiner la "religion du diable" et le procès
s'acharnant à prendre en flagrant délit une scène
de séduction."1
Nous aurons deux visions antagonistes de Dom Juan:
21. Le Noir qui peut s'apparenter
au Diable.
Neurasthénique, il séduit les femmes en jouant
les malheureux. Il a besoin alors d'excitants, de psychotropes.
C'est un être cynique, désabusé. Cela ne
l'amuse même plus de séduire les femmes. La promesse
du mariage lui suffit. C'est trop facile! C'est trop facile également
de bousculer les conventions et l'ordre établi. Il ne
mange pas, ne boit pas. Ce sentiment suicidaire lui fait défier
la mort avec Dom Carlos ou le Commandeur. Plus rien ne lui fait
peur. Cette tendance d'un Dom Juan décadent s'affirme
dans les auteurs du XXe siècle: femme avec Anca Visdei,
pédéraste avec Montherlant, Homosexuel avec Schmitt.
21. Le Blanc angélique
La question se pose alors de savoir si un Dom Juan peut être
bon? gentil? angélique, en quelque sorte. Est-ce que cela
plaît aux femmes? aux hommes? Ne veut-il pas simplement
profiter de la vie, "songer seulement à ce qui peut
donner du plaisir"? profiter des femmes, des créditeurs
crédules, de son statut social, etc.? Mais le meilleur
n'est-il pas l'ennemi du bien? A ne pas vouloir affronter une
rupture avec une femme n'est-on pas obligé de fuir, mentir,
se fourvoyer, passer pour le dernier des mufles? L'Enfer est
pavé de bonnes intentions, dit-on; le plus honnête
n'est-il pas celui qui ne laisse aucun espoir?
Le
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DIEU
Ce mot n'est jamais utilisé
chez Molière. Selon la Pléiade (p. 1303):: "Les
bienséances interdisant de nommer Dieu, l'Église,
les Sacrements, dans une uvre aussi profane qu'une pièce
de théâtre ou un roman, Dieu devient le Ciel; l'église,
le temple; les sacrements, les mystères"
Barbey d'Aurevilly qui n'a de cesse de comparer Don Juan au Diable,
l'assimile aussi parfois à Dieu:"Elle [une duchesse]
était assise, comme un juste à la droite de Dieu,
à la droite du comte de Ravila [le nom de son Don Juan],
le dieu de cette fête."
Double
Chez Tirso, les épisodes
principaux sont tous redoublés : deux fois Dom Juan prend
auprès d'une jeune fille noble la place de son amoureux;
deux fois, il séduit et abandonne une paysanne; deux fois,
en fin il dîne avec la statue du Commandeur.
Chez Molière, il y a les deux paysannes, les deux frères,
le retour du père, le retour de l'épouse, le retour
de la statue et la double invitation au repas. Il promène
son double antagonique, Sganarelle. Plutôt que l'Enfer,
il a le choix de la rédemption (annonces de Sganarelle,
conseils d'Elvire, signes du "Ciel") comme l'a choisi
son Double, Don Juan/Miguel de Marana.
"Le personnage de Don Juan entre dans la tradition comme
un Double." Rank, p. 126.
Dom Juan lui-même est double (légende noire/légende
blanche) et pourrait être interprété pas
deux comédiens.
Espagne
Le mythe de Dom Juan
est international car le destin du séducteur est intemporel
et international. La plupart du temps, le drame est situé
soit en Espagne, soit dans le pays où vit son auteur.
De toute façon, quelque soit le détour de la fable,
l'auteur parle toujours de sa société, c'est-à-dire
du lieu où il vit au moment où il vit.
Tirso de Molina commence son drame en Italie: "Une salle
dans le palais du roi de Naples, la nuit." Mais il se poursuit
en Espagne:"La plage de Tarragone.", "L'Alcazar
de Séville", "Le village Dis Hermanos"
Molière situe son drame en Sicile. Les habitants nous
font penser à quelque coin de France. Mathurine, Pierrot,
Charlotte, M. Dimanche sont des noms bien français. Dom
juan qui a son habitation, ses débiteurs, ses parents,
à proximité vit donc en France. Par contre, le
clan d'Elvire est à consonance très hispanisante
(ses frères Dom Carlos et Dom Alonse, et son valet Gusman).
Si notre héros s'appelle d'une façon très
espagnole Dom Juan de Tenerio, son père se nomme Dom Louis
- dans une orthographe très francisée. Quant à
Sganarelle, ce nom n'est ni français ni espagnol et renvoie
à la comedia dell'arte internationale plus qu'à
l'Italie. Molière ne cherche donc pas à résoudre
les contradictions. Ou plus subtilement. Pour se prémunir
des puissants, quand il les met en scène, ils deviennent
étrangers. les autres peuvent être français!
Pour da Ponte:"La scène est dans une ville d'Espagne."
Mérimée situe son drame à Séville
et Salamanque. Pouchkine situe son début:"Le soir,
un cimetière près de Madrid" La plupart du
temps, l'Espagne n'est qu'une toile de fond bien vite oubliée.
Celui de Lenau ressemble trop aux murs rigides et au romantisme
allemands. Mérimée et Baudelaire ont des Don Juan
tout à la mélancolie de la France du XIXe siècle.Celui
de Barbey d'Aurevilly est totalement installé dans le
"faubourg de Saint-Germain".
Le nom très typé de notre héros fait que
les histoires sont toujours rattachées - de près
ou de loin - à l'Espagne. D'autres personnages aussi ont
des noms à consonances espagnoles: Gusman, Dom Carlos
et Dom Alonse chez Molière; Don Luis chez Baudelaire;
Don Garcia chez Mérimée; Catalinon, Inez et Don
Diègue chez Lenau; "Le roi d'Espagne" chez Baudelaire;
Le comte de Ravila de Ravilès chez Barbey d'Aurevilly.
Mais il y a bien d'autres noms absolument étrangers à
l'Espagne. Citons au hasard: Pierrot, Charlotte et Sganarelle
pour Molière; Giovanni pour da Ponte. Et toute l'action
de Barbey d'Aurevilly est bien ancrée en France.
EXÉGÈTES
"Déployant
une identitté en fuite, disséminant des doubles,
Don Juan ne déjoue-t-il pas l'entreprise qui s'emploie
à traquer le sens de ses paroles tout comme il tente d'esquiver
les diverses formes d'arrestation auxquelles se livrent ses poursuivants?
[] Les exégètes viendraient-ils grossier la troupe
des femmes trompées et des défenseurs du droit
matrimonial bafoué?"SCHNEIDER, Monique: Don Juan
et le procès de la séduction (Aubier, 1994, p.
7).. Otto Rank place en exergue de son ouvrage les vers prononcés
par Don Juan dans la pièce d'Edmond Rostand (RANK, Otto:
Don Juan et Le double):
"Vois avec quelle ardeur d'exégèse et d'envie
Le nez de professeurs s'est fourré dans ma vie."
Le
lexique / Haut
de page
FEMMES
Selon Otto Rank:"Il
suffit de laisser un moment de côté l'idée
traditionnelle du chevalier érotique pour s'apercevoir
[] que dans l'opéra de Mozart il ne s'agit pas du tout
d'un aventurier, heureux dans ses prouesses amoureuses. [] Dans
le thème de Don Juan ce n'est pas l'impulsion sexuelle
effrénée qui est le motif principal" (p.119-120).
On réduit trop souvent le mythe de Dom Juan à
un séducteur. Or, les femmes sont très peu nombreuses
dans celui de Molière: seulement 3 sur un ensemble de
17 personnages. Cette réduction permet d'occulter les
autres questions que pose le séducteur. Et pourtant, la
sexualité est à la base du mythe. C'en est le nud
gordien. Dom Juan consomme-t-il ses victimes? Et jusqu'où?
Car cela n'est jamais explicite. On parle perpétuellement
de mariage. N'est-ce qu'une image? L'étape obligatoire
avant l'acte sexuel? Une promesse pour parvenir à ses
fins? Ou le vrai but? Dom Juan n'est-il pas qu'un épouseur
sans plus? Et dans ce cas, pourquoi? Il n'est jamais explicite
que Dom Juan consomme ses victimes. Ceci est toujours implicite
mais l'implicite laisse une porte ouverte. Même l'épisode
de la jeune fiancée est ambigu. S'il cherche à
l'enlever, c'est qu'il ne compte plus ni la séduire ni
ne pourra l'épouser. Ce peut être pour la violer
. Mais Dom Juan dit qu'il veut "troubler leur intelligence
et rompre cet attachement". C'est-à-dire qu'il veut
empêcher ce mariage. En enlevant la fiancée, il
pourra toujours faire croire au viol, entacher sa renommée,
et interdire un mariage devenu suspect. Cela suffirait. Dom Juan
n'a pas besoin d'aller au bout de son acte. Si Dom Juan est juste
un consommateur, un jouisseur, le mariage n'est bien qu'un stratagème
et Dom Juan Blanc l'athée qu'il revendique être.
Mais s'il ne consomme pas ses mariages. Au-delà de son
impuissance, c'est la question de son but qui se pose. Cet "épouseur
à toutes mains"(I,1) voudrait seulement se jouer
"d'un mystère sacré"(I,2), profaner le
sacre du mariage. Son audace prend alors la hauteur d'un défi
à Dieu. Dom Juan n'est plus l'athée qu'il prétend
être mais un croyant inversé, un ange déchu,
un Diable. Le Diable Noir.
Toutes les femmes?
Chez les contemporains, il semble attiré par toutes les
femmes. Chez Schmitt il "leur donne du plaisir à
toutes. A toutes." Chez Brassens il donne du plaisir aussi
aux vieilles et aux laides. Chez Montherlant, il devient franchement
pédophile. La tentation de la jeunesse est aussi présente
chez Schmitt.
Chez Molière, il explore plutôt les conditions sociales:
"Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il n trouve rien
de trop chaud ni de trop froid pour lui" dit Sganarelle
I,1. Mais dans les quatre femmes qu'il fréquente dans
la pièce (Elvire, Charlotte, Mathurine, la jeune fiancée),
elles sont toutes les apparences de la jeunesse et même
de la virginité. Dom Juan est intéressé
surtout par le mariage ou la virginité? c'est la question
centrale que pose Molière car le projet de Dom Juan est
alors totalement différent.
Louis
(Dom, Le Père)
Le père est éternel.
Quelle place peut donc avoir son fils? Dom Juan ne peut plus
qu'être un éternel jeune homme. L'éternel
jeune homme. Donc un éternel séducteur. Il ne peut
donc pas avoir d'enfant qui grandirait. Coincé par son
père, Dom Juan tourne en rond. L'histoire bégaie.
Il ne cesse de se remarier. A moins que ce ne soit l'inverse Dom
Louis ne peut mourir tant que son fils ne grandit pas. La conversion
du Ve acte donne l'apparence du passage rituel à l'âge
adulte. Dom Louis peut alors se laisser mourir!
Chez Molière, le père se nomme Dom Louis. Sa particule
est espagnole mais Molière n'a pas hispanisé le
prénom. Il aurait pu l'appeler Luis. Il a choisi la forme
française: Louis. Il se prénomme comme le Roi de
France. C'est donc le Surmoi absolu. Comme Molière ne
pouvait jouer avec l'image du Roi de France, ce personnage ne
peut qu'être bon. C'est aussi une façon de protéger
notre héros sous la protection absolu que d'en faire son
fils. I, 1 Gusman parle d'"un homme de sa qualité".
Or, « quand on dit absolument un homme de qualité,
c'est un homme qui tient un des premiers rangs dans l'État,
soit par sa noblesse, ou par ses emplois ou par ses dignités
» (Furetière). Dom Juan estdonc d'une très
grande famille.
Chez Mérimée, c'est le comte dom Carlos de Marana,
"l'un des seigneurs les plus riches et les plus considérés
qu'il y eût à Séville. Sa naissance était
illustre, et, dans la guerre contre les Morisques révoltés,
il avait prouvé qu'il n'avait pas dégénéré
du courage de ses aïeux. "
"Son père voulait que son fils fût brave comme
lui".
"Le père apprenait à son fils les romances
du Cid et de Bernard del Carpio, lui contait la révolte
des Morisques, et l'encourageait à s'exercer toute la
journée à lancer le javelot, à tirer de
l'arbalète ou même de l'arquebuse contre un mannequin
vêtu en Maure."
Le père de Mozart mourut juste à l'époque
où le compositeur commençait à étudier
le sujet que lui proposait son librettiste Da Ponte. Cette mort
l'influença fortement.
Pédophilie
A partir de quel âge
Don Juan aime-t-il les femmes?
Celui de Molière s'intéresse à la fille
de Monsieur de Dimanche - que l'on imagine fort jeune:"
- Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle? []
La jolie petite fille que c'est! je l'aime de tout mon cur"
Dans la nouvelle de Barbey d'Aurevilly, la maîtresse de
Don Juan a une fille, "une enfant de treize ans". Malgré
son hostilité apparente, elle croit être devenue
enceinte rien qu'en s'asseyant sur le fauteuil où fût
assis Don Juan. Là, c'est l'enfant qui semble amoureuse:"La
marquise [] me disait sans cesse: "Il faut prendre garde,
mon ami. Je crois ma fille jalouse de vous"
Avec Montherlant, la pédophilie est explicite.
Chez Schmitt, Dom Juan est également attiré par
la jeunesse.
L'amour d'une "petite"
est très présente chez l'homme. Moindre risque.
Meilleur "contrôle". Meilleure "éducation".
C'est aussi une façon de sauter une génération,
se donner la preuve de l'éternelle jeunesse - pour les
Dom Juan finissants. C'est le vrai sens de Montherlant. Mais
cela confine à de la folie. On prend le risque de saccager
une existence fraîche et innocente pour la satisfaction
d'un vieil égoïste. Voir le vieux Dom Juan qu'interprète
Jouvet dans "La Fin du jour".
Mais l'amour d'une jeunesse, c'est aussi l'assurance d'une*virginité,
d'une pureté.
Plaisir
(Le)
Dom Juan prend-il du
plaisir?
Psychodrame (Le)
Créé en
1951, ce mot désigne une psychothérapie de groupe
consistant à faire participer les sujets à des
représentations où ils jouent des rôles comportant
des situations conflictuelles proches de leurs conflits. Les
travaux du psychosociologue américain d'origine roumaine
Jacob Levy Moreno, en psychologie individuelle ou de groupe,
cherchaient à libérer la spontanéité
créatrice des obstacles qui l'entravent.
Le Dom Juan de Molière pratique souvent le psychodrame.
Dire ce qu'il va faire prend plus d'espace que l'acte en lui-même:
il théorise plus qu'il n'agit. Il dit toujours ses projets.
Il se met en situation de complicité objective avec le
spectateur. Quand il rencontre un personnage, il dit par avance
ce qu'il va faire, ou comment il va se comporter. Les autres
n'annoncent jamais leur programme.
Le
lexique / Haut
de page
SGANARELLE
(Le valet)
Le valet de Dom Juan prend plusieurs noms:
Catalinon chez Molina, Lenau
Sganarelle chez Molière, Rostand, Schmitt, Baudelaire
Leporello chez Mozart, Pouchkine
A part chez Mozart où il est marié, nulle part
il n'a de vie personnelle: pas de famille, pas de passé,
pas de sexualité. Il n'existe que par son Maître.
Il n'en est que le reflet, le double. Est-ce aussi simple? Peut-on
définir Dom Juan en creux de Sganarelle?
1. Chez
Molière et chez d'autres, il s'appelle Sganarelle.
Chez Molière,
il est présent dans 26 scènes sur 27, alors que
Dom Juan n'est présent que dans 24. Il est au moins aussi
important que le personnage-titre.
11. Molière
a trouvé son clown
C'est Molière qui a créé ce rôle.
Il est le quatrième personnage de l'auteur à porter
ce nom. De 1660 à 1666, il y a eu 6 Sganarelle: "Né
pour prendre place au centre du Cocu imaginaire, il revint dans
l'École des maris et dans le Mariage forcé, toujours
en tête de l'interprétation; il fit la fortune de
Don Juan, dans le rôle du valet; on le retrouve un peu
en retrait dans l'Amour médecin et de nouveau au premier
plan dans le Médecin malgré lui. Ce fut sa fin."2
c'est un masque de la comedia dell'arte
C'est un nom emblématique de la comedia dell'arte qui
induirait qu'il est originaire d'Italie. Sganarelle ressemble
à un Arlequin. Mais ce nom, Molière ne pouvait
pas le donner à son personnage, ce nom d'Arlequin était
l'exclusivité des Italiens. Voici pourquoi Molière
a appelé son Arlequin, Sganarelle. Par son nom, il est
connu avant même d'avoir commencé à parler.
Il appartient déjà à la mémoire collective
des spectateurs. C'est un personnage de série. Surtout,
cela lui permet de ne pas s'ancrer dans la réalité
mais dans la théâtralité.
Les "habits"
Le costume de Sganarelle est connu selon l'Inventaire après
décès: "un jupon [long pourpoint] de satin
aurore, une camisole de toile à parements d'or, un pourpoint
de satin à fleurs du Festin de pierre, deux panetières,
une fine, l'autre fausse, une écharpe de taffetas couleur
de rose et argent fin, deux manches de taffetas couleur de feu
et moire verte, garnies de dentelles d'argent, une chemisette
de taffetas rouge, deux cuissards de moire d'argent verte, prisé
ensemble 20 livres." C'est la description d'un costume bien
riche pour un valet. C'est donc un valet de confiance.3
"Molière joua Sganarelle sans masque. les documents
figurés méritent qu'on leur fasse confiance. Ce
n'est pas que le comédien ait renoncé à
l'effet comique que produit la transformation des traits du visage.
Délaissant le masque, il s'est noirci les sourcils et
la moustache au charbon ou à l'encre. L'artifice eut du
succès, puisqu'on parlait d'une moustache à la
Sganarelle."4
Personnage à succès, facilement identifiable et
identifié, il n'est pas que le faire-valoir de Dom Juan.
Il a des scènes autonomes: avec Gusman, les paysannes,
M. Dimanche. Il est au moins aussi important que Dom Juan.
12. Au moins
aussi important que Dom Juan
D'autant plus que quand le personnage parle c'est par la bouche
bouche d'un acteur qui est l'auteur!
L'opinion de Molière?
"Selon G. Michaut, jamais Molière ne dissimule son
opinion sur les problèmes qu'il traite et cette opinion
est celle du bon sens. C'est celle d'Elvire, du Pauvre, de Don
Carlos et de Don Louis." (Bray, p. 27). Quelles horribles
stupidités. Il n'y a rien de pire que le bon sens, le
dernier avatar de la pensée la plus conservatrice.
Derrière quel personnage se cache Molière? Dom
Juan ou Sganarelle? Il a écrit l'un mais joué l'autre.
Quand écrit-il ce qu'il pense? Avec Dom Louis? Avec Elvire?
Jamais personne ne le saura. C'est le propre de l'écrivain
de génie. Chacun le verra ici - ou là. Car chacun
de ses spectateurs s'identifie à telle ou telle morale.
Molière est libre, jamais personne ne pourra l'enfermer
- et ses personnages n'ont plus. Il n'est pas notre miroir, il
est notre transparence!
A quoi sert-il? Ni réel ni personnage, il est le média
entre la salle et la scène. C'est là son véritable
intérêt.. Plus que le complice de Dom Juan qui avoue
"je suis bien aise d'avoir un témoin du fond de mon
âme", il est transparent quand Molière veut
s'adresser directement au public.
"Cette complicité est de même nature que celle
qui unit au théâtre la scène et la salle.
Personnage théâtral au sens où ses forfaits
exigent des témoins qui peuvent d'ailleurs être
ses forfaits exigent des témoins qui peuvent d'ailleurs
être ses victimes. Dom Juan trouve en Sganarelle son premier
et son meilleur public []. Comme le public, Sganarelle demande
à être séduit ou choqué, et rêve
d'être vaincu." (Moraud, p. 32).
Sganarelle est le public; et les monologues sont des tribunes
où les personnages, les acteurs et l'auteur s'adressent
directement au spectateur.
Mais cela ne fait pas un personnage. Après les apparences
et l'être, il nous faut un corps, un être social,
c'est-à-dire connaître son caractère et ses
relations avec le reste de la société.
13. Un être
social
Son caractère
Pour Antoine ADAM (Histoire de la littérature, t.III,
p. 335) c'est:"une figure de coquin et d'imbécile
tout ensemble qui déshonore la vertu par ses moqueries
et la religion plus encore par sa stupidité".
Pour Yves MOREAU, ses principaux traits sont: "Sa haine
mêlée d'admiration pour un maître qui le fascine
et le fait exister [I,1]; sa complicité profonde, voluptueuse
avec ce "beau monstre" [I, 2]; sa triple lâcheté
devant le surnaturel [III,1; V, 2], son maître [II, 2,
4; IV, 5] et les autres [III, 4]; ses raisonnements blasphématoires
[III,1], sa vision rapetissante des êtres et du monde[I,
2], sa goinfrerie [IV, 7], son inefficacité [I, 3] et
partout un alliage de malice et de bêtise, d'impiété
et de superstition."
Son statut social
Comme les domestiques de son époque, il a trop fréquenté
les nobles pour s'assimiler au peuple mais il ne fera jamais
partie des nobles. Il ne pourra que les singer.
Il est dans la réalité économique. Par 3
fois, il y a référence à l'argent :
il se cache sous un habit de médecin: "C'est l'habit
d'un vieux médecin, qui a été laissé
en gage au lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté
de l'argent pour l'avoir. " avec le Pauvre, il est prêt
à renier toute sa foi pour un louis d'or.
Et la dernière phrase " mes gages! mes gaes!"
2. Chez Mérimée
Le complice et témoin
des mauvaises action n'est pas un domestique mais un condisciple
de l'université de Salamanque, don Garcia Navarro qui
l'entraîne sur les mauvais chemins. On dit que "don
Garcia a le diable au corps". Voir Yves MORAUD: La conquête
de la liberté de Scapin à Figaro (PUF, 1981) pp
30 à 36.
Le
lexique / Haut
de page
TABAC
(LE)
Prononcer le "c"
final. Le DICTIONNAIRE DE RIMES, de Pierre Richelet ( 1667 )
fait rimer tabac avec bivouac, cognac ou cul-de-sac. (L'HERBE
A NICOT, p.22 ).
Le débat sur le tabac
" Dans les premières éditions, les indications
de l'auteur signalent qu'à l'acte I, SGANARELLE tient
une tabatière (...). une vingtaine d'années après,
à partir des éditions de 1683, la mention a disparu.
On est alors à nouveau en plein débat, et Fagon,
avec l'appui de Mme de Maintenon, mène à la Cour
une bataille acharnée contre les preneurs de tabac"
( L'herbe à Nicot, p. 76).
Au milieu du XVIIe s., l'opinion à l'égard du tabac
est partagée: remède, "paradis artificiel"
dangereux, ou manie sans conséquence. Les médecins
le tiennent pour un remède à utiliser avec discernement;
voir le Traité du tabac ou nicotine, panacée petum,
autrement herbe à la reine, avec sa préparation
et son usage pour la plupart des indispositions du corps humain,
par J. Neander, traduit par J.-V. Lyon, 1626 ou le Traité
du tabac sternutatoire du médecin Ferrant, 1655.
En tant que remède, l'ordonnance de 1635 interdit à
d'autres qu'aux apothicaires de le vendre. Il se fume dans des
"cabarets de tabac" dont les tenanciers ont fait "un
bourdel prostitué à toute sorte de dissolution"
(Neander, p. 77).5
Molière
et le tabac
Or Molière était
fumeur et priseur. Il appelait ses tabatières, ses "
petits greniers tabachiques " (L'herbe, p. 68 ).
Son texte semble être le premier, ou l'un des premiers,
à constater la mode du tabac à priser. En 1665,
le débat était encore très actuel.
Les utilisations
du tabac
A la fin du XVIIe s. , les élégants pratiqueront
un véritable "exercice de la tabatière",
pour manuvrer des tabatières à ressort qui s'ouvrent
et se ferment d'une main; il convient de "tenir quelques
temps le tabac avant de le porter à son nez et de renifler
avec justesse en l'y recevant.
Les amateurs les plus exigeants ont une carotte de tabac dans
leur poche et ils le râpent à mesure. 6
"La poudre fait promptement éternuer; il faut remarquer
en passant que l'éternuement profite grandement à
un cerveau plein de vapeurs, repurgeant les humeurs crasses des
ventricules du cerveau et aidant grandement à cracher
les vapeurs épaisses." (Neander, Traité du
tabac, p. 95).
Chacun
voit le vice à sa porte
Qu'est-ce qui est le
plus immoral, l'infidélité ou la consommation de
tabac? Les pôles d'"immoralité" évoluent
fortement à travers les temps. Voir aux USA. Il y a quelques
dizaines d'années, dans les films, fumer était
une preuve de virilité (Bogart). Aujourd'hui plus personne
ne fume sur les écrans. Ou les anti-héros, les
paumés et les méchants. En France, les fumeurs
de joints ne considèrent pas leur consommation plus grave
que les ravages de l'alcoolisme. Qui peut juger qu'un interdit
est plus grave qu'un autre?
CITATIONS &
EXTRAITS
SCHNEIDER, Monique: Don Juan et le procès de la séduction
(Aubier, 1994), p. 11-12.
René BRAY, Molière, homme de théâtre,
p. 80
Molière, uvre complètes, t. II (Pléiade),
p. 1298-1299
Yves MORAUD: La conquête de la liberté de Scapin
à Figaro (PUF, 1981)
Le DICTIONNAIRE DE RIMES, de Pierre Richelet ( 1667
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