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Le texte joué

Le lexique

Le texte édité

"Qu'importe la pensée, pourvu que le verbe soit beau."
Cyrano. Mais où ?

LE TEXTE ADAPTÉ ANNOTÉ ET COMMENTÉ

La Mairie de Sannois nous a demandé d'adapter le texte de Cyrano pour le rendre accessible à un large public. Mais il ne s'agissait pas seulement - comme demandé - de traduire le latin que professe Granger. Nous nous sommes lancés dans un vaste dramaturgique. Car il ne suffit pas de comprendre un texte, encore faut-il s'y intéresser. Et dans un sens théâtral. Je ne suis pas un auteur. Je n'ai pas l'orgueil de penser pouvoir écrire mieux que Cyrano. Alors, j'ai convoqué le plus grand (et quelques autres dont nous reparlerons), celui-là même qui s'est servi chez Cyrano : Molière. Pourquoi cet homme est-il un génie dans le théâtre français ? Parce que, comme Shakespeare, il réunit trois fonctions essentielles au théâtre : comédien, capocomico (on peut dire chef de troupe et metteur en scène) et auteur. Il y eut des comédiens/chefs de troupe comme Jouvet et Vilar. Il y eut des comédiens/auteurs : Guitry. Des auteurs/metteurs en scène : Racine et Feydeau. Mais je n'en connais pas d'autre qui réunisse ces trois métiers. C'est pourquoi Molière connait si bien son affaire.

J'ai donc pris à Molière son rythme dans les dialogues, sa précision dans les intrigues, sa netteté dans ses personnages. Car Cyrano n'a pas toujours ces qualités-là. Là où Molière entre tout de suite dans l'intrigue, Cyrano nous arrête dans de longues tirades qui n'aboutissent pas forcément.

J'ai décidé de commencer par raccourcir de longs monologues - surtout les parties pleines de références qui ne nous parlent plus aujourd'hui. J'ai privilégié l'action quitte à recentrer l'intrigue. Et à l'expliciter. Mais il fallait surtout garder l'âme de Cyrano. Notion bien incertaine : Corbineli n'est pas aussi fûté que Scapin ; Charlot est plus intelligent qu'Octave. Si j'ai trahi Cyrano, c'est sur l'incommunicabilité. Le Pédant est une pièce sur ce thème qui passe par le langage : ceux de Granger, de Châteaufort et de Gareau. Nos personnages, aussi, ne cessent de faire de grands discours oudes monologues qui ne viennent pas forcément de l'intrigue ou qui n'y ramènent pas. Mais l'incommunicabilité n'est guère théâtrale. On peut la montrer parfois (elle est de toute façon omni-présente) mais on ne peut la laisser omni-potente car elle découragerait le spectateur.

La longueur du texte
Une première lecture a duré 2 heures. Avec les jeux de scène, on peut estimer que le spectacle peut durer 2 h 20. Si nous précisons qu'à Sannois, nous ajoutons des orchestres, des chorales et des danseuses, le spectacle risque de durer 2 h 45. C'est trop long. Préalablement à cette lecture, nous avions décidé qu'elle de ne devait pas excéder 1 h 30 (voire 1 h 45). Nous avions alors 20 minutes à couper. Ainis donc, notre adaptation est "calibrée" pour un spectacle normal : c'est-à-dire, dans notre esprit, supportable pour un public populaire. Nous continuons à vouloir faire aimer Cyrano au plus grand nombre, fusse en coupant dans son texte. Étrange paradoxe !

Le manuscrit et l'édition
Il y a des écarts importants entre les deux textes. Pourquoi ? Nous avons d'abord pensé à une censure de l'éditeur. Peut-être une auto-censure. Au fil des répétitions, s'impose à mes yeux, une troisième voie : le texte est trop long pour être joué ou trop incompréhensible. Je sais comment se comportent les acteurs : ils donnent leur avis. Plus ou moins explicitement, mais ils le donnent. Et l'auteur qui n'est pas obtus, les entend (il existe des auteurs qui - entendant les acteurs - ne les écoutent pas, sûrs de leur plume. Ce n'est pas mon option). J'avoue que j'assimile Cyrano à mon attitude. Il assiste aux répétitions. Il voit où il faut modifier, voire trancher. M'est avis que c'est là que se trouve l'écart. Sans doute pas exclusivement mais principalement. Donc ne dédaignons pas la version éditée. Cette théorie accrédite alors qu'il y a eu répétitions, voire représentations. Mais quelle réalité recouvre ce mot. Peut-être seulement que deux séances ; et parmi des initiés. Why not ?

Les Costumes
Pourquoi le théâtre doit-il toujours s'encombrer de considérations chronologiques ? Pourquoi s'obliger à des cohérences d'époque ? Par contre l'intemporalité n'existe pas. Ce que je veux, c'est l'efficacité d'un costume. Qu'il parle tout de suite aux spectateurs. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir quelle image (parconséquent quel costume) colle au mieux pour une séquence de mon personnage ? Puis de trouver une certaine cohérence dans le style pour mon personnage tout au long de la pièce. Mais que les costumes entre personnages ne s'harmonisent pas ne me gênent pas. Au contraire, c'est de cette confrontation - fût-elle violente - que naîtra les conflits entre mes protagonistes.

Le Pédant joué
Il serait déplacé de voir dans ce titre un contre-pet faisant allusion à une quelconque déviation sexuelle. Outre que Granger est un parfait hétérosexuel, le mot de "pédé" n'apparaît qu'en 1836, selon le Petit Robert. Des russes, qui préparent une mise en scène pour 2008, traduisent ce titre en "Pédant trompé". C'en est exactement le sens.

Comédie en cinq actes et en prose de Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655)

GRANGER, pédant

Terme injurieux, & dont on se sert pour parler avec mespris de ceux qui enseignent les enfans dans les Colleges, ou dans les maisons particulieres. Ce Pedant foüette ses Escoliers pour la moindre faute. Si cet enfant est mal instruit, c'est la faute de son Pedant. se lasser du mestier de Pedant. Se dit aussi de Celuy qui affecte hors de propos de paroistre sçavant, ou qui parle avec un air trop décisif. C'est un franc Pedant. c'est un vray Pedant. Il n'y a pas moyen de souffrir le jargon, l'air decisif de ce Pedant. c'est un Pedant fieffe. Il se dit aussi, De celuy qui affecte trop d'exactitude, trop de severité dans des bagatelles, & qui veut assujetir les autres à ses regles. On ne sçauroit vivre avec cet homme, c'est un vray Pedant.
Dictionnaire de L'Académie française, 1st Edition (1694)

Châteaufort, Capitan.

CAPITAN. Terme de mépris. On appelle ainsi un fanfaron qui se vante d'une bravoure qu'il n'a point. Dictionnaire de L'Académie française, 4th Edition (1762)

Le Capitan ou Matamore est un personnage type de la commedia dell’arte.
Vantard mais lâche, la Capitan est une parodie de l’héroïsme militaire, et aussi du faux point d’honneur propre aux Espagnols, dont le Moyen Âge avait abusé dans les œuvres de ses littératures. Au XVIe siècle, les exploits militaires qu’avaient chanté les troubadours avaient cessé d’être appréciés du peuple. Les provinces conquises par les Espagnols étaient gouvernées avec fermeté et l’état d’esprit avait changé. La prise en charge des mercenaires pesait sur l’économie du pays. Aussi, se moquait-on ouvertement des récits militaires et épiques, et le Capitan devint espagnol.
Le Capitan représente, dans la troupe, le soldat fanfaron et vient d’Espagne. Les soldats de Charles-Quint, qui se répandirent dans toute l’Europe, en fournirent de nombreux modèles tant à la comédie écrite qu’à la comédie improvisée. C’est le Miles gloriosus de Plaute rajeuni. Militaire, plein de galons, il symbolise le soldat qui vante ses exploits. Il porte un chapeau à plume et une fraise, il est muni d’une épée et a une belle prestance. Il eut, aux XVIe et XVIIe siècles, une très grande vogue sur la scène italienne, en Espagne, en France, en Angleterre. Le théâtre se remplit, en Italie surtout, revanche des Italiens sur les soldats espagnols, de capitaines, fanfarons et craintifs à la fois, aux noms retentissants de Matamores, Fracassa, Spavento (épouvante), Rodomonte, Spezza-Monti (Tranche-montagnes), Rinoceronte, Scarabombardon. Des variétés, consistant en légères nuances dans les caractères, s’introduisirent dans le type consacré, et il y eut le capitaine Cerimonia, très courtois envers les dames ; Giangurgolo (Jean Grand’gueule), issu de Calabre, amoureux, affamé et vaniteux; il Vappo, ou Smargiasso, c’est-à-dire l’avaleur de charrettes, spadassin napolitain d’une extrême poltronnerie, relativement moderne ; Rogantino, qui appartient au peuple de Rome, lequel lui a donné un caractère analogue à celui de son Marco Pepe.
Scaramouche est apparenté au Capitan. Le rôle de celui-ci, indispensable dans les anciennes pièces italiennes, est particulièrement développé dans le Prigione d’Amore (1590) de Sforza Oddi. Une des formes sous lesquelles il passa d’Italie en France et en Espagne, est le Cocodrillo de la comédie d’Angelica de Fabrizio de Fornaris. On cite parmi les capitans les plus distingués de la scène italienne, Francesco Andreini, acteur de la troupe de Gelosi venue en France en 1517, qui adopta dans cet emploi le nom de « Capitano Spavento délia valle interna ». On le retrouve, en Allemagne, non sans originalité, sous les traits d’Horribilicribrifax de Gryphius.
Dans la comédie française, les noms préférés que portèrent les matamores ne furent pas moins formidables : Briarée, Brisemur, Fierabras. Ils n’en sont pas moins taillés sur le patron italien. Terrible dès le berceau, le matamore est capable de faire frissonner ceux qu’il regarde ; il change les cités en cimetières sur son passage, il terrifie et fait pâlir même le soleil et la lune. D’autre part il est toujours sûr de vaincre auprès des femmes. Quand il est démasqué, il subit tous les outrages avec résignation. Le capitan se montre tel dans les comédies de Larivey, de Scarron, de Desmarets, d’Adrien de Montluc-Montesquiou, de Cyrano de Bergerac, de Rotrou, de Corneille et de Tristan L'Hermite.

MATHIEU GAREAU, Paysan.

PAYSAN, Homme de village, de campagne. Pauvre paysan. On dit d'Un homme mal-propre & incivil, que C'est un paysan, un gros paysan, qu'il a l'air d'un paysan. (Dictionnaire de L'Académie française, Edition 1762)

DE LA Tremblaye, Gentilhomme amoureux de la Fille du Pédant.
CHARLOT GRANGER, Fils du Pédant.
CORBINELI, Valet du jeune Granger, Fourbe.

FOURBE Trompeur, Qui trompe avec finesse, avec adresse, Dictionnaire de L'Académie française, 1st Edition (1694)

PIERRE PAQUIER, Cuistre du Pédant, faisant le Plaisant.

CUISTRE. Nom qui se donne ordinairement par injure aux valets de College. Dictionnaire de L'Académie française, 1st Edition (1694)

FLEURY, Cousin du Pédant.
MANON, Fille du Pédant.
GENEVOTE, Sœur de M. de la Tremblaye .
CUISTRES.
La scène est à Paris au Collège de Beauvais

Chorales
Vendredi - Dimanche : La Frette
Samedi : EDM Sannois

ACTE PREMIER : 21'
I, 1 - Granger, Châteaufort

Où sommes-nous ? Les espaces scèniques
Selon le texte : “La scène est à Paris au Collège de Beauvais”.

L'historique du collège de Beauvais
Il a été fondé en 1365 par Jean de Dormans, cardinal-évêque de Beauvais, chancelier de France. Il était situé dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais (dans le quartier du Vieux Campeur, en bas du Collège de France), appelée alors rue du Clos-Bruneau. Il se composait, dans l’origine, de douze boursiers, d’un maître, d’un sous-maître et d’un procureur. Le nombre des boursiers, par suite de diverses fondations, fut porté plus tard à vingt-quatre, assistés de cinq chapelains et de deux clercs de chapelle. L’histoire de ce collège est racontée dans l’ouvrage de Jean Grangier lui-même : De l’Estat du Collège de Dormans, dit de Beauvais, Paris, A. Taupinart, 1628.

Notre espace théâtral
Dans le théâtre de tréteaux, l'histoire se déroule généralement sur une place publique. Dans le théâtre classique, nous sommes dans une maison. Je réunis les deux : sur le plateau, c'est chez Granger (à Jardin, l'espace du père; à Cour, celui du fils) ; sur les tréteaux en avant-scène, c'est la place devant le collège. Pour les arrivées des gens extérieurs à la maison, elles se font du fond de salle.

Qui arrive ? Qui est déjà là ? Et pour faire quoi ? Le texte n'est pas explicite tout de suite.
Comme nous sommes devant le collège, il est logique que c’est Châteaufort qui entre. Supposons que Granger n’est pas visible “ex abrupto” (sic).

Pourquoi Châteaufort entre-t-il ?
Dans le texte, ce n’est pas évident. Tout au moins, le spectateur ne peut comprendre que plus tard. Je veux lui donner les clés le plus vite possible : il a suffisamment de choses à comprendre que je souhaite l’aider. Pas de trop mais suffisamment.
Châteaufort vient-il faire une demande en mariage ? Dans tout le texte, il ne fait pas la demande. C’est donc qu’il l’a déjà faite. Disons qu’il vient à un rendez-vous galant - peu après avoir fait cette demande.

Le Costume de châteaufort
J'ai d'abord opté pour le costume des militaires fin XIXe s. Entre les soldats d'opérette d'Offenbach et le Général Boulanger. C'était un clin d'œil à l'époque de Rostand,tous ces bravaches qui se croyaient les meilleurs du monde parce qu'ils dominaient les peuples d'Afrique et d'Asie, alors qu'ils s'étaient ramassés la branlée de 1870, et avant de se prendre celle de 1914.
Mais cette option manquait de pertience, c'est-à-dire d'efficacité. A l'heure où je conçois le spectacle, les parachutistes français meurent en Afghanistan. Leur chef est le Général Stollsteiner. Je les ai connu à Castres, il y a dix. Ils étaient si forts, si sûrs d'eux. Et si menteurs. Ils n'étaient pas loin de Châteaufort. Je le voyais en parachutiste : treillis et godillot.
Pascal a mis en avant l'ambiguïté sexuelle de châteaufort : comment elle est traitée par Granger. Pour cela, une seule solution : le kilt du soldat écossais. Mais superbe : avec la veste de smoking, etc. Ça me paraît bien plus efficace dans le comique.

Clarinettes : Le jour le plus long 1'50

Après 1'37 de musique, Châteaufort entre du fond de la salle, d’une allure très militaire, d’un pas décidé. Il a un bouquet de fleurs à la main. Il monte sur le plateau, il se tourne vers la maison de Granger et attend.
Les Petits Paquier lui tournent autour. Il les chasse. Ils reviennent.
Granger n’était pas visible. Il apparaît dans le dos de Châteaufort (on règlera cela plus tard), il regarde longuement Châteaufort puis il éclate de rire.

La logorrhée de Granger s'apparente à du galimatias tant le mélange des thèmes, registres et vocabulaires est grand et le croisement des références est excessif. Granger ouvre ainsi la pièce par une réplique cherchant à dire « qui es-tu ? » La question de la quête d'identité qui ouvre la pièce est fondamentalement représentative d'une comédie proposant une vaste quête épistémologique sur le sens des mots et un processus utilisant une surenchère rhétorique pour dénoncer l'abus de langage.
Source : Requemora_Que diable allait-il faire dans cette galère.pdf

Pendant six ans, Savinien doit supporter le Principal du collège de Beauvais, l’insupportable Granger, personnage cultivé mais brutal, imbus de lui-même, qui apprécie sans doute modérément ce gamin qui fait preuve d’une liberté d’esprit fort peu de mode. Savinien se vengera de cet âne aristotélicien, par comédie interposée, en le peignant sous les traits de Grangier dans son Pédant joué.

Granger - O par Castor et Pollux, tous les Monstres ne sont pas en Afrique.

Les Paquier sont derrière Granger, dans le noir en Coulisse J. Ils rient après lui.

Et de grâce, Satrape du Palais Stygial,

Gouverneur des Enfers (le palais du Styx). Les Satrapes étaient les gouverneurs des provinces dans l'Empire perse. Au figuré, homme puissant et despotique.  Personne qui mène grand train.
donne-moi la définition de ton individu. Ne serais-tu point un être de raison,
Un pur concept, sans existence concrète.
une chimère,
Une création de l'imagination.
un accident sans substance,
En scolastique, l'accident est ce par quoi se manifeste la substance; il ne peut exister sans elle.
un élixir
Furetière : « La substance la plus subtile, interne et spécifique de chaque corps, qui en est comme l'essence de l'essence ».

de la matière première, un spectre de drap noir ?

Châteaufort - Puisque je te vois

Alors, qu'en fait, il ne voit pas Granger. Il commence de dos.

curieux de connaître les grandes choses, je vais t'apprendre les miracles de mon berceau.

Les Paquier s’installent en bas de la scène pour écouter Châteaufort. Il se tourne face public pour leur parler.

Premièrement, la Nature se voyant incommodée d'un si grand nombre de Divinités, voulut opposer un Hercule à ces Monstres. Cela lui donna bien jusqu’à la hardiesse de s'imaginer qu'elle pouvait me produire.

Il commence sa tambouille.

Pour cet effet elle empoigna les âmes de Samson,

Il le tire par les cheveux.

Aïe ! d'Hector, d'Achille, d’Ajax,

Geste de répandre le liquide au sol et de laver au sol.

de frich-moul-mermec, de Cirus, des papis et des mamis Mondas, d'Alexandre, de Romulus, de Scipion, d'Annibal,

Il se fait mordre.

de Sylla, de Pompée, de Pyrrhus, de Caton, de frich-moul-mermec, de César, et d'Antoine.

Châteaufort met une progression chronologique des héros : de la mythologie, à la guerre de Troie, les Grecs et les Romains. Ils ont tous une destinée tragique.
Cf. L’article de Kahn : Cyrano républicain.

Entendre cette progression.

Puis les ayant pulvérisées, calcinées, rectifiées façon puzzle , paf ! Paf ! aux quatre coins du monde. Elle réduisit toute cette confection, en un spirituel sublimé
Termes se rapportant à des opérations de chimie:
- Calciner, c'est « réduire les métaux en chaux ou poudre très subtile par le moyen du feu» (Furetière);
- Rectifier, c'est « réitérer des distillations ou sublimations de choses déjà distillées ou sublimées» (Furetière);
- Une confection est en termes de pharmacie « un remède qui a la consistance d'électuaire [L’électuaire est une sorte de bonbon adoucissant.] solide, composé de plusieurs drogues précieuses » (Furetière);
Un sublimé est le résultat d'une distillation.
qui n'attendait plus qu'un fourreau pour s'y fourrer.
Paquier est totalement admiratif.
Paquier /Marie (en FC) - Et c’est vous qui fûtes le fourreau ?

Châteaufort - Affirmatif. Tierco, et Nature glorieuse de sa réussite, ne pût goûter modérément sa joie, elle clabauda
Clabauder: « Se dit figurément des hommes qui crient, qui déclament trop hautement, qui parlent beaucoup et qui ne disent rien de solide »(Furetière). Au sens propre, c'est aboyer fortement.

partout son chef-d'œuvre.

Il fait l'otarie. L'Art est un peintre.

L'Art, qui d’ordinaire perfectionne la Nature, en devint jaloux. Fâché, disait-il, qu'une teigneuse emportât toute seule la gloire de m'avoir engendré. Il la traita d'ingrate, de superbe,

Dans le sens d’orgueilleux, vain, présomptueux.

de huître à écailles, de vilaine et lui déchira sa coiffe. Nature, de son côté prit son ennemi aux cheveux. Aïe, aïe, Aïe. Enfin l'un et l'autre battit, et fut battu. Le tintamarre des apostrophes, des soufflets, des bastonnades,

C'EST DE + EN + FORT.

m’éveilla.

Long baillement, étirement, etc.

Je les vis, et jugeant que leurs démêlés ne portaient pas la mine de prendre sitôt fin :

Grande respiration.

pour les mettre d’accord, je décidais de me créer moi-même.

Bien entendre la fin de cette réplique. Montrer la haute estime qu'il a de lui-même - très Luisquatorzien. Il marche en Roi de théâtre.
châteaufort se lance dans une interminable narration de ses origines et de sa divine création où se mêlent les références mythologiques les plus diverses. C'est une naissance placée sous le signe de l'exponentiel que relate le matamore tout en ponctuant au milieu de la réplique un sublime :

Paquier/Christine - Et que firent donc l’Art et la Nature devant cette incroyable genèse ?

Une respiration.

Châteaufort - Rien. Depuis ce temps-là leur querelle dure toujours. Partout vous voyez ces irréconciliables ennemis se prêter le collet,

Prêter le collet à quelqu'un, c'est au figuré dire « qu'on lui tiendra tête en toutes sortes de disputes et contestations » (Furetière).

et les descriptions de nos écrivains d’aujourd'hui ne sont lardées d'autre chose que des faits d’armes de ces deux gladiateurs, à cause que prenant à bon augure d’être né dans la guerre, je leur commandai en mémoire de ma naissance de se battre jusqu’à la fin du monde. Repos. Pouvez fumer.

Paquier /Daïna et Katarina (en FJ) - Et qu'advint-il de ces Divinités qui incommodaient dame Nature ?

châteaufort - Je voulus bien dépêtrer Dame Nature de ces Dieutelets
Diminutif méprisant: petits dieux.
dont l'insolence la mettait en peine. Je les mandai,
Il siffle pour qu'ils viennent. Chiens

ils obéirent. Enfin je prononçai cet immuable arrêt :

Comme il est dans un discours, il prend une autre attitude.

“ Gaillarde troupe, quand je vous ai convoqués, la plus miséricordieuse intention que j'eusse pour vous était de vous annihiler ;

Faux modeste.

mais craignant que votre impuissance ne reprochât à mes mains l'indignité de cette victoire, voici ce que j'ordonne de votre sort.” Silence dans les rangs.

Paquier/Odette - Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible.

Châteaufort identifie des Paquier aux dieux-planètes. Il s'appuie sur eux, les apostrophe.
Il y a une sorte de hiérarchie : il commence par Saturne, le plus grand, etc.

Châteaufort - Vous autres Dieux qui savez si bien courir, leur dis-je :
Toi, Saturne, Père du temps,
qui mange et dévore tout, jusqu'à tes enfants, court à l'hospice.

On a enlevé le participe présent pou un indicatif, plus actif théâtralement.
Saturne dévorait ses enfants, dès leur naissance.
L'hôpital est le lieu où l'on enferme les indigents, ceux qui ont mangé tout leur avoir.

Lui, Jupiter qui a la tête fêlée depuis le coup de hache qu'il reçut de Vulcain, court les rues ;

Geste pour montrer qu'il est félé.
« On dit qu'un homme est fou à courir les rues, pour dire qu'il est tout à fait hors de sens »(Furetière). D'un coup de hache, Vulcain fendit la tête de Jupiter, et Minerve en sortit tout armée.
Toi, Mars qui comme soldat court aux armes,
Toi, Phébus qui comme Dieu des vers, court la bouche des Poètes,
Toi, Vénus qui comme putain court l’aiguillette,

De face, il rajuste sa braguette.
«Se dit d'une femme qui va se prostituer de çà et de là» (Furetière).
Cette expression est restée longtemps obscure, parce qu’on a voulu la rattacher au mot aiguillette, désignant le signe que les courtisanes de Toulouse portaient sur l’épaule pour se distinguer des autres femmes.
L'aiguillette est un double cordon ferré, servant à fermer le haut-de-chausses (la brayette). Nouer l'aiguillette, courir l’aiguillette, sont des locutions très-claires : la première signifie rendre un homme impuissant, et la seconde, faire métier de dénouer les aiguillettes de tout venant.
C’est pourquoi je recherche une jeune fillette
Experte dès longtemps à courir l’éguillette,
Qui soit vive et ardente au combat amoureux,
Et pour un coup reçu qui vous en rende deux.
Apollodore, Bibliothèque: III,8,1 - Ovide, Métamorphoses: I,230 - Pausanias, Périégèse: I,40,1

Toi, Mercure qui comme Messager, court la Poste,
Courir la poste : aller à la vitesse de la poste, la plus rapide que l'on connaisse, par suite des fréquents relais.

et toi Diane enfin, qui comme chasseresse court les Bois :

Les 2 femmes sont des putains. Sommes-nous loin de ce que pensait effectivement Cyrano ?

Vous monterez tous les sept à califourchon chacun sur une étoile. Là, vous courrez de si bonne sorte, que vous n’aurez pas le loisir d'ouvrir les yeux.

PAQUIER

L'historien Kuenlin donne la définition suivante au mot pâquier : c'est l'étendue de terrain nécessaire, dans un pâturage de montagne, pour y nourrir, pendant un temps donné, une vache ou un cheval.
Une génisse correspondant à un 1/2 pâquier, un veau à un 1/4 de pâquier, et une jument avec poulain à 4 pâquiers.

Dans le I, 3, Granger le prénome Pierre. Le modèle serait Maître Pierre Olivier, sous-maître du collège de Beauvais, qui resta fidèle à Grangier lors de son procès contre des boursiers.

Cuistre, c'est-à-dire valet de collège.
Il est teinté de latin : il appelle son maître Domine aussi souvent que Monsieur.
il a quelques connaissances de la physique de son temps: il distingue savamment le feu central du feu vital et du feu élémentaire.
Il est superstitieux; Jacques Prévot parle de « son sot bon sens ». Il s'indigne que le capitaine turc « n'a peut-être pas été à confesse depuis dix ans ». Il s'étonne que l'ombre projetée par la lune ne soit pas ronde puisque la lune est ronde, mais il fait sur l'âme de Granger donnée la veille à Genevote, des réflexions qui, sur un autre ton, pourraient sortir tout droit d'un madrigal; il ne se souvient plus s'il doit ou non laisser entrer Châteaufort; son témoignage en IV, 4 est un tissu de contradictions: il entend « du monde dans notre rue crier tout bas tant qu'il pouvait », etc. Comble de stupidité, en 1, 3, il répète à Charlot les paroles de son père: « Je ne vous dis pas moi mais je vous dis que c'est Moi, car il m'a dit en partant: dis-lui que c'est Moi ».
Pourtant, en même temps, Paquier n'est pas sans esprit: obéissant à la lettre à Granger, il fait de sa part à Genevote une cour dont la sottise apparente est pleine de finesse. Il prend au pied de la lettre les métaphores habituelles de l'amour feux, charbons, traits, ce qui est ridicule, mais il le fait avec une grande virtuosité, jouant sur les deux sens du mot feu, et identifiant les « traits » qui blessent le cœur amoureux avec l'adverbe « très », ce qui lui permet d'enrichir sa tirade. On pourrait se demander s'il n'y a pas malice de sa part, mais on ne se pose pas la question on se laisse, comme ailleurs, emporter par ces jongleries verbales.

Ironique
Enfin, c'est Paquier qui prononce le plus souvent des répliques ironiques, au dépens des uns et des autres: les Turcs ne veulent pas de l'argent des chrétiens parce qu'il porte une croix; Corbineli n'a pas à craindre d'être dévoré, non parce que les Turcs ne sont pas cannibales, mais parce que les musulmans ne mangent point de porc; la Fortune ne saurait sourire puisqu'elle est sur une roue ; Châteaufort a beaucoup de noms parce qu'il a beaucoup de pères.
Il ne craint pas non plus d'égratigner ses maîtres: Quelle idée a pris Charlot de monter dans une galère puisque, avec un peu de chance, le roi l'y aurait bientôt envoyé en bonne compagnie. Connaissant l'inimitié du père et du fils, lorsque celui-ci supplie celui-là « par les services que je vous ai fait,», il continue, mezzo voce : « et par celui des morts qu'il voudrait bien vous avoir fait faire.» Enfin, certaine réflexion sent le libertinage au moins autant que l'extrême candeur: Non pas, certes, à la scène première de l'acte IV, son commentaire sur le diable, assurément femelle, « puisqu'il a tant de caquet » et son affirmation assez sceptique: «Ma foi, monsieur, ne craignez point les diables jusques à ce qu'il vous emportent: pour moi, je ne les appréhende que sur les épaules des femmes », trait de misogynie traditionnelle; mais, d'une façon beaucoup plus impertinente, lorsque Corbineli annonce à Granger que son fils, complètement ivre, ne saurait empêcher son mariage, Paquier commente:
Avouez, Monsieur, que Dieu est bon; voilà sans doute la récompense de la messe que vous lui fîtes dire il n'y a que huit jours.
Ces deux aspects l'apparentent à Arlequin; comme lui, son rôle essentiel est de provoquer le rire par ses réflexions fines ou sottes, indifféremment, mais il n'en a ni la gourmandise, ni l'absence de scrupules, ni l'agilité, ni l'importance.

Paquier /G. Marie - En effet, les Planètes sont justement ces sept-là.

Granger - Et des autres Dieux qu'en fîtes-vous ?
Douche sur Granger en FM. Il va y avoir un conflit oratoire entre nos deux protagonistes. La scène se fait ring pugilistique verbal.
Châteaufort - Midi sonna, la faim me prit, j'en fis un plat en sauce pour mon dîner.
On enlève saupiquet, incompréhensible. Furetière : «se dit de toutes sortes de sauces qui sont de haut goût». Mais on garde l'idée de réhausser le goût. Cela montre ce qu'il fait des dieux (dont le chrétien).
Satisfaits, les Paquier applaudissent. Le combat est fini pour Châteaufort, il vient s’asseoir sur le tabouret qu'a sorti Rémi, et Rémi masse Granger.
Paquier/Marie-Hélène - Maître, ce fut assurément en ce temps-là que les Oracles cessèrent.
Non seulement châteaufortest un pur produit des dieux mais il devient l'acteur principal de l'Olympe. L'humiliation voulue par la première réplique de Granger est ainsi effacée par cette relation outrancière et vaniteuse. (Roye)
Tout ce qu'il fait est énorme.
Châteaufort - Il est vrai, et dès lors, mes actions ont toutes été héroïques ou divines ; car si je regarde, c'est en Basilic,
Au Moyen-âge, le basilicoq est un coq à queue de dragon ou un serpent aux ailes de coq, qui provient de l'œuf d'un coq couvé par un crapaud.
Il a le pouvoir de tuer par son regard s'il aperçoit sa victime avant qu'elle ne le voie, par son souffle tant son haleine est répugnante, ou même par le contact de sa peau, puisqu'il sécrète du venin. La seule façon d'en venir à bout est de lui présenter un miroir, puisqu'il est vulnérable à sa propre image. L'odeur de la fouine et le chant du coq sont également réputés seuls armes animales capables de le vaincre.
Cet être fabuleux est l'incarnation même du pouvoir royal qui foudroie ceux qui lui manquent d'égards. Il est aussi la représentation du danger mortel que l'on ne peut éviter à temps.

si je vomis, c'est en Mont-Etna, si j'écume, c'est en Cerbère, si je dors, c'est en Morphée , si je mange, c'est en gangrène, si je bois c'est en éponge, si j'ordonne c'est en Destin, si j'embrasse c'est en Judas.

L'original parle de "baiser". Mais l'acceptation d'hier n'est pas celle d'aujourd'hui. Ce serait une confusion inutile.

Vous voyez que grâce à moi l'histoire du Phénix superbe qui s'engendra lui-même, n'était pas un conte.

Le phénix s'engendre lui-même à partir de ses cendres. châteaufort le dit aussi de lui-même.
châteaufort vient d'utiliser le langage pour exprimer sa supériorité ; le pédant fait du discours l'arme même de sa puissance sur les autres.

Un combat oratoire et une grande tirade en forme de ballade ? C’est la tirade des nez ! Retrouvons son image : un duel .
Granger - Il est vrai qu'à l'âge où vous êtes n'avoir point de barbe, signe l'être incapable d’enfanter. Vous n'êtes ni masculin, ni féminin, mais neutre : par la soustraction d'une brève, vous vous êtes rendu impotent à la propagation des individus.
Références sexuelles fortement appuyées à propos de la fausse virilité de Châteaufort.
châteaufort a un mouvement de protestation. Mais pas plus. Il côté : "tu as de la chance que je me retienne", comme il fera pendant toute la pièce. Il est retenu par David.

Vous êtes de ceux dont le sexe femelle

il faudra soigner le monorime en -if (c'est une prouesse qui a dû inspirer Rostand dans sa brillante tirade sur les nez !).
Professor Madeleine Alcover - Houston,

Musiques
Ballade des dames
Gare au gorille
Le roi des cons
La légende de la nonne
Hécatombe
Pauvre martin
Ne peut ouïr le nominatif
A cause de leur génitif,
Et souffre mieux le vocatif
De ceux qui n'ont point de datif,
Que de ceux dont l'accusatif
Apprend qu'ils ont un ablatif.
J'entends que le diminutif
Qu'on fit de vrai trop excessif
Sur votre flasque génitif,
Vous prohibe le conjonctif.
Donc, puis que vous êtes passif
Et ne pouvez plus être actif,
Témoin le poil indicatif
Qui m'en est fort persuasif,
Je vous fais un impératif
De n'avoir jamais d'optatif
Pour aucun genre subjonctif,
De “nunc”, jusqu'à l'infinitif,
Ou je fais sur vous l'adjectif
Du plus effrayant positif
Qui jamais eut comparatif
Et si ce rude partitif,
Dont je serai distributif
Et vous le sujet collectif,
N'est le plus beau superlatif,
Et le coup le plus sensitif
Dont homme sait mémoratif ;
Je jure par mon jour natif
Serment solennel dans l'antiquité.
Que je veux pour ce seul motif
Qu'un sale et sanglant vomitif,
Surmontant tout confortatif,
Tout lénitif, tout restrictif,
Et tout bon corroboratif,
Sait le châtiment primitif
Et l'effroyable exprimitif
D'un discours qui serait fautif ;
Car je n'ai le bras si chétif,
Ni vous le talon si fuitif,
Que vous ne fussiez portatif
D'un coup bien significatif.
O visage ! ô portrait naïf !
O souverain expéditif
Pour guérir tout sexe lascif
D'amour naissant, ou effectif !
Genre neutre, genre métif,
S'emploie au XVIe s. aussi bien que métis.
Qui n'êtes homme qu'abstractif,
Grâce à votre copulatif
Qu'a rendu fort imperfectif
Le cruel tranchant d'un canif ;
Granger a déjà accusé Châteaufort d'une fausse virilité ; maintenant, il l'accuse d'avoir été en partie châtré, sans préciser s'il s'agirait d'une vengeance ou d'une opération destinée dès l'enfance à en faire un eunuque, on ne sait pour quelle raison.
Si pour résoudre ce Logogrif
Énigme fondée sur les combinaisons possibles des lettres du mot à trouver (ex. le mot qui contient nage et orge est orange). Au figuré : langage ou discours obscur, inintelligible.
Vous avez l'esprit trop tardif,
A ces mots soyez attentif :
Je fais vœu de me faire juif
Au lieu d'eau de boire du suif,
D'être mieux damné que Caïf,
Caïphe est le grand-prêtre qui fit arrêter Jésus-Christ et le livra aux Romains.
D'aller à pied voir le Cherif,
Chef religieux de la Mecque.
De me rendre à Tunis captif,
Tunis était un centre où les corsaires barbaresques vendaient comme esclaves leurs prisonniers chrétiens.
D'être berné comme escogrif,
Un escogriffe est à l'origine un homme impudent et hardi, mais aussi de grande taille, mal bâti et de mauvaise mine.
D'être plus maudit qu'un Tarif,
Les édits du tarif fixaient la valeur des monnaies, ou différentes impositions indirectes comme la taxe des marchandises, à l’entrée des villes et sur les marchés.
De devenir ladre et poussif,
Bref par les mains d'un sort hâtif
Couronné de Cyprès et d'If,
Plantes funéraires.
Passer dans le mortel Esquif
La barque de Caron.
Au pays où l'on est oisif
Si jamais je deviens rétif
A l'agréable exécutif
Du vœu dont je suis l'inventif,
Et duquel le préparatif
Est, beau Sire, un bâton massif,
Qui sera le dissolutif
De votre demi substantif
Car c'est mon vouloir décisif
Et mon testament mort ou vif.
Traduction du texte :
Vous êtes de ceux dont les femmes ne peuvent entendre prononcer le nom, à cause de leur appareil génital; elles souffrent mieux que l'on appelle ceux qui n'ont rien à leur donner que ceux dont la mise en cause apprend qu'ils ont subi une ablation. J'entends que la diminution qu'on a opérée, d'une façon, il est vrai, excessive, sur vos flasques génitoires, vous interdit toute conjonction [avec une femme]. Donc, puisque vous êtes passif et ne pouvez plus être actif, témoin votre barbe qui l'indique [par son absence] et m'en persuade facilement, je vous fais commandement de ne jamais éprouver de désir de vous soumettre [ou même, plus crûment, de coucher sous vous] un genre [féminin], de maintenant jusqu'à l'infini, ou je fais sur vous l'adjonction de la plus effrayante plantation [de gifles] qui ait jamais pu donner lieu à comparaison. Et si cette rude répartition dont je serai le distributeur et vous le sujet qui la recueillera, n'est la plus belle et la plus grande chose et le coup le plus sensible dont un homme puisse se souvenir, je jure, par le jour de ma naissance, que je veux pour ce seul motif qu'un sale et sanglant vomitif, surmontant tout réconfortant, tout lénifiant, tout astringent et tout bon fortifiant soit le premier châtiment et l'effroyable expression d'un discours qui s'avérerait faux, car je n'ai le bras si chétif ni vous les talons si rapides à la fuite que vous ne soyez porteur d'un coup bien significatif.
0 visage! ô portrait au naturel! ô moyen souverain et expéditif pour guérir tout le sexe lascif d'un amour naissant ou déjà formé! 0 genre neutre, genre métis, qui n'êtes homme qu'abstraitement, du fait de votre système de copulation qu'a rendu fort inefficace le cruel tranchant d'un canif, si pour résoudre cette énigme vous avez l'esprit trop lent, soyez attentif à ces mots: Je fais vœu de me faire juif, de boire du suif au lieu d'eau, d'être damné mieux que Caïphe, de faire à pied le pèlerinage de la Mecque, de me rendre prisonnier à Tunis, d'être berné comme un escogriffe, d'être plus maudit qu'un impôt, de devenir lépreux et asthmatique; bref, d'être couronné de cyprès et d'if par les mains d'un destin trop pressé et de passer de la barque mortelle au pays du repos, si jamais je renâcle à l'exécution agréable du vœu que je viens de formuler et dont la préparation est, mon beau monsieur, un bâton massif qui dissoudra votre demi-substance, car c'est ma volonté définitive et mon testament mort ou vif.
Mais vous parler ainsi c'est vous donner à résoudre les emblèmes d'un Sphinx ;
L'emblème est la représentation énigmatique de quelque concept moral. le Livre des emblèmes d'Alciat est très connu à l'époque.

c'est perdre sa sueur et son temps ;

l’huile de sa lampe.

c'est écrire sur la Mer, bâtir sur le sable, et fonder sur le Vent. Enfin, par Jupiter, vous êtes un ignorant, et ne témoignez de votre pinceau approximatif que d'une vague culture de lettres.

Châteaufort - De Lettres ?

Granger - Trois lettres ! Pas plus.

Châteaufort - … Pas mieux ! Ah que me dites-vous ? Des âmes de terre et de boue pourraient s’amuser à ces vétilles ; mais pour moi je n’écris que sur les corps humains.

Il dégaine.

Paquier/G. Marie - C'est de la peinture sur soi ?

Rires des Paquier.

La confrontation Granger/Châteaufort souligner ce qui réunit et ce qui oppose ces deux monstres du langage. Leur présomption les aveugle, ils refusent la réalité en voulant constamment la transformer. Pour celà, ils s'appuient sur un langage qui ne cesse de leur envoyer une image idéalisée d'eux-mêmes. Cette entreprise qui consiste à effacer l'être par le paraître se heurte à la lucidité des autres personnages.

Dans cette première scène, la seule réalité qui compte pour Granger est de « rentabiliser » financièrement l'investissement réalisé avec sa fille. La virginité de cette dernière est considéré comme un bien marchand. De même il n’est pas dupe de l'objectif du matamore qui est également de réaliser une bonne opération financière, par l'intermédiaire de la dote, en devenant son gendre. Ainsi l'acte sexuel n'est plus un acte d'amour mais une opération purement « boursière » :

Caresser chat du Spectre en C.

Granger - Je le vois bien. C'est peut-être ce qui vous donne envie d'appuyer votre plume charnelle sur le parchemin vierge de ma fille. Elle n'en serait pas contristée, la pauvrette ; car une femme aujourd'hui aime mieux les bêtes que les hommes, jusqu'à préférer monter des ânes.

G. est fier de sa grivoiserie

C hahane.

Dans l'original : suivant la règle “as petit haec”.
Première référence aux règles de Despautère : les mots terminés par as demandent le pronom haec et non hic, c'est-à-dire sont féminins (Gr.,L. 1, p. 45). Granger l'inverse faisant de haec le sujet: celle-ci (c'est-à-dire la femme) demande des ânes (aze, note J. Truchet, est une ancienne forme méridionale; cf. anglais ass).
Si la supposée puissance de Chasteaufort est d'essence divine, celle de Granger est grammaticale. Son pouvoir n’est pas uniquement lié aux mots mais vient du cœur du langage, de son fonctionnement, de sa structure, de la rhétorique. Le « dieu » de Granger, c'est Despautère, l'auteur d’ouvrages de grammaire si souvent utilisés dans les écoles. À armes égales, le combat peut alors vraiment s'engager.

Vous aspirez aussi bien qu’Hercule à ses Colonnes ivoirines.

Allusion grivoise aux cuisses de Manon Granger, comparées aux colonnes d'Hercule, nom antique du détroit de Gibraltar.

Mais l'orifice, l'orée, et l'ourlet de ses guêtres, est pour vous infranchissable.

« Pas au-delà ». Il peut y avoir, à travers la description des guêtres une allusion érotique, (affaiblie dans l'expression actuelle « trouver chaussure à son pied »), mais on peut voir aussi une allusion à la réponse que fit le peintre Apelle à un cordonnier, qui, après avoir critiqué justement la représentation d'une sandale dans un tableau, s'en prit le lendemain à un autre détail, ce qui lui attira cette remarque de l'artiste « Ne, sutor, ultra crepidam »: Cordonnier, pas plus haut que la chaussure!»

J'y veillerai. Je sais que votre valeur est recommandable mais en cet âge de fer, la pauvreté fait le crime.

Inversion de l'adage: Pauvreté n'est pas vice.

En aparté

Enfin d'un certain riche paysan la charrue m'éblouit

Comment être ébloui par une charrue ? Pourquoi ? Le riche paysan est un plus beau parti qu'un gentilhomme forcément ruiné.

et je suis tout à fait résolu à lui laisser labourer son sillon. C'est pourquoi je vous conseille de ne plus approcher ma fille en Roi d'Egypte, c'est à dire qu'on ne vous voie point auprès d'elle dresser

Granger fait un geste viril de son bras.
la Pyramide à son intention. Quoi que j’aime les règles de la Grammaire, je ne prendrais pas plaisir de vous voir accorder ensemble le Masculin avec le Féminin.

Gestes des symboles de l’homme et de la femme qu'il joint l’un dans l’autre.

La déconstruction du Capitan est totale puisque Granger fait voler en éclat son discours identitaire fondé sur l'héroïsme et la séduction. L'interminable prolongation de la rime plate à pour effet d'écraser tous les artifices stylistiques de Chasteaufort et d'en finir avec ses rodomontades. La force du pédant réside non seulement dans son savoir s’exprimant par une érudition imposante sans cesse exhibée mais aussi et surtout dans sa manière de discourir. Le matamore a besoin d'être compris pour fanfaronner et donc exister même illusoirement alors que son rival inverse ce rapport au langage en se voulant inintelligible. C'est pourquoi il manie un jargon hybride où les phrases latines sont autant d'éléments mystérieux aux oreilles des non-initiés. Ce travestissement lui permet en outre de déguiser ses vraies intentions. Ainsi lorsque Granger évoque le mariage de sa fille, il le fait dans un cadre argumentatif très précis où il rejette la demande du Capitan en trois objections. La seconde mérite qu'on s'y arrête un temps car elle illustre ce travestissement possible par la falsification du savoir. Peu importe la signification du discours c'est l'apparence du langage savant qui compte

Châteaufort - Pourtant il est vrai, Dieu me tripote, que votre fille est folle de mon amour. Mais quoi, c'est mon faible de n'avoir jamais pu regarder de femme sans la blesser. La petite gueuse

Emploi affectueux d'un terme qui désigne très familièrement à l'époque une femme de mauvaise vie.

toutefois a si bien su friponner mon cœur que je lui pardonne quasi la hardiesse qu'elle a prise de me donner de l'amour. Vous craignez, je le vois bien, que je ne méprise votre pauvreté ; mais quand il plaira à cette épée, elle fera de l'Amérique et de la Chine, une basse-cour de votre maison.

Granger est un intellectuel, il a lu le manuel de la bagarre. Il se précipite sur châteaufort mais refuse de passer à l’acte.

Granger - O ! Microcosme de visions fantastiques ! Hors d'ici profane.

châteaufort y va. Puis non.
Séquence de catch.
châteaufort a beau tenter de nouveau de convaincre le pédant en arguant que c'est un grand honneur familial de le compter pour gendre, la violence de la réponse paternelle est à la mesure de la présomption démesurée du personnage. Le combat entre dans une autre dimension où la métaphore s'inscrit non plus dans un espace purement stylistique mais dans un univers qui façonne le réel en actes. Le moi s'incarne ainsi totalement dans la réalité théâtrale transformant le langage en véritable pugilat verbal (Roye) :

Ma colère "primo" commencera par la Démonstration, puis marchera ensuite une Position de soufflets ; "Item" une Addition de bastonnades ; “Hinc”, une Fraction de bras ; “Illinc”, une Soustraction de jambes. De là je ferai grêler une Multiplication de coups, tapes, taloches, horions,

Peut-être altération de l'ancien français oreillon « coup sur l'oreille »? Généralt au plur. Coup violent. Donner, recevoir des horions.

fendants,

Coup d'épée donné de haut en bas avec le tranchant.

estocs,

avec la pointe de l'épée. Loc. Frapper d'estoc et de taille : frapper, se battre avec la pointe et le tranchant de l'épée (c'est-à-dire par tous les moyens, avec énergie).

revers, estramaçons et casse-museaux si épouvantables,

Tapes, taloches, horions, à peu près synonymes, désignent des coups donnés avec la main, l'estoc, un coup de pointe de l'épée; le fendant et l'estramaçon sont des coups donnés avec le tranchant de celle-ci ou du sabre, le premier spécialement de haut en bas, le casse-museau est un «coup de poing dans le nez, ou autre choc qui offense le visage » (Furetière).

qu’après cela l'œil d'un Lynx ne pourra pas faire la moindre Division, ni Subdivision, de la plus grosse parcelle de votre miserable individu.

Granger a retiré ses mitaines et gifle châteaufort. Granger continue ses gestes de culturisme.
L'ensemble de la réplique est construit en suivant une stratégie guerrière où les opérations mathématiques, les articulations logiques en latin et la prosodie participent à la correction infligée à Chasteaufort. L'énumération achève l'adversaire. Le combat cesse malgré un ultime sursaut du Capitan qui permet au pédant de se jouer une nouvelle fois de lui, Granger pense pouvoir utiliser son discours terrifiant pour écarter un rival bien plus sérieux, De la Tremblaye. Cet objectif montre combien les deux personnages évoluent dans un espace où le délire confine à la folie. Cette victoire du pédant est la seule de toute la pièce. Les deux personnages construisent par le verbe un univers dont ils sont partout le centre. Ils essaient vainement d"atnener la réalité à entrer dans leur inonde mais la sentence est inexorable et implacable, Ils sont mis hors-jeu en devenant les deux spectateurs silencieux de la comédie finale, celle qui permet à Manon d'épouser celui qu'elle aime. La folle de leur discours illusoire ne parvient pas à effacer une autre illusion, celle du théâtre, car elle est collective. Le matamore a rencontré un moment un adversaire à sa mesure mais cette joute verbale ne pouvait donner qu'un combat stérile et creux dont le seul retentissement provoque l'étourdissement mais aussi peut-être l'admiration. (Roye)

C finit à 4 pattes. Il veut récupérer son dentier.

Châteaufort - Et moi, chétif excommunié, j'aurais déjà fait sortir ton âme par cent plaies, sans la dignité de mon être, qui me défend d'ôter la vie à quelque chose de moindre qu'un Géant : et même je te pardonne.
Il tape sur l’épaule de Granger qui s’effondre.

Granger - Pardonnez à mon peu de foi, mais j'ai peine à croire qu'un Dieu puisse se loger dans un homme.

C'est une réplique forte de libertinage. Surtout si son locuteur passe pour un curé. Qu'on entende bien ce blasphème.
châteaufort prend cette parole au premier degré.

Châteaufort - Relevez-vous, Monsieur le Curé, je suis content.

Jacques Truchet donne plusieurs explications à cette appellation. Grangier, principal du collège de Beauvais s'appelait Jean. Messire Jean est une appellation familière des curés depuis les fabliaux de Moyen-Age. Grangier avait été ordonné diacre, puis exceptionnellement autorisé à se marier, ayant eu des enfants de sa servante. Quant au personnage Granger, c'est au moins un clerc, et il fait un grand usage du latin. Enfin on peut remarquer l'opposition entre Chétif excommunié, un peu plus haut et le titre honorable que lui donne Châteaufort lorsque Granger s'est décidé à le vénérer.
Le discours pédantesque met à distance ce qui l’entoure. C'est une logique de dissimulation et de manipulation qui préside à son expression. Les images n'éclairent pas ses propos bien au contraire elles contribuent à l'obscurcir tout en procurant à son locuteur un plaisir égocentrique. Ce plaisir est aussi celui de la perversion sexuelle. Les ressources poétiques du langage sont détournées afin de masquer, de déguiser des pensées autrement inavouables. Le principal crime du pédant est non seulement de vouloir dominer et asservir son entourage à ses besoins immédiats mais aussi d’utiliser son savoir pour cacher un être moralement et socialement pervers. Granger est à ce titre une des figures de pédant les mieux réussies du répertoire comique. La confusion de Chasteaufort : “Relevez-vous, Monsieur le Curé” apparaît ici lourde de conséquences. Non seulement l'allure du pédant et sa soutane peuvent justifier le lapsus mais Cyrano exprime son aversion pour tout ce qui relève de la manipulation des consciences et de l'hypocrisie. On ne peut s'empêcher de penser à Tartuffe même si le pédant est discrédité par son ridicule dès son apparition sur scène. En plaçant Chasteaufort et Granger dans l'outrance la plus délirante, Cyrano met à nu le danger qu'ils représentent. Il exhibe sur scène les moyens mis en œuvre pour tromper. (Roye)

Choisissez vite où vous voulez régner, et cette main vous bâtit un Trône dont l'Escalier sera fait des cadavres de six cents Rois.

Granger - Mon Empire sera plus grand que le monde si je règne sur votre cœur. Protégez-moi seulement contre je ne sais quel Gentillâtre qui a bien l'insolence de marcher sur vos brisées et…
Le gentillâtre, c’est La Tremblaye.
Châteaufort - N'en dites pas plus , j'aurais peur que mes yeux en courroux ne jetassent des étincelles,
Granger fait “biz” avec les mains.
Châteaufort fuit en faisant le bravache.

dont quelques-unes par mégarde pourrait vous consumer. Un mortel aura donc eût la témérité de se chauffer au même feu que moi. Mais je ne puis parler davantage, la rage me transporte.

Il se prend par le col.

Je vais songer au genre de mort dont nous exterminerons ce Pygmée qui veut faire le Colosse.

I, 2 - GRANGER, PAQUIER

Granger éclate de rire et va s'asseoir sur le tabouret en AJ. Un Paquier (Rémi) le masse un moment.

Granger - Hé bien, Petre, ne voilà pas une digue que je viens d'opposer aux terreurs que me donne tous les jours Monsieur de La Tremblaye ?

Paquier Tous - Oui, Maître.

Granger - Car La Tremblaye à cause de Châteaufort, Châteaufort à cause de La Tremblaye, désisteront

Cet emploi absolu du verbe est déjà vieilli en 1650. le pédant a latinisé en Petre le prénom de son «cuistre».
Granger se relève, Rémi le suit pour le masser.

de la poursuite de ma fille. Ce sont deux poltrons si éprouvés, que s'ils se battent jamais, ils se demanderont tous les deux la vie.

Ils se demanderont grâce mutuellement.

Je n'ai qu'une fille à marier, et j'ai trois gendres prétendus. C'est pour résumer, pour ceux qui n'ont pas suivi.

Paquier Léo/Clo - L'un se dit brave.

Ils montrent châteaufort.

Granger - Je sais le contraire.

Paquier Christine - L'autre prétend être riche.

Granger - Mais je ne sais.

Paquier Daïna/Katarina - L'autre est gentilhomme.

Granger - Mais il mange beaucoup.

Les hobereaux avaient la réputation d'être pauvres et affamés; il faut sans doute l'entendre au sens de manger de l'argent, une dot, etc.

Paquier, ce n'est pas encore là ma plus grande plaie : j'aime.

Granger se lève pour parler aux Paquier. Il papillotte des yeux.
Charlot entre opportunément. Il se retire. Personne ne l'a vu.

Paquier Tous- Je sais cela.

Granger - Et mon fils est mon rival.

Paquier Katarina - C’est ce que je ne savais pas.

Pour mieux comprendre la relation entre Genevote et Granger, nous avons inventé l’histoire des lettres.

Granger - Elle ne m’a pas encore vue. Mais depuis que cette furieuse pensée a pris gîte au ventricule de mon cerveau, je lui écris tous les jours, je sens bien que son cœur s'échauffe au contact de mes braises. Tiens, prends ce billet que tu iras lui porter tout à l'heure.

Il déroule une immense lettre.

Paquier /Nael - J’y vais de ce pas, Maître.

Ils vont pour sortir - en Fond de salle.

Granger - Mais que faire de mon fils ?

Ils s'arrêtent.

Paquier Tous - Espérez en Dieu, il vous assistera.

Sur le mode de la lithanie religieuse. ils s'agenouillent pour prier.
Pour Cyrano/Granger, l'espérance en Dieu ne suffit pas !

Granger - Si je l'envoyais à Venise ?

Granger n’écoute pas le cuistre et poursuit son idée au sujet de son fils : les paroles qu’il prononce en se parlant à lui-même semblent se rapporter à Dieu et amènent un coq-à-l’âne qui sent le blasphème.

Paquier Tous - A Venise ?

Granger - O ! oui sans doute. Bien donc dès demain je le mettrai à la mer. Va-t'en dire à Charlot qu'il accoure subitement ici.

Ils y vont.

et

Ils s'arrêtent.

s'il veut savoir qui le demande, dis-lui que c'est moi.

Ils y vont.

et

Ils s'arrêtent.

Non, rien.

Ils ne bougent plus. Granger les chasse.

I, 3 - GRANGER, seul.

Tiens, me voilà seul ! Charlot parti, le marteau de la jalousie ne sonnera plus les longues heures, du désespoir dans le clocher de mon âme. D'un autre côté me puis-je résoudre au mariage, moi que les Livres ont instruit des accidents qu'il tire à sa corde ? Que je me marie, ou ne me marie pas, je suis assuré de me repentir. Et si elle voulait plastronner

Le plastron est une «cuirasse qui ne couvre que le devant du corps» (Furetière)

sa virginité, contre les estocades de mes perfections. Hé ! à d'autres, un pucelage est plus difficile à porter qu'une cuirasse. Toutes les Femmes ne sont-elles pas semblables aux arbres,

Il commence comme une belle image.

pourquoi donc ne voudrait-elle pas être arrosée ?comme les arbres, si elles sont ou trop ou trop peu humectées, elles ne portent point ; comme les arbres elles ont les fleurs avant les fruits ; comme les arbres elles déchargent quand on les secoue.Mais je crois que mon fils s'approche à pas d'écrevisse ;

A reculons.

je m'en vais “obviam” droit à lui.

Et il sort dans l’autre sens.

I, 4 - CHARLOT, PAQUIER

CHARLOT GRANGER

Le nom
Au début, il est désigné comme "Charlot". A la fin, c'est "Granger le Jeune". Pour nous, Cyrano a écrit LE PÉDANT sur deux périodes, ces deux noms en sont un indice.

Le caractère
Dans le personnage de jeune premier, il pourrait être pâlot comme sont souvent présentés les amoureux de Molière. Acte 5, scène 10, Genevote lui en fait d'ailleurs le reproche : « Je m'étonne donc que vous ne travaillez plus courageusement aux moyens de posséder une chose pour qui vous avez tant de passion ». Mais jamais chez Molière on ne voit un fils se révolter ouvertement contre son père comme dans cet acte 1. D'autre part, sa séquence d'ivrognerie feinte lui fait dire des choses bien différentes des pauvres lamentations égocentriques ou amoureuses habituelles.

Le costume
Sur la longue durée, je veux présenter Charlot comme un Dandy. Plutôt fin XIXe s. Mais ici, nous sommes à l'acte 1, donc en début de journée. Comme tout ado, il traînait au lit. Il apparaît donc dans un pyjama et une robe de chambre magnifiques.

Charlot va vite monter dans la fureur (I, 7). Jouons donc le contraste pour son entrée en scène.
Ils commencent en coulisse C. Il parle à Paquier avec une bienveillance amusée.

Charlot. Je ne puis rien comprendre à ton galimatias.

Cette première réplique de Charlot est intéressante pour une pièce sur l'incommunicabilité.

Les paquier qui parlent doivent anticiper leur parole.

Paquier/Soumya - Pour moi je ne trouve rien de si clair.

Charlot. Mais enfin ne saurais-tu me dire qui c'est qui me demande ?

C'est un jeune homme très questionneur qui veut savoir, c'est presque un intellectuel.

Paquier/Imane. Je vous dis que c'est moi.

Plaisanterie facile dans le goût de la farce.

Charlot. Comment toi ?

Paquier/Perrine. Je vous dis pas moi : Mais je vous dis que c'est Moi. Car il m'a dit en partant : “dis-lui que c'est moi.”

Charlot. Ne serait-ce point mon Père que tu veux dire ?

Paquier/Soumya. Hé ! vraiment oui. A propos je pense qu'il a envie de vous envoyer sur la Mer.

Charlot apparaît de la coulisse cour, comme propulsé par les Paquier.

Charlot. Et quoi faire, Paquier ?

Paquier/Soumya. Il ne me l'a point dit ; mais je crois que c'est pour voir la campagne.

Charlot. J'ai trop voyagé, je suis fatigué.

Charlot se relève pour aller se recoucher, Paquier fait un mur face à lui et s'avance pour le diriger vers Granger.
Katarina prend son chapeau en main.

Paquier/Perrine - Qui, vous ? Je veux bien gager ce chapeau de Cocu, que portât votre père, que vous n'avez jamais vu la Mer que dans une huître.

Charlot finit par s'asseoir par terre.

Charlot - Et toi, Paquier, en as-tu vu davantage ?

Paquier/Soumya- Oui-da. J'ai vu Sarcelles, Saint-Cloud et Sannois.

Le couvent des Bonshommes de Nigeon ou Minimes, fondé par la reine Anne de Bretagne, avait donné son nom à une côte située entre Chaillot et l'île des Cygnes.
Saint-Cloud et Vaugirard sont deux autres villages de banlieue.

Charlot - Et qu'as-tu vu de beau ?

Paquier/Imane - A la vérité je n'ai pas bien regardé.

Charlot - Je pense, ma foi, que tes voyages n'ont pas été plus longs que sera celui dont tu me parles. Va, tu peux l'assurer que je ne désire pas...

A force de reculer, Charlot bute sur son père en AJ.
Les Paquier se remettent autour de l'Avt-Scène

I, 5 - GRANGER, CHARLOT, PAQUIER

Granger - Que tu demeures plus longtemps ici ? Vite, Charlot, il faut partir.

MH et Christine apparaissent de cour et donnent à Charlot valises et veste.

Songe à l'Adieu dont tu prendras congé des Dieux Foyers,

Les Lares, dont il était question plus haut.

protecteurs du toit paternel ; car demain l'Aurore porte safran

L’Aurore était l'épouse de Tithon et l'amante de Céphale. Porte-safran est une épithète de style homérique, variante de « l'Aurore aux doigts de rose »; mais c'est Virgile qui parle du lever de l'aurore, « laissant à Tithon son lit de safran » (Géorgiques, I, v. 447).

ne se sera pas plutôt jetée des bras de Tithon dans ceux de Céphale, qu'il faudra te fier à la discrétion de Neptune Guide-nefs.

Autre épithète de style homérique.
Granger lui donne valises et barda.

Charlot, sur un mode dramatique - Pour aller où, mon Père ?

 

Granger - C'est à Venise, mon fils, que je t'envoie.

Charlot - À Venise ?

Les Paquiers dégagent en contrebas.
il le dégage vers l'extérieur.

Granger - Ton oncle, qui est dépourvu d'héritiers mâles, m'a demandé de lui trouver une personne de confiance sur laquelle il puisse se reposer pour gérer sa fortune. Enfin, Charlot, il faut partir.

Charlot, croit à une plaisanterie de son père - Je vois bien, Monsieur, que vous voulez éprouver si je serais assez lâche pour vous abandonner, et par mon absence vous arracher d'entre les bras un fils unique.

Un temps pendant lequel Charlot se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie.

Mais non, mon père, si vos tendresses sont assez grandes pour sacrifier votre joie à mon avancement, mon affection est si forte, qu'elle m'empêchera bien de vous obéir. Aussi quoi que vous puissiez alléguer, je demeurerai sans cesse auprès de vous, et serai votre bâton de vieillesse.

Granger - Ce n'est pas pour prendre votre avis que je vous ai fait venir, mais pour vous apprendre ma volonté.

Granger redonne les valises à Charlot qui est K.O. debout.

Donc demain je vous emmaillote dans un Vaisseau, pendant que l'air est serein ;

Le mot fait image: Charlot sera prisonnier du bateau (assimilé à un berceau. Cf Rabelais, Pantagruel, chap. IV) comme un bébé l'est de ses langes.

car s'il venait à nébulifier,

Mot fabriqué par Granger sur le latin nebula, nuage.

nous sommes menacés par les Centuries de Nostradamus, d'un temps fort incommode à la Navigation.

Depuis la fin du XVIe s., les Centuries de Nostradamus, qu’on réimprimait encore de temps à autre, n’avaient plus la même autorité pour la prédiction des événements historiques ; mais on les citait et on les invoquait toujours au hasard, en thèse générale, pour leur faire dire toutes les sottises du mode, témoin les Mazarinades, qui font intervenir sans cesse Nostradamus et ses Centuries.
Les Centuries de Nostradamus, vieilles d'un siècle, prédisaient toutes sortes de choses, en style si obscur que rien n'empêche d'y discerner des prévisions météorologiques.

I, 6 - GRANGER, FLEURY, PAQUIER

Fleury l'interpelle de l'autre côté de la salle.
P. se tournent vers Fleury

Fleury - Hé bien, mon Cousin, notre Laboureur est-il arrivé ? Ferons-nous ce mariage ce soir ou demain ?

Pourquoi ce nom ? Est-il fleuri, c'est-à-dire précieux, voire homosexuel ? Dans cette comédie du langage, il a un langage "fleuri".
Granger va à lui laissant Charlot seul sur l'Avant-scène. Charlot en sortira pour arpenter la scène en maugréant.

Granger - Hélas ! mon Cousin, ce riche gendre n'est pas encore venu. Je l'attendais ici ; mais lors que je ne pensais vaquer qu'à la joie, je me vois investi des glaives de la douleur. Mon fils est fou, mon Cousin.

Fleury - Bon Dieu ! Depuis quand ce malheur est-il arrivé ?

Granger - Hélas ! tantôt comme je le caressais, il a voulu se jeter à mon visage et dessiner à mes dépens le portrait d'un Maniaque sur mes joues.

Ces prétendues griffures permettent de le reconnaître comme fou.
Il grommelle en piétinant qu'il n'ira pas à Venise.

Charlot, s’adressant aux Paquier - Moi j'irai à Venise ?

Fleury - Voilà votre fils qui vient.

Granger - Cachons-nous, et écoutons-le.

Les Paquier se cachant partout. Les cordes, à proximité.
I, 7 - CHARLOT, FLEURY, GRANGER, CUISTRES

Au début, Stéphane pensait que "Charlot ressemble au fils d’Harpagon”. En novembre 2008, il ne pense plus cela.

Charlot - Et j'abandonnerais la seule chose pour laquelle j'aime le jour ?

Il joint les gestes aux paroles. Il s'adresse aussi aux Paquiers.
Il explose.

J'irai plutôt aux Enfers ; plutôt d'un poignard j'ouvrirai le sein de mon barbare Père, et de mes propres mains prenant son cœur dans un ruisseau de sang, j'en battrai les murailles, plutôt que de soumettre mes plaisirs aux caprices d'un vieillard hébété. LES CAPRICES C'EST FINI.

Cette extrême violence rappelle les tragédies du forcènement à la mode au début du siècle.

Fleury - O ! grand Dieu, quelle rage !

Charlot - Non, mon Père, je n'y puis consentir.

Charlot est donc dans une rage qui fait fuir le précieux Fleury.

Fleury, fuyant. Liez-le, mon cousin, liez-le. Assez de malheur.

Granger est en planque. Les Paquier se dressent comme si on venait de les appeler par leurs surnoms.

Granger - Piliers de classes,

Alice est :

Tire-gigots, Ciseaux de Portions, Exécuteurs de justice Latine :

Ce sont les sobriquets qu’on donnait aux valets de collège et aux cuistres : piliers de classes, parce qu’il faisaient la police dans les salles de classe ; tire-gigots, parce qu’il prenaient par les jambes l’écolier qu’on menait aux arrêts ; ciseaux de portions, parce qu’ils découpaient au réfectoire la part de chacun ; exécuteurs de justice latin, parce qu’ils donnaient le fouet aux coupables.

P'tit' Marie est :

Adeste subito, adeste, ne dicam advolate.

Les autres se dressent maintenant.

Jetez-moi promptement vos bras cuistraux sur ce Microcosme erroné de chimères abstractives, et liez-le aussi fort que Promethée sur le Caucase.

Les Paquier montrent qu'ils ont les cordes en main.

« Accourez immédiatement, accourez, pour ne pas dire: volez.» Granger s'adresse aux cuistres, ou valets du collège présents sur la scène; d'ailleurs le manuscrit parlait de bras cuistraux, corrigés dans l'édition en achillains, terme plus noble et plus digne de Granger. Ces cuistres, indispensables, sont appelés piliers de classes parce qu'ils font la police dans les classes; ils donnent aussi le fouet aux écoliers sur l'ordre des régents, ils sont donc exécuteurs de justice latine; d'après Frédéric Lachèvre, ce sont eux qui découpent au réfectoire les portions de chacun et qui attrapent par les jambes l'écolier qu'on met aux arrêts; mais je me demande si ces surnoms ne sous-entendent pas qu'ils volent les gigots à la cuisine (pour les manger ou les vendre), et qu'ils rognent les portions des élèves (pour la même raison). Blanc, p. 68.

selon la conclusion de l'article de Kahn, la dénonciation de l'autorité paternelle est une dénonciation de l'autorité royale
Le Pédant dénonce l'autoritarisme paternel
Donc Le Pédant dénonce la royauté.
Un peu facile, non ?

Charlot - Vous avez beau faire, je n'irai point.

Granger -
Prenez garde qu'il n'échappe

Ils commencent à l'enchainer.

il ferait un Ragout

«Hachis fait en gros morceaux de mouton ou de veau bouilli, avec des marrons, des navets, etc.» (Furetière).

de nos scientifiques substances.

Les Paquier qui ne tiennent pas les cordes, s’approchent menaçants de Charlot.

Charlot - Mais mon Père, encore dites-moi pour quel sujet vous me traitez ainsi ? Ne tient-il qu'à faire le voyage de Venise pour vous contenter ? J'y suis tout prêt.

Charlot passe très vite de la soumission à la rebellion à son père. Les Paquier s’immobilisent.

Granger - Quoi ? Osez-vous attenter au tableau vivant de ma docte machine,

Charlot Granger est le portrait (le tableau vivant) de son père ; l’emploi de machine, au sens de corps appartient au vocabulaire philosophique et peut-être plus spécifiquement cartésien.

Goujats de Ciceron ?

Un goujat est un valet de soldat; l'emploi du mot est toujours péjoratif
Granger tape les Paquier commencent à délier Charlot.

Songez à vous ; Iratus est Rex, Reginaque non sine causa.

C’est un mauvais vers latin que fabrique Despautères, pour donner dans sa Syntaxe un exemple de la figure appelée zeugme.
Construction qui consiste à ne pas énoncer de nouveau, quand l'esprit peut les rétablir aisément, un mot ou un groupe de mots déjà exprimés dans une proposition immédiatement voisine (ex. « L'air était plein d'encens et les prés de verdure » [Hugo]).
« Le roi et la reine sont en colère, non sans cause » (Syn., p. 250).

Apprenez que j'en dis moins que je n'en pense, et que Supprimit Orator quae rusticus edit inepte.

«L’orateur coupe ce que le vulgaire expose sottement » Encore une règle de Despautère (Syn, p. 257) pour recommander l'usage de l'ellipse.

Je crois que c’est clair.

Charlot - Oui, mon Père, je vous promets de vous obéir en toutes choses ; mais pour aller à Venise, il n'y faut pas penser.

Les Paquier s’immobilisent à nouveau. Ils ont toujours un temps de retard.

Granger - Comment, Frelons de College,

Le frelon, confondu souvent avec le mâle de l'abeille est considéré comme un parasite, qui ne fait que bourdonner sans objet et butiner le miel. La rouille est ici le champignon microscopique qui gâte les céréales, Au XVIIe siècle, on écrit cangrène plutôt que gangrène.

Rouille de mon Pain, gangrène de ma substance, cet obsédé n'a pas encore les fers aux pieds ?

Granger n'hésite pas à frapper les Paquier. Ils lient à nouveau Charlot. Ils le font et le défont selon les propos de Charlot.

Vite, qu'on lui donne plus d'entraves que Xerxès n'en mit à l'Océan quand il voulut le faire Esclave.

Allusion à un épisode célèbre des guerres médiques.

Charlot - Ah ! mon Père, ne me liez point, je suis tout prêt à partir.

Les Paquier s’immobilisent à nouveau.
Granger s'avance pour l'embrasser - voire l'étouffer.

Granger - Ha ! je le savais bien que mon fils était trop bien morigéné

bien élevé.

pour donner chez lui passage à la frénésie. Va mon Dauphin, mon Infant, mon Prince de Galles,

H éritiers royaux de France, d'Espagne et d'Angleterre.
Les Paquier le délient.

tu seras quelque jour la bénédiction de mes vieux ans. Excuse un esprit prévenu de faux rapports ; je te promets en récompense d'allumer pour toi mon amour au centuple dès que tu seras là.

Charlot - Où, là, mon Père ?

Granger - A Venise, mon fils.

Charlot - A Venise, moi ? Plutôt la mort.

Ils courent dans tous les sens.

Granger - Au fou, au fou ! ne voyez-vous pas comme il m'a jeté de l'écume en parlant ? Voyez ses yeux tout renversés dans le crâne : Ha ! mon Dieu, faut-il que j'aie un enfant fou ! Vite, qu'on me l'empoigne!

Les Paquier lient à nouveau Charlot. Ils s’emmêlent.

Charlot - Mais encore ? Apprenez-moi pourquoi on m'attache ?

Granger - Paquier va vous le dire.

TOUS les Paquier - Parce que vous ne voulez pas aller à Venise.

Charlot - Moi, je ne veux pas y aller ? On vous le fait croire. Hélas ! mon Père, tant s'en faut, toute ma vie j'ai souhaité avec passion de voir l'Italie, et ces belles Contrées qu'on appelle le jardin du Monde.

Les Paquier ne comprennent plus rien. Ils se lient les uns autres.

Granger - Donc, mon fils, tu n'as plus besoin d'Ellébore.

La fleur …
Nom commun : Fausse gentiane. Racine d'une saveur nauséabonde, très âcre, amère, d'une odeur virulente; elle est un purgatif violent.
L'ellébore blanc est une plante herbacée, vivace grâce à un rhizome épais. Les racines sont nombreuses et blanchâtres (très blanches à la cassure). La tige très raide (50 à 150 cm), cylindrique, un peu velue portent des feuilles alternes, plissées, engainantes sur plusieurs centimètres . La tige est terminée par un épi de petites fleurs verdâtres. Le fruit est une capsule à trois pointes.
L'ellébore blanc croît en Suisse, en Italie, en France. On trouve cette plante dans les prairies,les clairières de montagne, les alpages. Elle est très répandue et elle pousse jusqu'à 2000 mètres d'altitude. On le multiplie par graines ou par éclats des pieds. On la récolte avant la floraison, au début de juin.

… qui guérit de la folie
Les Anciens ont attribué à cette plante toxique, le pouvoir de guérir de la folie. C'est grâce à elle qu'Anticyrus, le premier à l'avoir utilisée pour cela, guérit Héraclès, frappé de démence par Héra et qui, dans une crise violente, avait tué ses enfants.

Donc ta tête reste encore aussi saine que celle d'un Chou après la gelée. Viens m'embrasser, viens mon Toutou, et va-t'en aussitôt chercher quelque chose de gentil et à bon marché, qui soit rare hors de Paris, pour en faire un présent à ton Oncle. Car je te vais toute à cette heure retenir une place au Coche de Lyon.

Pour se rendre à Venise on prend le coche, ancêtre de la diligence, jusqu'à Lyon, puis on descend le Rhône jusqu'à la mer, où l'on s'embarque ordinairement pour Gênes. Tout à l'heure signifie « immédiatement ».

(à part, à Paquier) Va, maintenant, Paquier, porter la lettre à ma Dulcinée. Va, cours, vole. Et ne te retourne pas.

Les Paquier sortent comme ils peuvent - certainement emmêlés et à cloche-pied ou petits-pas.
Les Grands Paquier suivent Granger.

I, 8 - CHARLOT, CORBINELI.

Charlot prépare sa corde de pendu mais il n'y arrive pas.

Charlot - Que de fâcheuses conjonctures où je me trouve embarrassé ! Après toute ma feinte, il faut abandonner ma Maîtresse. Mourir ou me faire enfermer.

Par des Contre Bleu Nuit, je vous ai annoncé que vous allez jouer

Clarinettes : Otto e mezzo 2'
D'abord le thème.
Puis une clarinette pendant les dialogues.

Il va fond de scène pour se pendre et voit Corbineli, avec son violon, au milieu des clarinettes. Mais il ne joue pas.
Il essaie de souffler dans le violon. Il consulte son agenda.
Quand Corbi voit Charlot, bisou du violon.
Puis, il tente de s'en aller en AJ. Ils sont vers l'Esc J

Ah, mon pauvre Corbineli.

Corbineli - Ah, mon pauvre Monsieur. Qu’y a-t-il ? Comment va notre affaire ?

Jean Corbinelli, le vrai
Né vers 1615-1616, fils d'un italien favori de Catherine de Médicis, Jean Corbinelli était le secrétaire des commandements de Marie de Médicis.
C et épicurien aimable et spirituel que Mme de Grignan appelait « le mystique du diable » était un des correspondants ordinaires de Mme de Sévigné.
Il était en relation d’amitié avec tous les littérateurs de son temps. Il a publié diverses compilations de différents genres, et il n’a pas oublié de faire figurer Cyrano et sa prose dans celle qui porte pour titre : Extraits des plus beaux endroits des ouvrages des plus célèbres Auteurs de ce temps (Paris, 1681). Ce fut sans doute pour se venger de ce que Cyrano l’avait mis en scène moins honorablement, avec son nom, dans le Pédant.
On ne voit pas quel rapport il aurait pu avoir avec Cyrano; mais pour homme d'intrigue, il était tout indiqué de prendre un italien.

Corbineli, le valet du jeune Granger, Fourbe
Le manuscrit mettait le mot « Fourbe » en tête. C'est sa fonction essentielle, le terme valet n'étant là que pour lui donner une insertion sociale.
Il apparaît dans 18 scènes sur 43. Il est le seul moteur de l'action.
Il élabore 4 fourberies, dont l'une échoue :
la fiction de l'enlèvement sur la galère turque,
la scène de l'échelle qui force Granger à donner sa fille à La Tremblaye,
la feinte ivresse et la fausse mort de Charlot, dénoncées par Paquier,
la pièce enchâssée qui fera croire à Granger que le contrat qu'il signe est fictif.
Cyrano ne lui a donné aucun des traits traditionnels du valet: il n'est ni ivrogne, ni voleur, il ne se plaint pas de sa condition; à la différence de Scapin, il n'a pas à se reprocher d'avoir joué des tours pendables à son jeune maître; il ne se permet pas non plus de le morigéner.
Il a conscience de sa valeur, mais ne l'expose qu'avec modération et sur le ton de la plaisanterie, lorsque, au cinquième acte, il affirme n'ambitionner que le titre de « grand », quel que soit le domaine où s'exerce cette grandeur, ivrognerie, mensonge ou politique. On en peut douter, car si la première de ses fourberies réussit, la deuxième échoue; quant à la troisième, la comédie feinte et le vrai-faux contrat, elle est tellement banale qu'elle ne peut guère être portée à son actif. Mais ce personnage d'utilité technique reçoit en deux endroits la grâce de la parole.
Autre efflorescence verbale à la première scène du quatrième acte, où Corbineli se flatte d'incarner cinquante-cinq formes de démons sorciers, fantômes, apparitions ou sorts divers, véritable explosion de toutes les superstitions connues, mais qui tourne court. (http://www.cosmovisions.com/$Antee.htm)
Corbinell allie la commedia dell’arte à la farce et la comédie : il va respecter ce programme farcesque : il s'agira de «jouer » (tromper, duper) un pédant, Granger, principal de collège. Son fils Charlot et lui sont tous deux amoureux de la même jeune fille, Genevote. Granger tente donc d'évincer son propre fils en l'envoyant à Venise. Dans le même temps, Granger veut marier sa fille Manon, ce qui crée une seconde intrigue amoureuse. Manon a trois prétendants : Chasteaufort (matamore), Gareau (paysan) et de La Tremblaye.
Le Démon de Socrate, qui combine la triple figure de Montaigne, du “philosophe” alchimiste du Page Disgracié de Tristan l’Hermite, et du loufoque Corbineli, est aussi un Gassendi qui ferait une critique de l’épicurisme qu’il a pourtant réhabilité. Prévot-Libertinage, Cyrano, anti-christianisme.pdf

Charlot - Je suis le plus malheureux de tous les hommes.

Corbineli - Comment cela ?

Charlot - J’ai découvert que mon père est mon rival.

Corbineli - Votre père amoureux ?

Charlot - Oui.

Corbineli éclate de rire. Il prend à partie les musiciens. Puis, pour satisfaire Charlot, il se met à pleurer.

Corbineli - Pouah ! Lui, se mêler d’aimer ! Se moque-t-il du monde ? L’amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui ?

Charlot - J’ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m’a mis. Mon père m'envoie à Venise, je dois partir demain.

Corbineli est très tenté d'aller à Venise.

Corbineli - Si vous me faites confiance, votre voyage ne sera pas long.

Satisfaction de Charlot il veut prendre Corbineli dans ses bras.

Suivez-moi seulement.

Vendredi et Dimanche - La Frette : Venise
Samedi : Reprise de 8 et 1/2 par les Clarinettes

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ACTE II

II, 1 - Châteaufort seul.

Amphitryon, I,
Il est sur le praticable de la salle.

Ah ! Je vois notre maison. Pour l'ambassade, il me faut quelque discours prémédité. Je dois faire aux yeux de Manon un portrait militaire du grand combat qui mit nos ennemis à bas. Pour jouer mon rôle sans peine, je veux le repasser un peu. Voici. Cette lanterne est Manon, à qui je dois m'adresser.

Il prend une spectatrice pour figurer Manon.

C - Madame, l’esprit toujours plein de vos charmes …

Il fait répondre la spectatrice.

M - Vous vous êtes battu ?
C - Et donc ? (Bon ! beau début ! )

le texte entre parenthène sont autant d'adresses au public.

M - Vous avez eu avantage sur votre ennemi ?
C - Fort bien. (Bien répondu !)
M - Vous l'avez désarmé ?
C - Facilement.
M - Et blessé ?
C - Hon.

Exclamation dubitative, ici de fausse modestie.

M - Dangereusement, s'entend ?
C -
C - A travers le corps, Madame.
M - Votre duel victorieux vous condamne à l'exil !

Les duels étant interdits depuis Henri IV. Les duellistes étaient condamnés à l'exil.
châteaufort explique le duel et l'exil.

C - Il le faut. (Fort bien ! belle conception ! )
M - Sans dire adieu au Roi ?

C'est-à-dire en fuyant subrepticement, pour n'être pas emprisonné pour duel.

C - Ha, a, a.
M - Mais cet autre, ce La Tremblaye, mordiable, de quelle mort le ferez-vous tomber ?
C - Je ne suis pas un bourreau. Je ne l'étranglerait pas comme Hercule étrangla le fils de Poséidon.

admirative
Antée, Antaeus (personnage de la mythologie grecque), géant, fils de Poséidon, et de Gaïa, habitait Irasa, dans les sables de la Libye ; il arrêtait et massacrait tous les passants, parce qu'il avait fait vœu d'élever un temple à Poséidon avec des crânes humains. Héraclès le terrassa trois fois, mais en vain, car Gaïa, sa mère, ranimait ses forces chaque fois qu'il la touchait. Héraclès s'en aperçut, le souleva en l'air, et l'étouffa dans ses bras.

M - Lui ferez-vous avaler toute la mer ?
C - Lui donner le même tombeau qu'Aristote serait trop illustre pour un ignorant.

Il explique.
Aristote se serait jeté dans l'Euripe, le bras de mer qui sépare du continent l'île d'Eubée, par désespoir de ne pouvoir en expliquer les courants qui changent selon le flux ou le reflux. La mer est devenue ainsi son sépulcre.

S'il était Maquereau, je le ferais mourir en eau douce.
M - Lui ferez-vous goûter les supplices de l'Enfer ?

Il nicasse.

C - Dans la flamme, il n'aurait pas le temps de bien goûter la mort.
M - Vous commanderez donc à la Terre de l'engloutir tout vif ?
C - Non, car tous ces petits Gentillâtres sont habitués à manger leurs terres. Ce La Tremblaye pourrait bien manger celle qui le couvrirait. De le déchirer par morceaux, ma colère ne serait pas contente, s'il restait de ce malheureux un atome après sa mort. O ! Dieux, je suis réduit à le laisser vivre, parce que je ne sais pas comment le faire mourir.

Clarinettes : La Soupe aux choux (1'25)
Non coupable

II, 2 - Gareau, Châteaufort

Comme Châteaufort et La Tremblaye, Gareau entre du fond de la salle avec une citrouille à la main. Il est accompagné de Fleury qui l'amène jusqu'à l'Avt-sc et qui sort chercher Granger et Manon.
Gareau entre en courant, il heurte Châteaufort qui réagit en grommelant. Il se veut terrifiant comme un ogre (en regard de "mangeux de p'tits enfants"). Gareau est mort de rire. Il parle en aparté au public.

Gareau - Vartigué, vela un d'ces mangeux de petits enfants. Comme la vegne de Belleville, bel aspect et peu de rapport.

Ce proverbe parisien nous apprend que les vignes plantées sur les coteaux de Montmartre et de Belleville, surtout celles de la Courtille, située sur l’emplacement actuel de la rue Rochechouart, produisaient beaucoup de raisin qui arrivait rarement à mûrir.
G va voir le joueur d'eukarina.

Châteaufort - Où vas-tu bonhomme ?

Châteaufort se rapproche de Gareau.

Gareau - Tout devant moi.

Châteaufort - Mais je te demande où va le chemin que tu suis ?

Gareau - Il ne va pas, il ne bouge pas.

Châteaufort - Pauvre rustre, ce n'est pas cela que je veux savoir : Le Monsieur te demande si tu as encore bien du chemin à faire aujourd'hui.

Gareau - Nanain, je le trouverai tout fait.

Il se tord de rire de ses jeux de mots laids.

Châteaufort - Tu parais, Dieu me damne, trop gaillard pour n'avoir pas dîné.

Gareau - Dix nez ? Qu'en fera-je de dix ? il ne m'en faut qu'un.

Il rit de nouveau.
C. fait son kékos, heureux de sa blague.

Châteaufort - Un seul nez ? Ah non c'est un peu court jeune homme !
C descend G hors de scène et s'installe.

On pouvait dire... Oh Dieu ! Bien des choses en somme. En variant le ton – par exemple, tenez : « Hé ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain ! »

Un temps ou applaudissements ironiques de G

Gareau - Hé qu'est-ce donc ? Je pense donc qu'vous m'prendriez pour queuque ignorant ?

prend le public à témoin. Et se tourne aussi parfois vers C

Regard' moi ça. D'où s'qui sort ce galouriau ? V'la un engin de belle dégaine ! Par la morguoi, si j'avoüas une sarpe ei un bâton, je feroüas un Gentizome tout aussi bien.

Gareau se moque des armes nobles que sont l'épée et le poignard. La serpe et le bâton sont les armes des jacqueries. Gareau affirme ainsi que tous les hommes sont égaux.
A la fin, G monte sur scène. Il fait reculer C qui tombe de scène.

C'est-y pas' qu' vous avez un engin de fer au côté qu'vous faîtes l'olibrius.

Couteau ou sexe. Ils avancent et reculent en CNeutre.
Il y a une décadence dans son énumération.

Jarnigué, je ne suis pas un niais ! J'ai été, sans reproche marguillier, j'ai été bedeau, j'ai été porte-offrande, j'ai été chasse-chien, j'ai été Dieu et Diable, je ne sais pus qui je suis.

G fait tomber C

Mais ardé, de tout ça, brerrrr, j'm'en tamponne le coquelicot et j'vas droit au but !

G reste à parler à C qui défie G du contre-bas de la scène.

Châteaufort - Malheureux excommunié, voilà bien du haut style.

G revient à C

Gareau - Testigué, pasqu'vous êtes gentizome vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier. Qu'avez-vous fait pour tant de bien ? Vous êtes donné la peine de naître et rien de plus.

il revient au public.

Tandis que moi, par la morguoi, je suis résolu de me marier. Et je me marierai.

G s'assied sur le bord de la rampe d'accès. Ils s'assomment de questions.

Châteaufort - Qui, toi ?

Gareau - Oui, moi-même, en propre personne. Quel est votre avis là-dessus ?

Châteaufort - Je te prie auparavant de me dire une chose.

Un temps.

Gareau - Eh quoi ?

Châteaufort - Et avec qui comptes-tu te marier ?

Gareau - Moi ?

Châteaufort - Ben oui. Toi.

G se lève.

Gareau - Avec Mademoiselle Manon, fille du seigneur Granger.

Comme une apothéose sociale. Il se dresse.

Châteaufort - Mais non.

Gareau - Mais Si

châteaufort éclate de rire. Comment une femme qui est digne de moi, pense châteaufort pourrait être digne de Gareau ?

Châteaufort - Comment ? Un rustre de ta condition avec une personne de cette qualité ?

C pousse G hors de scène à J

Je te conseille de ne point songer au mariage ; et je trouverais du plus ridicule qu'un bâtard comme toi...

C MDR, aux spectateurs. G le laisse rire avec les spec tateurs, il remonte sur le pratos

Gareau - Monsieur de Mauvières m'appelait bien son bâtard. Il ne s'en est pas fallu l'épaisseur d'un sou, qu'il ne m'ait fait apprenti conseiller. « Viens-çà, ce me fit-il une fois, gros fils de putain,

Confusion, C croit que G s'adresse à lui : il est choqué ou heureux.

car nous étions tout comme deux frères ; je veux, ce fit-il, que tu vinsses, ce fit-il, autour de moi, ce fit-il, dans la Turquise, ce me fit-il.

C remonte sur scène pour en faire sortir G en Cour.

- Oh ! Ce l'y fis-je, vous vous gaussez.
- Non-est, ce me fit-il.
- Oh ! Si est, ce l'y fis-je.
- Oh ! Ce me fis-je à part moi : écoute Jean, ne faut point faire le bougre, faut sauter ».

C'est bien dans cette séquence de la proximité de Gareau et du Pierrot de Dom Juan. Il y a si peu de modèles de paysans dans les comédies de ce temps-là...

Châteaufort - Il faut que tu saches...

Emprunté au Barbouillé
Ils restent à C

Gareau - Dame, je n'fit point mauvaise figure davantage et j'allions avec lui cahin caha, à la franche marguerite. Mais quand on y est, on y est.

Comme c'est un final, Ch va sur Pratos.Ils reviennent ensemble sur l'avant-scène. C ne l'a pas vu. Il le voit à J quand Gareau se remet à parler.

Par ma foi pourtant, je dus paraître un peu sot, un peu sot je dus paraître, car Martin Binet...

Châteaufort - D’accord. C’est que …

Gareau - Et, à propos, Denis le Balafré son oncle, s'en venit l'aut jour à tantôt, tourner autour de moi. Ah ma foi, ma foi, par Dieu, que j'lui ai collé une de ces volées, mon plus beau chinfregniau

«Chinfreneau», coup, horion.

sur le moustapha, qu'il en est resté les badigoines

Ou « badigoinces »: lèvres, lippe.

escrabouillées pendant tout l'hiver.

Châteaufort - Que diable ! je n'en doute pas. Écoute-moi donc …

Ils sont à J. C veut parler mais n'y arrive pas. Il se lasse.

Gareau - Que Diable aussi ! Tous les jours que Dieu faisait, ce maraud-là, me tournait autour comme un Satan. C'est sa sœur qu'habite avec le Grand Tiphaine.

Ce prénom serait dérivé du grec theophania. Ce dernier est composé des éléments theos- et -phania qui signifient respectivement "dieu" et "manifester".

Mais regardez un peu, c'n'était encore qu'une vermine et elle faisait déjà la dévergondée. Pour sûr qu'elle savait lire les psaumes, tout autant elle savait-y-faire avec les galants.

Châteaufort - Il faut que j'aie bonne patience.

C revient avec G derrière. Jeu avec la citrouille : G la pose et la reprend.Ils ont peur ensemble. G fait sauter sa citrouille.

Gareau - Elle se carrait comme un pou dans une rogne. Dame aussi, elle avait la voix, sauf votre respect, aussi claire qu'une eau de roche.

Grosse voix grave.

On disait que monsieur le Curé lui avait bien souvent trempé l'goupillon dans son bénitier.

Châteaufort, esayant de clore la logorrhée de Gareau - Oh ! Marie-toi donc. Je ne dis plus un mot.

Fatigué, C s'assied derrière G qui parle maintenant au public, sur la rampe.

Gareau - Mais, ardez, ce sont des médisants. Faut laisser dire ; et pis quand il aurait lutiner un tantinet, c'est à lui à faire, et à nous à nous taire, puisqu'il donne bien la pollution aux autres, il ne l'oublie pas pour lui. Monsieu le Vicaire itou était d'une humeur bien docile et bien courtoise. Mais il faut que vous sachiez...

Il se tourne vers Ch

Châteaufort - Eh de grâce, Villageois, achève-nous tes aventures.

C revient à G qui monte sur scène, très "Connaissance du Monde". Il recolle les mots qu'il maîtrise mal. Mettre des temps. Comme s'il avait des repères nmémotechniques.

Gareau - O donc je voyagîme sur l'Or riant et sur la mardi Terre Année.

Châteaufort - Tu veux dire "vers l'Orient" et "sur la Méditerranée" ?

G commence à être agacé par C : tout à l'heure, il le frappe.

Gareau - Hé bien je me reprends, un verre se reprend bien. J'arrivîme itou aux Deux Trois de Gilles le bâtard, et pis au pays... au pays... au pays... du Beurre.

Châteaufort - Bon, "Gilles le bâtard" pour "Gibraltar", j'ai compris. Mais que Diable veux-tu dire "au pays du Beurre" ?

Gareau - Oui au pays du Beurre. Tant qu'y a que c'est un pays qu'est mou comme du beurre, et où les gens sont durs comme le grès. Ha ! c'est la graisse.

G revient à Mil

Châteaufort - …

Gareau - Beurre. Grès. Grèce.

Châteaufort - …

Gareau - Désolé. Et pis après cela, je nous en allîmes, réverence parlé, en un pays si loin, si loin. Ardé, je crois qu'il suffîme que nous cheminiasse encore deux lieues que j'eussions trouvé le Paradis et l'Enfer.

Ce pays est loin à Cour.

Dame, je m'attardimes guère et faisîmes nos caisses pour le bout du monde,

Il précise.

dans la Turquise, moi et mon maître.

Châteaufort - Ton Maître savait donc l'Idiome Turc ?

Gareau - Idiome toi-même. Hé vrament, oui il les savait. Les avait-il pas vu dans le Latin ? Son frère itou était bien savant, mais pas encore autant, car on disait que lui n'avait appris le Latin qu'en Français.

Jouer le frère.

C'tait un bon gars, qui s'en allait tout devant lui, hurlu, brelu, l'air de rien, et stanpandant il marmonnait toujours dans une brassée de livres. D'aucuns s'intilaient, s'intulaient : ouais ? Ce n'est pas encore comme ça : s'inlutilaient, j'y suis quasi : s'intilutaient : s'in, s'in, s'in... Tant qu'y a que j'm'entends bien !

C l'interrompt.

Châteaufort - Tu veux dire : s'intitulaient ?

Gareau - Oui, oui, sin, sin … héla qui se faisaient comme vous dites, là tout débrouillé. Je ne sais pus où j'en sis, vous me l'avez fait pardre. Tant qu'y a, qu'au bout du bout, je nous en revînmes. Il apportit de ce pays là, tant de rubis rouges, d' hémorroïdes vertes…

G brasse les bijoux à C.

Châteaufort - Tu veux dire “des émeraudes”

C monte sur scène

Gareau - Oh, mais qu'est-ce qu'y va m'chercher des cirons dans la tonsure ?

adresse public, juste par un mvt de tête. Lino dans les Tontons. il elève sa veste, retrousse ses manches et siffle "happy birthday"
Le plus petit des insectes visibles à l'œil nu.
Il s’agit de faire comme si l’univers était “un grand animal”, en reprenant l’analogie renaissante entre l’homme et l’univers, le microcosme et le macrocosme. Mais dans l’univers cyranien, les fictions tendent toujours à prendre de l’autonomie par rapport aux théories qu’elles sont censées représenter ou figurer. Aussi l’image de la “cironalité universelle”, appliquée à ce petit monde qu’est l’homme, se transforme rapidement en une épopée des poux et des cirons, avec ses explorations, ses guerres, ses pestes et ses famines :
[La démangeaison], ce ciron qui la produit, qu’est-ce autre chose qu’un de ces petits animaux qui s’est dépris de la société civile pour s’établir tyran de son pays ? Si vous me demandez d’où vient qu’ils sont plus grands que ces autres petits imperceptibles, je vous demande pourquoi les éléphants sont plus grands que nous.
Moreau : De quelques fictions paradoxales

L'est-y bien raisonnable aujourd'hui,

Dans le sens de «raisonneur »?

c'est-y qu'il a mangé d'la soupe à neuf heures ?

Pour Prévot, il s'agit d'un « proverbe bien paysan », qui signifie: « Il a commencé sa journée de bonne heure, il est bien réveillé». Mais 9 heures n'a rien de matinal.
Pour Lachèvre, la phrase veut dire: « Vous avez de bonne heure pris vos précautions ».
Pour Blanc : il a pris son premier repas solide à 9 h. au lieu de 10 ou 11, et, bien nourri, il est en forme.

Il connait pas Gareau. Et si je n'veux pas dire comme ça moi ? Ardé, ça le fait rire ? (Il le frappe) Vous êtes un sot et un ignorant. Car, ventregué, si vous êtes un si bon diseux, tapons-nous donc la gueule comme il faut.
Et quien et vela pour toi !

G le frappe et va enlever sa veste.

Châteaufort - Ce coup ne m'offense point. Au contraire il publie mon courage invincible à souffrir. Toutefois, je veux bien te dire que j'ai fait en ma vie septante mille combats, et n'ai jamais porté botte qui n'ait tué sans confession. Sus donc, mais gardons la vue, ne portons point de même temps,
il dégaine seul.

ne poussons point de près,

il le repousse
Pousser une botte à quelqu'un, lui porter un coup de pointe.

ne tirons point de seconde ;

Pointe + basse que la main.

Mardieu ! depuis le temps je me serais mis en garde, j'aurais gagné la mesure,

Mesure d'escrime est La distance qui sépare deux escrimeurs.
Il s'avance donc sur l'adversaire

je l'aurais rompue,

Rompre la mesure, reculer en parant.
Il se met à la place de l'autre qui est obligé de reculer.

j'aurais surpris le fort,

Lefort de l'épée est la partie la plus épaisse de la lame, proche de la garde.

j'aurais pris le temps,

Temps : Se dit du moment favorable que l'on doit choisir pour fondre sur son adversaire.

j'aurais coupé sous le bras,

il attaque sous le bras.
Dégagement qui consiste à passer par dessus la lame.

j’aurais marqué tous les battements,

Le battement est un coup sec sur l'épée de l'adversaire.

j'aurais tiré la flanconade,

Botte de quarte forcée qu’on porte dans le flanc de son adversaire.

j’aurais porté le coup de dessous,

L’épée étant en-dessous de celle de l'adversaire.

je me serais allongé de tierce sur les armes,

Tierce :Position couvrant le côté droit, prise la point plus haute que la main, le tranchant tourné vers la droite, le pouce au-dessus.

j'aurais quarté du pied gauche,

Quarte : Position couvrant la ligne du dedans, la pointe plus haute que la main.

j'aurais marqué feinte à la pointe et dedans et dehors,

La feinte est une fausse attaque; dedans et dehors marquent la position de l'épée par rapport à celle de l'adversaire.

j'aurais estramaçoné,

Emprunté de l'italien stramazzone, issu de mazza, “masse d'armes”. Longue épée à deux tranchants en usage au XVIe et au XVIIe s. Coup d'estramaçon, porté avec le tranchant de l'épée.

ébranlé,

déranger la tenue de l'épée de l'adversaire.

empiété,

«Avancé le pied ».

engagé,

«Engagé le fer» cri poussant avec le fort de son épée sur le faible de celle de l'adversaire.

volté,

C'est faire un quart de tour de manière à présenter le dos à l'adversaire; quarter a le même sens.

porté,

« Porté une botte ».

paré, riposté,

La riposte est l'attaque qui suit immédiatement la parade.


carté, passé, désarmé, et tué trente hommes.

Châteaufort décrit ici avec précision et vraisemblance un bref combat à l'épée... qui s'achève par une outrance. Dans le chapitre des Grotesques qu'il lui consacre, Théophile Gautier, évoquant le bretteur qu'était Cyrano, s'est amusé à reprendre tous ces termes pour les lui appliquer dans un portrait plein de vie. (Les Grotesques, Paris, 1859, p 181 et suiv.).

Gareau - Vraimant, voilà bien la musique d’un embrocheux de limaces.

adresse public

Il le frappe encore.
G lui met des claques

Et tiens, tiens, vela encore pour t'agacer.

Gareau le frappe.
À deux reprises, le Capitan se cogne au réel au sens fort en essuvant les coups de Gareau et de De la Tremblaye. Il fait à ce moment l'amère expérience de l'illusion portée par son discours. Les coups reçus mettent fin à la tromperie.

Châteaufort - Je ne sais ce que m'a fait ce maraud, je ne me saurais fâcher contre lui.
Il le frappe encore.

Foi de Cavalier, cette gentillesse me charme. Voilà le faquin du plus grand cœur que je vis jamais.

Gareau le frappe encore
Il faut nécessairement, ou que ce coquin soit mon Fils ; ou qu'il soit Démoniaque
Il est frappé derechef. Gareau se retire en un coin du Théâtre, et le Capitan demeure seul.
Quelque faquin de cœur bas, et avili aurait voulu mesurer son épée avec ce vilain ; mais moi qui suis Gentilhomme. Il ne s'en est cependant quasi rien fallu que je ne l'aie percé de mille coups. En effet j'allais tout massacrer. Et pour une plus grande prévoyance, je m'en vais faire promptement avertir Messieurs les Maréchaux qu'ils m'envoient des Gardes pour m'empêcher de me battre ; car je sens ma colère qui croît, mon cœur qui s'enfle, et les doigts qui me démangent de faire un homicide. Vite,vite, des Gardes, car je ne réponds plus de moi.

Gareau revenant le frappe encore et le Capitan s'en va.
Il finit dans la salle.

II, 3 - GRANGER, MANON, GAREAU, FLEURY

Manon - Quel démêlé donc, mon pauvre jean, avais-tu avec ce Capitaine ?

Ils entrent de FM. Manon donne une tape sur l'épaule de Gareau qui tombe de scène.
Manon
Existe-t-elle ? A peine. Trois courtes phrases à l'acte II, une autre au III, et deux brèves tirades au IV. Présente à l'acte V, elle ne dit rien. En conclura-t-on que, écrasée par la maîtrise langagière de son père, elle n'ose pas prendre la parole, ou plutôt qu'elle n'intéresse pas l'auteur, point zéro entre trois prétendants ? (Blanc)

Gareau - Aga, il m'agaçait avec sa philosophie.

Il place Ch dans la salle

Ardé, c'est tout fin dret comme ce grand Cocsigrue de Monsieu du Meny,

Il le place à J

quand je travaillais chez Mademoiselle de Cernay.

Il la place à C

Gareau est sur l'esc. Granger prend Manon à part et la tance.

Il parle au public.

Il paraît, à ce que chuchotaient les médiseux, qu'avec Mademoirelle notre Metraisse, il boutet cety-ci dans cety-là.

Geste sexuel.

Mais par la morguoi, c'étet un bel oisiau qu'étet un tantinet tarabusté de l'entendement. Et qui s’est mis tout d’un coup à me battre l'échine.

Très guignol. G se met comme pour un duel.

Vartigué je n'êtes pas Gentizome pour me battre en deuil, mais… O donc c'étet Mademoirelle notre Métraisse qui m'avet loué et stanpandant il voulut, ce dit-il, me faire, ce dit-il, enfiler la porte.

G en rit.

"Oh ! ce me fit-il,

Première acceptation :"Prendre la porte immédiatement". Mais on ne peut pas ne pas voir un sens sexuel à "enfiler".
G donne un accent au seigneur.

je te ferai bien enfiler la porte, ce fit-il."

Aux spectateurs

Guian cette parole-là me prenit au cœur.

Au Seigneur.

"O par la morguoy, ce l'y fis-je, vous ne me ferais point enfiler la porte ; et pis au fons, ce l'y fis-je, c'est Mademoirelle qui m'a loüé : si Mademoirelle veut que je l'enfile, je l'enfilerai bian, mais non pas pour vous."

Comprendre que Monsieur du Mesnil, cette espèce d'hurluberlu, apparemment amant de Mademoiselle de Carnay, a voulu mettre Gareau à la porte, en le menaçant d'un gourdin de houx. Mais Gareau refuse: il n'obéit qu'à Mademoiselle, ce qui lui permet à la fin de sa tirade, une équivoque grivoise. Gareau ne peut se battre en duel, n'étant pas gentilhomme; mais on ne saura jamais comment il a résisté à M. du Mesnil.

Granger - Or çà, notre Gendre, oublions toutes ces querelles.

Paroles pacifiantes de Granger, qui veut abréger le récit de Gareau.

L’Hyménée doit allumer nos cœurs, non pas notre fiel. C'est le sujet qui nous assemble tous. Voilà ma fille qui voudrait déjà qu'on dit d'elle et de vous “Sub, super, in, subter, casu junguntur utroque, in vario sentsu”.

« Sous, au-dessus, dans, au-dessous se joignent à l'un et l'autre cas (ablatif ou accusatif) selon le sens » Le Pédant fait à sa fille une application assez peu décente de la règle 17e de la Syntaxe de Despautères, à entendre, évidemment, comme une énumération grivoise des positions de l'amour.
Le mot casu signifie aussi malheur, infortune en latin, et le mot cas désigne familièrement les parties sexuelles, principalement de la femme.

Gareau - Super.

Manon - Et ça veut dire ?

Granger - " Sous, au-dessus, dans, au-dessous, l'un dans l'autre, et dans tous les sens"

Manon - Super.

Granger la claque et la force à s'agenouillir devant Gareau.

Mon Père, je ne suis pas capable de former des souhaits, mais de seconder les vôtres : Conduisez ma main dans celle que vous avez choisie, et vous verrez votre fille d'un visage égal, ou descendre, ou monter.

Descendre en épousant un paysan, monter en épousant Châteaufort ou La Tremblaie, qui sont gentilshommes.
Granger - Rien donc ne nous empêche plus de conclure cet accord, aussitôt que nous saurons les natures de votre bien.

Fleury - Là donc, ne perdons point de temps.

Granger - Vos facultés consistent-elles en rentes, en maisons, ou en meubles ?

Gareau - Dame oui, j'ai très-bian de tout ça : je fais un héritage.

Granger - Qu'on donne promptement un siège à Monsieur. Manon, saluez votre mari.

Gareau fait un salut de la main.
Paquier donnera la chaise à Gareau, cad dans ses mains.
Cette succession est-elle grande ?

Gareau - Elle est de vingt mille francs.

Granger - Vite, Paquier, qu’on mette le couvert !

Dans le style de “Janvier”. Les Paquier (Marie-Hélène, Christine) mettent la nappe qui recouvre l'avant scène, assiettes, chandeliers, etc.
Il crie. Manon se bouche les oreilles.
« Remettez », dit Blanc. Pourquoi ?

Gareau - Là, là, vous moquez-vous, rabusez votre bonnet ; entre nous autres, il ne faut point tant de fresmes ni de simonies. Hé ! qu'es-ce donc ? Notre-dinse, n'en diret que je ne nous connaissiens plus. Quoi, ous avez bouté en obliviance de quand ous esquiais au Chaquiau ?

Là, là, vous moquez-vous, remettez votre bonnet ; entre nous autres, il ne faut point tant de frime ni de cérémonies. Hé ! qu'est-ce donc ? On dirait que nous ne nous connaissons plus. Vous avez oublié le temps où vous étiez au château ?
Granger - Laissons cela.
Les petites répliques de Granger sont prises de la scène finale de Scapin.
Gareau - Parguene, alez, ous n'esquiais qu'un petit Navet en ce temps-là, ous êtes à cette heure ci eune Citrouille bian grosse.

Allez, vous n’étiez qu'un petit Navet en ce temps-là. Vous êtes à cette heure une citrouille bien grosse. Jacques Prévot note que cette « métaphore jardinière » peut cacher un jeu de mots: un petit qui n'avait rien du tout.

Granger - Ne parle point davantage.

Gareau - Vrament, laissez faire, je pense que Guieu marci, j'avons bian parlé de vous, feu ma femme et moi. S’il vous était venu des cornes toutes les fois que les oreilles vous ont corné.

Vraiment, laissez faire, je pense que, Dieu merci, nous avons beaucoup parlé de vous, ma mère et moi.

Granger - Par Dieu ! tais-toi.

Gareau - Ce que j'en dis des cornes, pourtant, ce n'est pas que j'en parle, pour sûr, ous en avez bian assez comme ça.

Granger -Tais-toi, te dis-je.
Il fait du "Clavier".

Gareau - Pour revenir à nos moutons, j'équiesmes tous deux de méchantes petites varmeines.

«Nous étions tous deux de méchantes (ou de chétives) petites vermines». Gareau ouvre des horizons sur la carrière de Granger, petit paysan comme lui, sans doute fils de domestiques du château, devenu un bourgeois et un personnage important. c'est une façon de le rabaisser et en même temps de justifier l'existence du personnage de Gareau dans la pièce.

J'alliesmes vreder avaux ces bois.

Courir au hasard, à travers.

Et y à propos, ce biau marle,

Le merle, vêtu de noir comme un docteur, s'applique sans doute à Granger lui-même. On pourrait comprendre: ce beau docteur, qui parlait si bien et avec tant d'autorité n'était qu'un parasite, qui a pris tout son savoir chez les autres, comme le coucou qui s'attribue les nids d'autrui.

tout noir comme vous en bon Docteur, qui sifflait si bien ; hé bien regardez, ce n’était qu’un cocu de coucou…

Granger - Avez-vous ici les papiers de ces héritages-là ?

Gareau - Nanain vramant, on ne veut pas me les donner.

mvt de bras

Mais je me doute bian de ce qu'oul y a. Testigué, je m'amuse bian à des papiers, moi. Hé ! regardez tous ces brinborions de Contrats, ce n'est que de l'écriture qui n'est pas vraie, elle est pas imprimée. Ho bian, acoutez la, c'est eune petite sussion qui est vramant bian grande da, de Nicolas Girard ;

Pas vraimant, on ne veut pas me les donner. Mais je me doute bien de ce qu'il y a. Testigué, je m'amuse bien à des papiers, moi. Hé ! regardez tous ces machins de Contrats, ce n'est que de l'écriture qui n'est pas vraie, elle n'est pas reliée. Hé bien, écoutez ça, c'est une succession qui est vraimant bien grande, oui, de Nicolas Girard.

hé là, le père de ce petit Louis Girard qui étet si remuant. Vous remettez ?

Granger - Euh … Non !

Gareau - C'est lui qui s'est noyé dans la mer.

Granger - La mère de qui ?

Il mime la séquence.

Gareau - O bian son père est mort aussi ; je l'avons conduit en tare. Ce pauvre Guiebe était allé dénicher des Pies en haut d'un arbre. Et puis, le vela bredi, breda,

Onomatopée. « Glisser tout en bas des branches »; griller en ce sens est bas et vulgaire selon Furetière. « Tombe pendant un grand moment», mais le mot escousse, « secousse » fait image.

qui glisse tout en bas des branches, et dans eune grande escousse, pouf, il tombe à la renvarse.

Gareau monte sur la chaise.
Vous voyez, le père de ce petit Louis Girard qui était si remuant. Vous vous en souvenez ? C'est lui qui s'est noyé dans la mer. Eh bien son père est mort aussi ; je l'ai conduit en terre. Ce pauvre diable était allé dénicher des Pies en haut des arbres. Et puis, le voila bredi, breda, qui glisse tout en bas des branches, et dans une grande secousse, pouf, il tombe à la renverse.

Et le cœur l'y escarbouillit dans le ventre. Oul grimonit en trépassant: «Guiebe soit de la Pie, et des Piaux!”

Et il trépasse. Il fait un signe de croix sur son tombeau. Puis il berce le bébé.

O donc j'étions le parrain de son fils, et sa femme ma Comère.

Il éjecte le nourisson et positionnne le Commère.

Or ma Comère, pis que Comère y a, auparavant que d'avoir épousé mon Compère, avait épousé en preumières noces, le Cousin de la Bru de Piare Olivier, qui touchait de bian près à Jean Henault, de par le Gendre du Biaufrère de son Onque.

Granger essaie de reconstituer l'arbre généalogique. Il finit par un "?"
Or donc lui il était mon Compère et sa femme ma Comère. Or ma Comère, pis que Comère y a, auparavant que d'avoir épousé mon Compère, avait épousé en premières noces, le Cousin de la Bru de Pierre Olivier, qui touchait de bien près à Jean Henault, de par le Gendre du Beau-frère de son Oncle.

Or cely-ci, retenez bian, avait eu des enfants de Jaquelaine Brunet qui mourirent sans enfants :

Adresse directe à Granger. Il éclate de rire.

Mais il se trouve que le neveu de Denis Gauchet avait tout donné à sa femme par contrat de mariage, à celle fin de frustrer les heriquers de Thomas Plançon, pis que sa grand-mère n'avait rian laissé aux Minots de Denis Vanel l'aîné : Or il se trouve que je somes parent en queuque magniere de la Veuve de Denis Vanel le jeune, et par consequent, ne devons-je pas avoir la succession de Nicolas Girard ?

Or celui-ci, retenez bien, avait eu des enfants de Jaqueline Brunet qui mourut sans enfants : Mais il se trouve que le neveu de Denis Gauchet avait tout donné à sa femme par contrat de mariage, à seule fin de frustrer les héritiers de Thomas Plançon, puis que sa grand-mère n'avait rien laissé aux enfants de Denis Vanel l'aîné : Or il se trouve que je suis parent de la Veuve de Denis Vanel le jeune, et par consequent, ne dois-je pas avoir la succession de Nicolas Girard ?
Apparemment, il a raison et la succession doit lui appartenir.
Granger a des tics aux yeux.

Granger - Mon ami, j’ouvre mes yeux aussi grands que des salières, et pourtant, je n’entends goutte à votre affaire.

Gareau - O Monsieu, je m'en vas vous l'éclaircir aussi finement claire, que la voix des enfans de chœur de notre vilage.

Le manuscrit disait Notre-Dame; l'édition corrige avec une comparaison plus naturelle pour Gareau. (Blanc)
Granger se murmure les noms propres.

A coutez donc : Il faut que vous sachiez que la Veuve de Denis Vanel le jeune, dont je sommes parent en queuque magniere, était fille du second lit de Georges Marquiau, le Biau-frère de la Sœur du Neveu de Piare Brunet, dont j'avons parlé tantôt. Or, il est bian à clair que si le Cousin de la Bru de Piare Olivier, qui touchait de bian près à Jean Henault, de par le Gendre du Biau-frère de son Onque, était le père des enfants de Jaqueline Brunet trépassés sans enfants, et qu'apres tout ce tintamare là on n'avait rian laissé aux Mineux de Denis Vanel le jeune, j'y devons rentrer, n'est-ce pas ?
Écoutez donc : Il faut que vous sachiez que la Veuve de Denis Vanel le jeune, dont je suis parent d’une certaine façon, était fille du second lit de Georges Marquiau, le Beau-frère de la Sœur du Neveu de Pierre Brunet, dont je vous ai parlé tout à l’heure. Or, il est bien à clair que si le Cousin de la Bru de Pierre Olivier, qui touchait de bien près à Jean Henault, de par le Gendre du Beau-frère de son Oncle, était le père des enfants de Jaqueline Brunet trépassée sans enfants, et qu'apres tout ce tintamare là on n'avet rian laissé aux Mineux de Denis Vanel le jeune, j'y devons rentrer, n'est-ce pas ?

Granger - Paquier, repliez la nappe, Monsieur n'a pas le loisir de s'arrêter.

D'après R.L. Lacroix, cette phrase rappellerait le congé que Panurge donne à Rondibilis après lui avoir fait bon accueil, dans le Tiers Livre.

Ma foi, beau Sire, depuis le jour que Cupidon sépara la Lumière du Chaos,

Sépara ; en latin, segragavit. Granger, qui oublie un peu ici la Genèse, se souvient du poème de Lucrèce, dans lequel Vénus est célébrée comme la véritable et seule créatrice des choses.
Segregare: «sépara». Dans aucune mythologie ce rôle ne revient à Cupidon. Y a-t-il une intention blasphématoire, cachée, fondée sur le fait que Dieu est Amour. Cf. les derniers vers de la Divine Comédie.

il ne s'est point vu sous le Soleil un démêlé semblable. Dédale et son Labyrinthe peuvent aller se rhabiller. Je vous remercie cependant de l'honneur qu'il vous plaisait nous faire : Vous pouvez promener votre Charrue ailleurs que sur le champ virginal du ventre de ma Fille.

Manon - Les Valets de la Feste vous remersissont.

Pour se moquer de Gareau, elle s'amuse ici à patoiser à sa façon. (hein, gros bourin).
Granger esr revenu chercher sa fille. Ils sortent.

Fleury - Vous avez du courage, mais c'est un peu court.

Gareau - Ma foi, c’est à voir. Je n’en voulais pus. J'aime bian mieux eune bonne grosse Ménagère qui vous travaille de ses dix doigts, que de ces Madames de Paris qui se fesont courtiser des Courtisans. Vous verrez ces Galouriaux, leur dire tout le long du jour des “Mon cœur”, “Mamour”, par-ci, par-là. “Je le veux bian”, “Le veux-tu bian ?” Et pis c'est à se sabouler,

« Terme populaire, qui se dit de ceux qui se tourmentent le corps, qui se renversent à terre, se roulent, se houspillent, comme font les petites gens, quand ils se jouent » (Furetière).

à se patiner,

«Peloter». Effet comique: on imagine mal les Madames de Paris et les courtisans se rouler à,terre en public. Et même, à l'époque de Furetière, patiner est banni chez les gens distingués.

à plaquer les mains au commencement sur les joues, pis sur le cou, pis sur les tripes, pis sur le brinchet, pis encore pus pas, et ainsi le vitse glisse.

Jeu phonétique: « le vice glisse, le vice se glisse »; mais la graphie de l'édition introduit une image obscène. Uédition de Rouen, en 1678, écrit d'ailleurs, avec une censure qui efface toute ambiguité: le v. se glisse.
L’édition originale écrit le vitse glisse. L’édition de 1658 porte encore : vitse. L’édition de Rouen, met sans façon : le v…se glisse.

Stanpendant, moi qui ne veux pas qu'on me fasse des Trogedies, si j'avais trouvé quelque ribaud lécher le morviau à ma femme,

on a le choix, selon les dictionnaires: « la morve » (image peu ragoûtante, mais possible), « le bout du nez », ou plutôt « le museau » (morvel en ancien français). Quant au sens que donne Leroux: « flatter, courtiser», il serait beaucoup trop faible dans la bouche de Gareau.

peut-être que dans le desespoir je m'emporteroüas et puis ce serait du scandale.

Gareau, lui non plus, n'a pas un courage excessif.

Queuque gniais !

Sous-entendu « s'y laisserait prendre ». Jacques Truchet cite une expression analogue de Molière: « Quelque sotte, ma foi ... » (Tartuffe, 11, 2).

Ma foi, c’est à voir. Je n’en veux plus. J'aime bien mieux une bonne grosse Ménagère qui vous travaille de ses dix doigts, que de ces Madames de Paris qui se font courtiser des Courtisans. Vous verrez ces godelureaux, leur dire tout le long du jour des “Mon cœur”, “Mamour”, par-ci, par-là. “Je le veux bian”, “Le veux-tu bian ?” Et pis c'est à se rouler par terre, à se patiner, à plaquer les mains au commencement sur les joues, pis sur le cou, pis sur la poitrine, sur à la taille, pis encore pus pas, et ainsi le vitse glisse. Moi qui ne veux pas qu'on me fasse des drames. Si j'avais trouvé quelque paillard lécher le bout à ma femme, peut-être que dans le desespoir je m'emporterais et puis ce serait du scandale. Quel niais ! s'y laisserait prendre.
Les Paquier entrent avec Granger.

Granger - O espérances futiles du concept des humains !

Intelligence ; du latin, conceptus.

J'avais été jusque dans la campagne choisir un gendre en qui je pensais que la fortune eut été prodigue mais je trouve que si la mine de son visage est bien plate, celle de sa bourse l'est plus encore.

Il finit en se riant de Gareau.

II, 4 - CORBINELI, GRANGER, PAQUIER

Corbineli comence de derrière le public. Il s'adresse aux spectateur et finit dans la Rue.
Les Paquier vont s'asseoir en Esc J

Corbineli - O Ciel ! ô disgrâce imprévue ! ô misérable père ! Pauvre Monsieur Gér… Granger, que feras-tu ?

Granger - Que dit-il là de moi, avec ce visage affligé ?

Corbineli - N'y a-t-il personne qui puisse me dire où est Monsieur Granger ?

Granger - Qu'y a-t-il, Corbineli ?

Corbineli - Où pourrai-je le rencontrer pour lui dire cette infortune ?

Granger - Qu'est-ce qu’il y a ?

Corbineli - En vain je cours de tous côtés pour le pouvoir trouver.

Granger - Me voici.

Corbineli - Il doit être caché en quelque endroit qu'on ne puisse point deviner.

Granger - Es-tu aveugle, que tu ne me vois pas ?

Double take.

Corbineli - Ah ! Monsieur, il n'y a pas moyen de vous rencontrer.

Granger - ça fait une heure que je suis devant toi. Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a ?

Corbineli - Monsieur...

Granger - Quoi ?

Corbineli - Monsieur, votre fils …

Granger - Quoi, mon fils ?

Corbineli - Non, ne pleurez pas, Monsieur, vous me feriez rire.

Granger - Hé bien ?

Corbineli - Hélas ! tout est perdu, votre fils est mort.

Granger - Mon Fils est mort l Es-tu hors du sens ?

Corbineli - Non, je parle sérieusement : Votre Fils, à la vérité n'est pas mort, mais il est entre les mains des Trucs.

Granger - Entre les mains des Trucs ? Soutiens-moi, je suis mort.

Granger s'allonge (péniblement sur scène). Corbineli monte sur le plateau pour le réanimer.

Corbineli - Nous cherchions un bateau pour traverser de la porte de Nesles au Quai de l'École…

La vieille Tour de Nesle, à laquelle attenait la Porte de Nesle, servait de communication du pont Neuf au nouveau quartier construit sur le terrain du Pré aux Clercs (c'est sur ce pré que d'Artagnan affronte Athos, Porthos et Aramis avant de combattre avec eux les Gardes duCardinal, selon "Les trois Mousquetaires" de Dumas). Ce rendez-vous permanent des écoliers de l’Université fut démolie vers 1652, c'est-à-dire après l'écriture du "Pédant joué". Les ruines et les anciens fossés de cette porte subsistèrent jusqu’en 1659. Le roi les vendit alors au cardinal Mazarin, pour y fonder un collège.
Le quai de l'Ecole est aujourd'hui le quai du Louvre. L’Ecole était jadis celle de l'abbaye de Saint-Germain. Ce début de réplique ressemble fort à un célèbre exorde solennel de Racine (Phèdre, V, 6) : « A peine nous sortions ... ».

Granger - Et qu'allais-tu faire à l'école, Baudet ?

Corbineli - Quérir des fagots. Mon Maître s'étant souvenu du commandement que vous lui avez fait, d'acheter quelque bagatelle qui fut rare à Venise, et de peu de valeur à Paris, pour en régaler son Oncle. C’est alors qu’il est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde.

Granger - Et quelle ?

Corbineli - Nous sommes allés sur le port.

Il s'assied en bord de scène et ils font le bruit des mouettes en les regardant passer. Ils sont très heureux. Une fiente tombe.

Là, entre autres choses, nous avons arrêté nos yeux sur une galère truque la mieux équipée du monde. Un jeune Truc de bonne mine nous a invités d'y entrer et nous a tendu la main. Nous y avons passé. Il nous a fait mille civilités. Il nous a donné la collation. Et nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se puissent voir, et bu un vin… Mais un vin … le meilleur du monde.

Granger - Hé ! de par le Cornet retors de Triton Dieu Marin qu'y a-t-il de si affligeant à tout cela ?

Granger se lève.

Corbineli - Attendez, Monsieur, on y arrive.

Granger se rassied.

Donc, on était en train de manger,

Il partage avec Granger. Qui redonne au public.

il a fait mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné du port, ces écumeurs impitoyables se sont mis en tête de poignarder votre Fils...

Paquier/Marie-Hélène - Quoi, sans confession ?

Corbineli. S'il ne se rachetait par de l'argent.

Granger. Ah ! les misérables ! c'était pour lui faire peur.

Corbineli - Mon Maître ne m'a jamais pû dire autre chose, sinon: “Va-t'en trouver mon papounet, et lui dis...” Ses larmes aussitôt suffoquant sa parole, m'ont bien mieux expliqué qu'il n'eut su faire, les tendresses qu'il a pour vous…

Il finit sa réplique en grommelot.

Granger - Que Diable allez faire aussi dans la Galere d'un Truc ?

Paquier/Daïna & Katarina - D'un Truc !

Granger - “Perge.”

Il le prononce en mauvais latin.

Corbineli - Je me jette alors aux genoux du plus vieux :

Il prend un spectateur comme vieux turc.

« Hé ! Monsieur le Truc, que je lui ai dit, permettez-moi d'aller avertir son père; qui vous enverra tout à l'heure sa rançon. »

Granger - Tu ne devais pas parler de rançon. Il ne faut jamais parler de rançon. Il se sera moqué de toi.

Le texte du truc est en grommelot.

Corbineli - Au contraire, à ce mot, il a un peu rasséréné sa face. "va, m'a-t-il dit, mais si tu n'es pas de retour ici dans un moment, j'irai prendre ton maître dans son collège, et vous étranglerai tous trois aux antennes de notre navire. » Alors, moi, je me suis jeté dans une barque, et j’avais tant fait cahin-caha,

Granger danse sur lui-même.

que me voilà, pour vous avertir que, si vous ne lui envoyez par moi tout à l'heure cinq cents

Granger s'étrangle avant même que de savoir la somme exacte.

écus, il va nous emmener votre fils en Alger.

Corbi s'allonge essoufflé.

Granger - Cinq cents écus !

Corbineli - Oui, Monsieur.

Granger attend

Et, pour cela, il ne m'a donné que deux heures.

Granger - Ah ! le pendard de Truc ! m'assassiner de cette manière !

Granger sort FJ.

Corbineli - C'est à vous, Monsieur, de penser à sauver des fers un fils que vous aimez avec tant de tendresse.

Granger - Qui ça ?

La tête de Granger réapparaît.

Corbineli - Charlot. Votre fils.

Granger - Que Diable aller faire dans la Galère d'un Truc ?

Paquier/Marie - Qui n'a peut-être pas été à confesse depuis dix ans.

Granger - Mais penses-tu qu'il soit bien résolu d'aller à Venise ?

Corbineli - Il ne respire autre chose.

Granger revient en Avant-scène.

Granger - Le mal n'est donc pas sans remède. Paquier, donne-moi le réceptable des instruments de l'Immortalité

Paquier/Christine - Hein ?

Granger - “Scriptorium, scilicet».

Paquier/Christine - Comment ?

Granger - enfin quoi, une table.

Paquier va ammener un gros livre avec plein de poussières.

Corbineli - Qu'en désirez-vous faire ?

Granger - Écrire une Lettre à ces Trucs.

Corbineli - Touchant quoi ?

Paquier est revenu avec la table. Granger dicte.

Granger - Qu'ils me renvoient mon fils, parce que j'en ai affaire. Qu'au reste il doivent excuser la jeunesse qui est sujette à beaucoup de fautes.

Paquier/Marie-Hélène - Il n 'y a plus de jeunesse.

Corbineli - …

Granger - Dis-lui que s'il lui arrive une autrefois de se laisser prendre, je leur promets foi de Docteur, de ne leur en plus obtondre la faculté auditive.

Corbineli - Ils se moqueront de vous.

Granger - Va-t'en, Corbineli, va dire à ces Trucs que je vais envoyer la justice après eux.

Il parle en grommelot russe.

Corbineli - La police en peine mer ! Vous n’y pensez pas ?

Granger - Mais que diable, que diable allait-il faire dans cette galère ?

Corbineli - Une méchante destinée conduit quelquefois les personnes.

Granger - Mon Dieu, faut-il que je sois ruiné à l'âge où je suis.

il dispute son fils.

Ha, malheureuse géniture, tu me coûtes plus d'or que tu n'es pesant. Dans la galère d'un truc... Va-t’en donc dire à ce Truc, de ma part, que le premier des leurs qui tombera entre mes mains, je le renvoie pour rien.

Corbineli - Tout cela s'appelle dormir les yeux ouverts.

Granger - Ah ! que diable aller faire dans cette galère ! Il faut, Corbineli, il faut que tu fasses ici l'action d'un serviteur fidèle.

Corbineli - Sir, yes, Sir !

Granger - Va dire à ce Truc qu'il me renvoie mon fils, et que tu te mettes à sa place jusqu'à ce que j'aie amassé l’argent qu'il demande.

Corbineli - Monsieur, vous pensez que ce Truc a si peu de jugeote pour recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ?

Granger prend un temps de réflexion.

Granger - Que diable allait-il faire dans cette galère ?

Corbineli - Il ne devinait pas ce malheur. Songez, Monsieur, qu'il ne m'a laissé que deux heures.

Granger - Tu dis qu'il demande…

Corbineli - Cinq cents brouzoufs.

Granger - Cinq cents écus ! N'a-t-il point de conscience ?

Corbineli - Vraiment oui, de la conscience à un Truc !

Granger - Sait-il bien ce que c'est que cinq cents écus ?

Corbineli - Oui, Monsieur, il m’a dit que c’était mille cinq cents dollars.

Granger - Croit-il, le traître, que mille cinq cents dollars se trouvent dans le pas d'un poney du Conemara ?

Corbineli - Ce sont des gens qui n'entendent point de raison.

Granger - Mais que diable allait-il faire à cette galère ?

Corbineli - Il est vrai ; mais quoi ! on ne prévoyait pas les choses. De grâce, Monsieur, dépêchez.

Granger - Tiens Paquier, tu prendras le pourpoint découpé que quitta feu mon père l’année de la grande canicule. Tu iras le vendre au marché. (à Corbineli :) Paye la rançon, et tu donneras le reste à des œuvres charitables.

Paquier/Katarina - Et les petites pièces jaunes pour Bernadette.

Granger, à lui-même - Dans la galère d'un Truc ! (à Paquier :) Bien, va-t'en.

Les Paquier sortent.

Corbineli - Monsieur ! Il n'aura pas cent balles de tout ce que vous dites ; et il faut cinq cents brouzoufs pour sa rançon.

Granger - Cinq cents écus ! Ah mon fils, j'aurais donné ma vie pour sauver la tienne ! Corbineli, va-t'en dire à mon fils qu'il se laisse pendre.

Granger sort en J

Corbineli - Mademoiselle Genevote n'était pas trop sotte, quand elle disait tantôt qu’elle refusait de vous épouser, sur ce que l'on l'assurait que si elle était esclave en Truquie vous seriez capable de l'y laisser.

Il réapparaît.

Comme votre fils.

Granger - Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?

Corbineli - Oh ! que de temps perdu ! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse, et que vous risquez de perdre votre fils. Hélas ! mon pauvre petit-maître, peut-être que je ne te reverrai jamais, et qu'à l'heure où je parle, on t'emmène esclave en Truquie (ou Alger) ! Mais il ne sera pas dit je n'ai pas fait pour toi tout ce que j'ai pu, et que si tu n’es pas racheté, il n'en faut accuser que le peu d'amour d'un père.

Granger - Attends, Corbineli, je m'en vais chercher cette somme.

Corbineli - Dépêchez-vous donc vite, Monsieur, j’ai peur que l'heure ne sonne.

Granger - C’est bien cinquante écus qu’il demande ?

Corbineli - Nut.

Granger - Cent écus ?

Corbineli - Nut. Nut.

Granger - Cinq cents écus ?

Corbineli - Gagné !

Granger - Que diable allait-il faire dans cette galère ?

Corbineli - Vous avez raison. Mais hâtez-vous.

Granger - Aller sans dessein dans une galère !

Corbineli - Cela est vrai. Mais faites promptement.

Granger - Que diable aller faire dans la galère d'un Truc !

Corbineli - Cette galère lui tient au cœur.

Granger - Tiens, je ne me souvenais pas que je venais justement de recevoir cette somme en or liquide.

Corbineli - Ben, tiens.

Granger - Et je ne croyais pas qu'elle dût m'être sitôt enlevée. Tiens ! Va-t'en racheter mon fils.

Corbineli - Oui, Monsieur.

Granger - Mais dis à ce Truc que c'est un scélérat.

Corbineli - Oui.

Granger - Un bachi-bouzouk.

Corbineli - Oui.

Granger - Un moule-à-gaufres.

Corbineli - Laissez-moi faire.

Granger - Un tonnerre de Brest. Qu'il me tire cinq cents écus contre toute sorte de droit.

Corbineli - Oui.

Granger - Que je ne les lui donne ni à la mort ni à la vie.

Corbineli - Fort bien.

Granger - Et que, si jamais je l'attrape …

Corbineli - Oui.

Granger - Va, va vite et ramène-moi mon fils chéri et adoré que j’aime tant.

Corbineli - Monsieur.

Granger - Oui ?

Corbineli - Et l’argent ?

Granger - Mais, je te l’ai donné !

Corbineli - Non.

Granger - Non ? Dans la poche ? Je l’ai remis dans la popoche ?

Corbineli - Oui.

Granger - Ah ! c'est la douleur qui me trouble l'esprit.

Corbineli - Je vois bien ça.

Granger - S'en aller dans la galère d'un Truc ! Et qu'y faire, de par tous les diables, dans cette galère ! Galère, galère, tu mets bien ma bourse aux galères.

Granger sort en J. suivi des Paquier.
Corbineli joue avec la bourse. Entre Charlot de C. Il surprend Corbi. Charlot est anxieux.

II, 5 - PAQUIER, CORBINELI

il entre de C.

Cor remonte sur scène

Charlot - Hé bien, Corbineli.

Corbineli - Quoi ?

Charlot - As-tu réussi pour moi dans ton entreprise? As-tu fait quelque chose pour tirer mon amour de la peine où il est?

Corbineli - Hélas, je n'ai rien pu faire.

Charlot - Il faut donc que j'aille mourir ;

il retourne en C.

Corbineli - C'est par là.

Charlot - et ça m’est égal de vivre si Genevote m'est enlevée.

Corbineli - Holà ! holà ! tout doucement. Comme diantre vous allez vite !

Charlot - Que veux-tu que je devienne ?

Corbineli - Voilà cinq cents écus que j'ai tirées de votre père.

Charlot - Tu me redonnes la vie ! Allons vite, allons inhumer cet argent, qui est mort pour mon Père, au pied de mademoiselle Genevote.

Clarinettes + Hautbois : Il en faut peu pour être heureux 1'30

Il parle au public

Admirons la médisance du peuple qui jurait que mon père, bien loin de consentir à mon mariage avec mademoiselle Genevote, prétendait même l'épouser. Voici que pour découvrir l'imposture des calomniateurs, il envoie de l'argent pour les frais des cérémonies.

II, 6 - Granger, Paquier (Christine, Odette, Marie-Hélène)

Paquier sont sur scène.


Granger - Fortune, ne me regarderas-tu jamais qu'en rechignant ? Jamais ne riras-tu pour moi ?

Paquier/Odette- Ne savez-vous pas qu'elle est sur une roue, Damoiselle Fortune ?

Marie-Hélène - Un jour en haut, un jour en bas

La roue, réservée aux assassins, aux voleurs de grand chemin, est le plus grand des supplices que la justice peut ordonner.
Christine - Mais, Monsieur assurément vous êtes ensorcelé.
Mot-prétexte pour faire un couplet sur les Sorciers.
Ridiculise quelqu’un qui dit détenir le savoir alors qu’il croit à des superstitions. Cette peur des Sorciers doit servir à la scène de l’échelle, pour l’empêcher de monter.

Granger - As-tu quelquefois entendu frétiller sur la minuit dans ta chambre quelque chose de noir ?

Paquier/Tous - Vrament, vrament.

Granger a peur.

Odette - Tantôt j'entends traîner des chaînes autour de mon lit ;
MH - tantôt je sens coucher entre mes draps une grande masse lourde et froide comme du marbre;
Christine - tantôt j'aperçois à notre Atre une Vieille toute ridée, puis à califourchon sur un balai s'envoler par la cheminée.
MH - Enfin je pense que notre Collége est l’icone, le prototype, et le fils aîné du Château hanté de Bicêtre.
Le vieux château de Bicêtre était considéré comme hanté.
Cet ancien château du duc de Berry, frère de Charles V, ayant été brûlé et saccagé par les Cabochiens en 1410, n’était plus qu’une ruine hantée par les voleurs et les vagabonds lorsque Louis XIII voulut le faire reconstruire, en 1634, pour y mettre un hôpital destiné aux soldats estropiés et invalides. Mais ce projet fut suspendu aussitôt que commencé, et les bâtiments qu’on avait déjà élevés ne servirent qu’à recueillir un plus grand nombre de gens sans aveu, qui s’y retiraient en foule, car personne n’osait approcher de ces masures, qu’on disait habitées par des larves et des démons. Ce fut seulement en 1656 que le roi y fit établir l’Hôpital général des pauvres.

Granger - Il serait donc à propos, ce me semble, de prendre garde à moi.Quelque démon pourrait bien venir habiter avec ma fille, et pis encore, butiner les reliques de mon chétif et malheureux “Trésor”. Ma foi pourtant, Diables follets,

Esprits qui se manifestent pour effrayer les gens simples.
si vous attendez cela pour dîner, vous n'avez qu'à dire Grâces :
Prière que l'on prononce à la fin du repas.
je m'en vais purger toutes mes Chambres chacune d'un clystère d'eau bénite. Ils pourraient bien toutefois me voler d'un côté, quand je les conjurerais de l'autre. N'importe : Paquier, va-t'en chercher sous mes grandes armoires un vieux Livre de psaumes.
Ces chants liturgiques doivent écarter les démons

Déchire-le par morceaux, et attaches-en (ou en attache) un feuillet à chaque entrée de ma Chambre, aux fenêtres, aux cheminées; et principalement mets-en sur un certain coffre-fort. Écoute, écoute, Paquier, il vient de me souvenir que les Démons s'emparent des Trésors égarés ou perdus : De peur que l'un d'entre d'eux ne vienne à se méprendre, écris dessus en gros caractères : “Il n'est égaré ni perdu, car je sais bien qu'il est là”.

Paquier/Christine - Oh oui sans doute, vous avez quelque fameux nécromancien pour ennemi capital.

Granger - Je veux me divertir de ces pensées mélancoliques. Ces imaginations sépulcrales usent bien souvent l'âme auparavant le corps. Paquier. “adesto” :
« Viens ici ». Granger veut chasser les pensées tristes.
Va-t'en au logis de ma toute belle Navre-cœur. Souhaite-lui de ma part le bonjour qu'elle ne me donne pas : Parle-lui avantageusement de mon amour : Et surtout ne l'entretiens que de Feux, de Charbons et de Traits.
Ces termes font partie du vocabulaire galant, au moins pour le premier et le dernier (« flèches »); mais,d'ordinaire on parle de « braises » plutôt que de charbons Le remplacement accroît le burlesque.
Va vite, et reviens m'apporter la réponse.
II, 7 - Paquier, Genevote.
Les Paquier regardent Granger fuir à J. Ils voient arriver Genevote à J, ils reculent en FC.
Léo - De Feux, de Charbons, et de Traits :
Avec leur bouche, les Paquier manifestent leur indécision.
Rémi - Cela est plus facile à dire qu’à faire.

Genevote, arrivant. Comment se porte ton Maître, Paquier ?

Rémi avance d'un pas pour s'exprimer.
Rémi - Il se porte comme se portait Saint-Laurent sur le Gril :
A chaque intervention, ils avancent d'un pas vers Genevote.
Marina - roussi.
Marie - noirci.
Marina - rôti.
Marie - et tout cela par le Feu.
Ce sont les autres qui disent le mot en majuscule.
Genevote s'avance vers leur groupe. Ils reculent puis se répartissent sur le plateau : Genevote FC, Rémi AM côté C, Alice AM côté J, Katarina FM côté J, Nael FJ, David AJ

Genevote - Je ne sais pas s'il souffre de ce que tu dis ; mais je peux t’assurer que le jour où il commença de m'aimer, je commençai à mériter la Couronne du Martyre. O ! Paquier fidèle témoin de ma passion, dis à ton Maître, que sa chère et malheureuse Genevote, verse plus d'eau de ses yeux, que sa bouche n'en boit, qu'elle soupire, autant de fois qu'elle respire, et que...

Rémi - Mademoiselle, je vous prie, laissons là toutes ces choses ; parlons seulement de ce dont mon Maître m'a commandé de vous entretenir.

Marina, Marie - Dites-moi, avez-vous beaucoup de bois pour l'Hiver ?

Rémi - car mon Maître ne peut se passer de Feu.

Ils s'avancent vers Genevote, plein d'espoir.

Genevote - Dame ! du bois ? je n'en ai pas.

Ils repartent désolés.

Mais j'aurais bien un cœur de pierre, si j'étais insensible à toutes les perfections de ton Maître.

Il passe à gauche et à droite de G., par derrière.

David, se rapprochant - Vous ne savez donc pas que votre fréquentation a rempli mon Maître d’un Feu sauvage ?

Genevote - Mon pauvre Paquier, je t’en supplie entretiens-moi d'autre chose ; parle-moi de l'amour que ton Maître me porte.

Marina - Ce n'est pas de cela dont je dois vous parler.
Marie - Mais à quoi Diable vous sert de tourner autour du pot ?

Rémi - Dites-moi donc, ferez-vous cette année les Feux de la Saint-Jean ?

Genevote - Plût à Dieu que je pusse découvrir ma flamme à ton Maître sans l'offenser, car je brûle pour lui...

Tous - Ha, bon cela.

Il se le disent entre eux.

Genevote - D'un amour si violent que je souhaiterais qu'une moitié de lui devienne une moitié de moi-même : mais la glace de son cœur...

Katarina - Hé bien, cela ne fait toujours pas avancer notre propos.
Daïna - Et tout cela de peur que votre âme ne prenne feu parmi tant d'autres : Mais ma Foi il n'en ira pas ainsi.
Katarina - Il y a trois Feu dans le Monde, Mademoiselle : Le premier est le Feu Central ; le second, le Feu Vital.
Daïna - et le troisième, le Feu élémentaire.
David - Ce premier en a trois : le Feu de Collision,
Nael - le Feu d'Attraction,
Tous - et le Feu de Position.

Genevote - As-tu fait dessein de continuer tes extravagances jusqu'au Jugement dernier ?

Alice - Mais vous-même, avez-vous fait dessein de me faire enrager jusqu’à la fin du Monde ?

Nael - Vous venez me parler de l'amour que vous portez à mon Maître :
Katarina, se rapprochant - voilà de belles sottises ; ce n'est pas cela qu'on vous demande.
Alice - Nous voulons seulement que vous sachiez que Monsieur Granger n'est qu'un Feu Follet depuis qu'il vous a vue ; et que...
Rémi - Mais où Diable pêcher de nouveaux Feux ?
David - Ha ! par ma foi j'en tiens. Mademoiselle, Feu votre Père et Feu votre Mère, avaient-ils fort aimé Feu leurs parents ? car Feu le Père et Feu la Mère de Monsieur Granger avaient chéri passionnément Feu les Trépassés.

Clo, entre elles - Or çà il nous reste encore les Charbons et les Traits.

Genevote - Je souhaiterais autant de science qu'en a votre Maître, pour répondre à ses Disciples.

Garçons - Quoi ! vous en riez ?
Nael - Et je vous proteste moi, qu'à force de brûler, il s'est tellement noirci le corps, que si vous le voyiez, vous le prendriez plus tôt pour un grand CHARBON que pour un Docteur.

Rémi - Nous en sommes maintenant aux Traits.

Genevote - Tu pourras lui témoigner combien je l'aime ; et cependant je suis bien assurée que son affection n'est pas réciproque.

Katarina - Mademoiselle, vous avez tort de vous mettre en peine ;
Alice - il vous peint avec mille beaux TRAITS d'esprit, dans un Livre intitulé : “La TRÈS-belle, TRÈS-parfaite, et TRÈS-accomplie Genevote, par son TRÈS-humble, TRÈS-obéissant et TRÈS-affectionné serviteur,
Ils sont très prêts de Genevote.

Tous - Granger.”

Genevote - Tu diras à ton Maître que j'étais venue ici pour le voir ; mais que l'arrivée de ce capitaine m'a fait fuir. Je reviendrai bientôt. Adieu.

Elle sort à C, appelée par Corbi - c'est lui qui la fait vraiment sortir.
C est sur son praticalbe.

II, 8 - Châteaufort, Paquier

Châteaufort. Hé l mon Dieu, Messieurs, j'ai perdu mon Garde, mon pauvre garde. Personne ne l'a-t-il rencontré ? C'est un garde que les Maréchaux de France m'ont envoyé pour m'empêcher de faire un duel, le plus sanglant qui jamais ait rougi l'herbe du Pré aux Clercs.

Les gardes que les Maréchaux donnaient parfois aux duellistes invétérés.
Sans mentir j'en ferai reproche à la Connétablie,
Juridiction dont fait partie le tribunal des Maréchaux.
d'avoir confié à un jeune Homme, la garde d'un Diable comme moi.
Quand 2 gentilshommes s’étaient provoqués en duel et que les maréchaux de France, formant le tribunal dse la connétablie du Palais, en avaient eu avis, un garde ou exempt de ce tribunal conciliateur recevait mission de surveiller de près les adversaires et de s’opposer à toute rencontre entre eux. Ils ne sortaient qu’accompagnés du garde de la connétablie, jusqu’à ce qu’ils eussent promis solennellement de ne pas vider leur différend par la voie des armes.
Le tribunal des maréchaux de France ou de la connétablie avait charge d’apaiser les querelles entre gentilshommes et d’empêcher les duels.
Si j'allais maintenant rencontrer mon adversaire, que serait-ce ? Il faudrait s'égorger comme des bêtes farouches. Pour moi, encore que je sois vaillant, je ne suis point brutal. Ce n'est pas que je craigne le combat, au contraire, c'est le pain quotidien que je demande à Dieu tous les jours en me levant. Hola, Garde-Mulet, ne l'as-tu point vu passer, mon Garde ?
Le Pré-aux-Clercs, qui se couvrait tous les jours de constructions destinées à former un nouveau quartier de l’Université, avait été, sous Louis XIII, le théâtre ordinaires des duels. Le véritable Athos y serait mort.
La maison de d'Artagnan [achetée en 1655] avait été construite sous le règne de Louis XIII, dans les années 1630-1635, sur les terrains du Pré-aux-Clercs qui avaient appartenu à la reine Marguerite de Navarre. A peu près à la même époque, on érigeait l'hôtel adjacent du marquis de Montcavrel, à l'angle du quai et de la rue de Beaune. 
Le petit Pré-aux-Clercs s'étendait de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés à l'emplacement actuel des Invalides. Le grand Pré-aux-Clercs allait jusqu'à Grenelle.
" Il vola donc plutôt qu'il ne marcha vers le couvent des Carmes Déchaussés, ou plutôt Deschaux, comme on disait à cette époque, sorte de bâtiment sans fenêtres, bordé de prés arides, succursale du Pré-aux-Clercs, et qui servait d'ordinaire aux rencontres des gens qui n'avaient pas de temps à perdre.
Ventre,
Equivalent de Ventrebleu ! C'est un des jurons de Matamore dans L'Illusion comique de Corneille.
que dira la Noblesse de moi, quand elle saura que je n'ai pas eu le soin de bien garder mon Garde ?
Ce garde imaginaire est évidemment pour Châteaufort un prétexte pour ne pas se battre.

Paquier Nael. Hé bien, Monsieur, qu'importe, puisque vous voulez tuer votre ennemi, que ce Garde vous ait abandonné ? Vous pouvez à cette heure vous battre sans obstacle.

P vient se tordre de rire à proximité de son praticable. C le chasse. Les autres P rient aussi.

Châteaufort. O ! Chien de Myrmidon,

Peuplade belliqueuse dont Achille était roi; mais c'est aussi une catégorie de gladiateurs romains.
Chien de Filou, Chien de Grippe-manteau,
«Voleur de manteau»; traîne-gilet a probablement le même sens, mais l'emploi du mot est rare; peut-être faut-il préférer la leçon du manuscrit: traîne-gibet, autrement dit « gibier de potence ».

Chien de Traîne-gibet, que tu es brute en matière de démêlés ! Où sera donc la foi d'un Chevalier ? Quoi, tu te figures que je sois si peu sensible à l'honneur, que de me résoudre à tromper lâchement, perfidement, traîtreusement, la vigilance d'un honnête homme qui me gardait, et qui à l'heure que je parle, ne s'attend nullement que je me batte ? Moi aggraver la faute d’un imprudent, par une plus grande ! Si un seul homme se le fut imaginé, je défendrais au Genre Humain d'être vivant dans trois jours.

Paquier. Adieu, adieu.

Châteaufort. Va toi-même à Dieu, poltron, et lui dis de ma part, que je lui vais envoyer bientôt tout ce qui reste d'hommes sur la Terre.

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ACTE III

III, 1- GRANGER, PAQUIER

Elles étaient sorties chercher G, elles répparaissent avec l'entourant.

Paquier/Marina - Car par les Feux je l'ai brûlée,
G.Marie - par les Charbons je l'ai fait passé,
Alice - et par les Traits je l'ai percée.

Granger - "Par les Charbons tu l'as fait passé" ?

Paquier/David - Les charbons à bois mais la caravane passe.

Il est en AM de l'Avt Sc.

Granger - Ha ! Paquier, tu t'es aujourd'hui surpassé toi-même. N'espère pas toutefois d'auréole digne de ton exploit, un tel service mérite des Empires, et la Fortune cette ennemie de la Vertu, ne m'en a pas donné : Mais viens chez ma Maîtresse me voir entrer dans la Place dont tu m'as ouvert la brèche.

Métaphore militaire de style galant, sans véritable signification érotique.
Les P (sauf Rémi et Alice) l'empêchent de sortir. Il remontera sur sc.

Paquier/Rémi - Ne courez pas si vite ; vous cherchez votre âne quand vous êtes dessus.

Sans doute proverbe populaire, mais citation bien peu galante en l'occurrence

Alice - Ne vous ai-je pas dit qu'elle doit venir vous trouver ici ?

Granger.(Il ouvre un grand Bahut, d'où il tire de vieux habits, avec un miroir etc.) Il m'en souvient. Je n'ai donc plus qu'à choisir lequel me siéra le mieux de mes habits Pontificaux.

La plupart des P reste en contre-bas, dos public. Ils imiteront G.
Granger se considère comme un pontife du savoir.

O ! Vénus, aide-moi. Et vous, sacrez haillons de mes Ancêtres qui ne gagnez des crottes qu'aux bons jours,

Les bons jours sont les jours de fêtes solennelles. Granger ne met ses plus beaux habits qu'à cette occasion.

vous qui n'avez point vu le jour depuis celui du mariage de mon Bisaïeul, qu'il n'y ait sur vous, tache, trou, balafre, ou déchirure, qui ne reçoive un sanglot, une larme. Amour, flamme folette, qui n'est jamais qu'au bord d'un précipice ; feu qui brûles, et ne consumes point ; Guide aveugle qui crèves les yeux à ceux que tu conduis ; Bourreau qui fait rire en tuant ; Poison que l'on boit par les yeux ; Amour, petit Poupard, c'est à tes côtes douillettement frétillards,
Cette expression burlesque tranche avec toutes les appellations nobles, riches en oxymores, qui précèdent.

que je viens achever les reliques de mes jours.

On joue le texte supprimé.

Plantons nous diamétralement devant ce chef-d'œuvre Vénitien, (Kata en AJ)
Autrement dit le miroir: les glaces de Venise étaient célèbres,
et faisons avec un compte exact la revue de tous les traits de mon visage. Que le poil de ma barbe qui paraîtra hors d'œuvre
« Hors de sa place ».
soit châtié comme un passe-volant.
Faux soldat, qui se présentait aux revues, pour toucher la paye au profit du capitaine. Le passe-volant était puni du fouet ou de la marque.
Faux soldat enrôlé pour les revues. Les passe-volants étaient punis du fouet ou de la flétrissure.
Essayons quel personnage il nous siéra mieux de représenter devant elle, de Caton, ou de Momus.
Caton représente la gravité, Momus est le dieu du rire.
Cf. L’article de Kahn : Cyrano républicain
je tâche à rire et à pleurer sans intervalle, et je n'en puis venir à bout. [Il rit et il pleure en même temps].

Certains acteurs de farce ou de la comédie italienne étaient célèbres pour ce jeu de physionomie.

Mais que viens-je de voir ? Quand je ris, ma mâchoire ainsi que la muraille d'une Ville battue en ruine, découvre à côté droit une brèche à passer vingt hommes.

On joue le texte supprimé.
"C'est pourquoi, mon visage, il faut vous habituer à ne plus rire qu'à gauche. On m'a dit que j'ai la voix un peu cassée, il faut surprendre avec l'oreille mon image en ce Miroir, avant qu'elle se taise."
Il se teste.

“je salue très-humblement le Bastion des Grâces, et la Citadelle des Rigueurs de Mademoiselle Genevote.”

Ai-je parlé trop haut, ou trop bas ? Il serait bon, ce me semble, d'avoir des Lieux communs tout prêts pour chaque Passion que je voudrai vêtir. Il faudra faire éclater, selon que je serai bien ou mal reçu, le Dédain, la Colère ou l'Amour.

Çà pour le “Dédain” :
“Quoi, tu penserais que tes yeux eussent f
rappé ma poitrine au défaut de la cuirasse ? Non, non, tes traits sont si doux, qu'ils ne blessent personne. Quoi, je t'aurais aimée, chétif égout de concupiscence, Vase de nécessité, Pot de chambre du sexe masculin ?

La femme est appelée parfois « vase de perdition», par opposition aux litanies de la Sainte Vierge: «Vas spirituale, Vas hotiorabile, Vas insigne devotionis».

Hélas ! petite gueuse, regarde-moi seulement, adore, et te tais.”

Pour la “Colère” :
“O ! trois et quatre fois, Mégère

Mégère est une des trois Furies.

impitoyable, puisse le Ciel en courroux ébouler sur ton zenith des Hallebardes au lieu de pluie : puisses-tu boire autant d'encre, que ton amour m'a fait verser de larmes : Puisses-tu cent fois le jour servir aux Chiens de muraille pour pisser.”

Hautbois : Summertime ?

Pour l' “Amour” :
“Soleil, principe de ma vie, vous me donnez la mort ; et déjà je ne serais plus qu'une Ombre vaine et gémissante qui marquerait de ses pas la rive blême des Enfers, si je n'eusse redouté de faire périr en moi votre amour. Peut-être, ô belle Tigresse ! que mon chef neigeux vous fait peur : je sais bien aussi, que les jeunes ont dans les yeux moins de rouge et plus de feu que nous ; que vous aimez mieux notre bourse au singulier qu'au pluriel ; qu'au déduit amoureux une Femme est insatiable. Mais sachez qu'un jour l'âge ayant promené sa charrue sur les roses et sur les lys de votre teint, fera de votre front un grimoire en Arabe.

Il est émouvant.

III, 2 - Granger, Paquier, Genevote.
Il y a 3 thèmes dans cette scène :
- la description de Granger
- l'argent soutiré
- la déclaration d'amour.
Molière commence par le rire et explique ensuite. Cyrano décrit et le rire vient en support. Le Génie de Molière est de privilégier l'action pour expliquer ensuite la situation. On perd alors les pointes de Cyrano.
Genevote fait une description très détaillé des vêtements et de la personne de Granger (dont le fameux nez), au milieu d’éclats de rires que Molière a rendu célèbre.
Il y a de l'Harpagon en lui, comme en témoigne son accoutrement.
Ici le personnage doit écouter une longue description de tous ses vices physiques et moraux et ne comprend qu’à la fin de la tirade qu’il s’agit de lui; c’est seulement après cette litanie burlesque que la scène de la galère es t rapidement racontée mais sans le retour du leitmotiv.
Chez Molière, tout le récit de Zerbinette est centré sur l’origine, les causes et le détail de l’histoire de la galère et tout est fait pour que Géronte entrevoie, se doute puis ait la certitude qu’il est la victime ridicule de la duperie. La représentation active de la scène compte autant que son écriture.
Chez Cyrano, la réaction du pédant à la découverte de la supercherie turque est ratiocinante, et non gestuelle.
Elle entrée depuis quelque temps par la porte à C.
C'est leur première rencontre. Elle est sur le praticable dans la salle et s'adresse aux spectateurs.

Genevote - Ah, ah, ah, ah, la plaisante histoire, et quel drôle que cet avare !

Nous avons enlevé le "vieillard" de Molière, car Granger n'est pas caractérisé par son âge mais comme Pédant. Nous mettons "avare" (toujours une référence molièresque) mais c'est parce qu'on a subtilisé de l'argent à un avare que la situation est cocasse.
Elle ne l'avait pas vu.
Comme il est amoureux, et que c'est la première fois qu'il lui parle, il est mal à l'aise.

Granger - Il n'y a rien de plaisant à cela, et vous n'avez aucune raison d'en rire.

Genevote - Quoi ! que voulez-vous dire, Monsieur ?

Granger - Je veux dire que vous ne devez pas vous moquer de moi.

Genevote - De vous ?

Granger - Oui.

Genevote - J’oserai pas.

Elle rit à nouveau

Granger - Pourquoi venez-vous ici me rire au nez ?

Elle vient vers lui. Rire dans les points.

Genevote - Ce n’est pas de vous que je ris. Je ris toute seule d'un conte, le plus plaisant qu'on puisse entendre. Mais si vous le croyez, pardonnez-moi; et toute la pénitence que je vous demande pour l’offense que je vous ai faite,

Elle s'agenouille.

c'est de rire avec moi de cette histoire.

Granger - Mademoiselle, je crois qu'elle est divertissante au-delà de ce qui le fut jamais ; Mais...

Genevote - Elle vient d'arriver il n'y a pas deux heures au plus facétieux personnage de Paris ; et vous ne sauriez croire à quel point elle est plaisante. Car je n’ai jamais rien trouvé de si drôle qu’un tour qui vient d’être joué par un fils à son père, pour lui soutirer de l’argent.

Granger - Par un fils à son père ?… pour lui soutirer de l'argent ?

Genevote - Mais vous n'en riez pas ?

Granger - Ha, a, a, a, a. Mais je vous prie de me dire cette histoire.

Dans la description, on supprime ce qui concerne les vêtements. Et dans l'individu, ce qui ne nous parle pas directement.

Genevote. Il faut avant que d'entrer en matière, vous anatomiser ce Squelette d'homme.

« Faire l'anatomie. Il se dit tant au propre qu'au figuré » (Furetière).

Traçons en deux paroles le crayon de notre ridicule Docteur. Premièrement en ses cheveux on trouve de l'huile, de la graisse et des cordes de Luth.

Il se trouve beau.
Ils sont graisseux et raides.

Sa tête peut fournir de corne les Couteliers,

A cause de la dureté de son cuir; ou, plus probablement, allusion au cocuage.

et Son front fournir aux Nécromanciens des grimoires pour invoquer le Diable ;

Cf. le grimoire en arabe. Comme on a vu : Les rides du front évoqueront des caractères arabes.

Son cerveau est d'enclume ;

Il a la tête dure!

Ses yeux, de cire, de vernis

Il a de la cire dans le coin de ses yeux, aux paupières rouges, et qui suintent une espèce de liquide épais.

et d'écarlate ; son visage, de rubis ; sa gorge, de clous ;

A cause des furoncles ou autres boutons dont elle est garnie?

Sa barbe, de décrotoires ;

E Lachèvre parle de cure-dents; plus vraisemblablement, pour Furetière, c'est « une petite brosse faite avec du poil de pourceau ou de sanglier, qu'on laisse fort court et qui sert à décrotter les souliers.»

Sa peau, de lime ;

Tellement elle est rugueuse.

sa bouche, de four à pain ; Son haleine, de vomitif ; Ses oreilles, d'ailes à moulin ;

A cause de leur taille.
et son derrière, de vent à le faire tourner :

Pour son Nez il mérite bien une égratignure particulière.
Cet authentique Nez arrive partout un quart d'heure devant son Maître ;

CYRANO Qui j’aime ? ... Réfléchis, voyons. Il m’interdit
Le rêve d’être aimé même par une laide,
Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède (I,5)
Dix Savetiers de raisonnable rondeur vont travailler dessous à couvert de la pluie. Que dis-je, un nez, C’est un roc !... C’est un pic !... C’est un cap !...

Toujours Rostand

Mais riez donc !

Il commence à rire. C'est ce qui le lance pour la suite.

Granger - Ha, a, a, a, a.

Genevote - Cet honnête homme régente une classe dans l'Université.

C'est maintenant qu'il comprend qu'on parle de lui. Le rire se fait jaune.

C'est bien le plus faquin, le plus chiche, le plus avare, le plus sordide, le plus mesquin... Mais riez donc !

Granger - Ha, a, a, a, a.

Elle tombe asphyxiée par l'haleine de Granger.

Genevote - Ce vieux rat de Collège a un Fils qui, je pense, est le receleur des perfections que la Nature a volées au Père. Ce Chiche penard, ce radoteur…

«Terme injurieux qu'on dit quelquefois aux hommes âgés» (Furetière),
Cette discipline rigoureuse, qui renoue avec la dureté des collèges du commencement du XVIème siècle, semble aller à contre-courant de l'évolution vers un régime souple que certains historiens de la pédagogie croient avoir relevée entre 154O et 158O [12]. Elle s'explique en tout cas par la volonté de lutter contre le relâchement qu'avaient entraîné les guerres de religion. Or il semble bien que, soit par réaction, soit par suite des mauvaises habitudes prises, une indiscipline tout aussi marquée répond, de la part des élèves, à ces traitements rigoureux. Dans ces premières années du siècle, les écoliers gardent toute leur turbulence : "Les nerfs de la discipline sont relâchés", note Jean Grangier à son arrivée au collège de Beauvais.
Jouer le début de la réplique supprimée : "Ah ! malheureux, je suis trahi ! c'est sans doute ma propre histoire qu'elle me conte. "

Granger - Mademoiselle, passez ces épithètes ; il ne faut pas croire tous les mauvais rapports, outre que la vieillesse doit être respectée.

Genevote - Quoi, le connaissez-vous ?

Granger - Non, en aucune façon.

Genevote - Attendez. Ne me saurais-je souvenir de son nom? Haye. Aidez-moi un peu. Ne pouvez-vous me nommer quelqu'un de cette ville qui soit connu pour être avare au dernier point?

Granger - Non.

Genevote - Il y a à son nom du G.

Granger - Maurice ?

Genevote - Angers... Danger. Non. Gr... Granger; oui Granger justement; voilà mon vilain, je l'ai trouvé.

Granger, à part. J’enrage. Et pourtant, je l’aime.

Genevote. Ce vieux Bouc veut envoyer son fils en je ne sais quelle Ville …

Granger - Venise.

Genevote - Merci. Pour éloigner son rival. Et mon amant m'allait perdre faute d'argent, si pour en tirer de son père, il n'avait trouvé du secours dans l'industrie d'un serviteur qu'il a.

Nous allions partir de cette ville
Et sans argent, ma foi, point de fille,
Mais par la fourberie de son valet
Le vieillard a remis le butin
C’est un nom que jamais je n’oublierais
Ce fidèle domestique, ce …

Granger - Corbineli ! tu m'as vendu, et je t'enverrai aux galères après t'avoir pendu.

Genevote - Ah, ah, ah, ah. Notre valet est allé chercher ce chien d'avare ! ah ! ah ! ah ! et lui a dit qu'en se promenant sur le port avec son fils, hi ! hi !

Granger - L’insolent, le pendard.

Genevote - … ils avaient vu une galère truque où on les avait invités d'entrer.

Granger - Ah ! maudite galère.

On connait déjà tout. Qu'elle joue le texte, entre le rire, le grommelot et le mime.

Genevote - … qu'un jeune Truc leur y avait donné la collation, ah ! que, tandis qu'ils mangeaient, on avait mis la galère en mer, et que le Truc l'avait renvoyé lui seul à terre dans un esquif, avec l'ordre de dire au père de son maître qu'il emmenait son fils à Alger, s'il ne lui envoyait tout de suite cinq cents écus. Ah ! ah ! ah !

Granger a comme une attaque cardiauqe en entendant la somme.
Granger - Voilà votre avare dans de furieuses angoisses, n’est-ce pas ?

Genevote - Comment ? vous ne riez point de ce vieux bossu, de ce maussade à triple étage ?

“maussadas”, chez Blanc. Forme gasconne de maussade. A triple étage signifie «au dernier point» selon Furetière.

Granger - Baste, baste, faites grâce à ce pauvre vieillard !

Genevote - Or écoutez le plus plaisant. Ce Goutteux, ce Loup-garou,

Le loup-garou ou lycanthrope est un homme qui se transforme en loup souvent pendant les nuits de pleine lune à la suite d'un pacte avec le diable; Les loups-garous mangent des enfants et s'accouplent avec des louves; plusieurs procès de sorcellerie furent dirigés contre eux. « Le moine-bourru est un fantôme qu'on fait craindre au peuple, qui s'imagine que c'est une âme en peine qui court les rues pendant les Avents de Noël, qui maltraite les passants »(Furetière).

ce moine-bourru …

Granger - Passez outre, cela ne fait rien à l'Histoire.

Genevote - …victime dela tendresse qu'il a pour son fils fait un combat étrange avec son avarice. Cinq cents écus qu'on lui demande sont justement cinq cents coups de poignard qu'on lui donne.

Ils font ensemble le geste d'être poignardé.

Ah ! ah ! ah ! Il ne peut se résoudre à tirer cette somme de ses entrailles, et chaque réflexion est douloureusement accompagnée d'un …

Genevote et Granger - Mais que diable allait-il faire à cette galère !

Genevote - Ah ! maudite galère ! Traître de Truc ! » Mais vous n'en riez pas ?

Granger - Ha, a, a, a, a.

Genevote - Mais riez donc !

Granger - Ha, a, a, a, a.

Genevote - Enfin, après plusieurs détours, après avoir longtemps gémi et soupiré… Mais il me semble que vous ne riez point de mon conte. Qu'en dites-vous ?

Granger - Il est vrai, Mademoiselle, que je suis interdit ;

Un temps.

Mais jugez aussi par le trouble de mon visage, de celui de mon âme. L'image de votre beauté joue incessamment dans mon cœur à Remue-ménage.

«Jeu d'enfant où on met tous les meubles d'une pièce en désordre» (Furetière).
Dans cette scène, il y a 2 actions. C’est incongru, dans le théâtre classique. Et difficile à jouer.

Genevote - Vous pourriez m'attendrir par de telles douleurs.

il monte sur la scène. Les Paquier apportent des fleurs au fur et à mesure.

Du Monde, la plus belle partie, c'est l'Europe. La plus belle partie de l'Europe, c'est la France, “Secundum Geographos”.

« Selon les géographes ».

La plus belle Ville de France, c'est Paris. Le plus beau Quartier de Paris, c'est l'Université, “Propter Musas”.

«A cause des Muses», qui y sont honorées. L’Université, c'est pour les Parisiens la rive gauche de la Seine; la rive droite est appelée la Ville.

Le plus beau College de l'Université, je soutiens à la barbe de la Sorbonne que c'est Beauvais ; et son nom est le répondant de sa beauté, puis qu'on le nomma Beauvais, “quasi”

«Comme ». Ces étymologies fantaisistes étaient assez fréquentes dans les argumentations du Moyen Age et de la Renaissance. Au XVII'siècle, elles sont marque de cuistrerie. Molière saura s'en servir, par exemple dans La Jalousie du Barbouillé (sc. 6).

beau à voir. La plus belle Chambre de Beauvais c'est la mienne. “Atqui”

« Eh bien ». Le manuscrit porte simplement Atque: « et »,

le plus beau de ma Chambre, c'est moi. Ergo,

« Donc ». Ergo introduit en général la conclusion d'un raisonnement.

je suis le plus beau du monde.

il se met en position d'Apollon.

Genevote - Vraiment, Monsieur, quoi que vous soyez incomparable, vous n'êtes pas un homme sans comparaison.

Granger - “Et hinc infero”

« Et de là je conclus ».

que vous, Pucelette Mignardelette, Mignardelette Pucelette,

L’emploi de ces diminutifs renvoie aux poèmes ronsardisants; ils ne sont plus utilisés que dans le style burlesque. Cf. plus bas, tendrelette.

étant encore plus belle que moi, il serait, je dis “Sole ipso clarius”,

« Plus clair que le soleil lui-même ».

que vous incorporant au Corps de l'Université en vous incorporant au mien, vous seriez plus belle que le plus beau du monde.

Genevote - Monsieur, il est vrai, je ne le puis cacher, c'est à ce coup que je rends les armes.

Granger - Mademoiselle, j'ai d'autres armes encore qui sont toutes neuves à force d'être vieilles, dont je présume outre-percer

« Percer de part en part ».

votre tendrelette poitrine.

Ils esquissent un pas de danse.

Genevote - Je m'abandonne tout à vous ; Usez de moi aussi librement que le Chat fait de la Souris :

elle est très sensuelle.

Rognez, tranchez, taillez ; faîtes-en comme des Choux de votre jardin.

Cette curieuse proposition n'est faite que pour amener la remarque de Paquier, aussi gratuite que misogyne.
Les paquier interviennent depuis la scène.

Paquier/Rémi. Je trouve pourtant bien du distinguo entre les Femmes et les Choux ; car des Choux la tête en est bonne, et des Femmes c'est ce qui n'en vaut rien.

Elle commence à se dépoitriner. Granger ne veut pas que cela se passe dehors, devant tout le monde. Il repousse au soir l'entrevue.

Granger - Auriez vous donc agréable, Mademoiselle, lorsque la nuit au visage d'ébène,

Nom générique donné aux Africains.

aura, de ses haillons noirs embéguiné le minois souffreteux de notre Zénith.

« Couvert, comme d'un bonnet d'enfant »

Genevote - Pendant la nuit, quoi !

Granger - Que je transportasse mon individu aux Lares domestiques de votre toit, pour humer à longs traits votre éloquence melliflue,

« Douce comme le miel ».

et faire sur votre couche un sacrifice à Vénus ?

Genevote - Oui, venez, mais venez avec une échelle, et montez par ma fenêtre, car mon frère range tous les jours les clefs de notre maison sous son oreiller.

Genevote va au Praticable.

Granger - O ! que ne suis-je Julius César qui fit passer le Soleil sous sa férule :

Allusion au calendrier julien, dressé par César.

mais moi, je le contraindrais de marquer minuit à six heures.

Allusion sexuelle, avec les aiguilles dressées de minuit.
Comprendre: je l'avancerais; minuit étant l'heure implicite du rendez-vous.
Paquier suit G
III, 3 - Genevote, La Tremblaye, Charlot, Corbineli

Dans l'édition, Charlot disparaît pour "Granger le jeune". Outre que cela prouve que ni Cyrano ni l'imprimeur n'ont une grande rigueur pour l'édition, mais je pense que "Le Pédant" a été écrit en 2 temps : il y aurait eu un premier jet au sortir du Collège ; et un second, au moment du "mariage à la Polonaise" (cf.V, 10). Autre indice : les combats. Celui qu'esquisse Granger (I, 1) n'a pas la valeur de celui de Châteaufort (II, 2) qui est cohérent. Nous l'avons essayé avec un escrimeur. Entre les deux, Cyrano a été soldat.

Charlot. Etes-vous folle ? Savez-vous bien que c’est à mon père que vous venez de parler ?

Genevote. Je viens de m'en apercevoir, et je me suis adressée à lui-même sans y penser, pour lui conter son histoire.

Charlot. Comment, son histoire ?

Genevote. Je pensais aller plus loing vous faire rire ; mais je vois bien qu'il me faut décharger ici.

Charlot. Aux dépens de mon Père ?

Genevote. C'est bien le plus bouffon personnage de qui jamais la tête ait dansé les sonnettes ;

Selon Frédéric Lachèvre, la danse des sonnettes était une danse des bouffons, dont les bonnets et les marottes étaient garnis de clochettes et de grelots.

et moi par contagion je suis devenue facétieuse, jusqu'à lui permettre d'escalader ma chambre.

Charlot. Comment ?

Genevote. Avec une échelle, pardi. A bon entendeur, salut : il se fait tard. Les machines sont peut-être déjà en chemin, retirons-nous.

La machination montée par Corbineli; ou bien les machines de guerre, en l'occurrence l'échelle.

III, 4 - La Tremblaye, Corbineli

La Tremblaye (Il heurte à la porte de Manon.) Va donc avertir Mademoiselle Manon. Tout va bien : La bête donnera dans nos panneaux, ou je suis mauvais chasseur.

III, 5 - LA Tremblaye, MANON, CORBINELI

La Tremblaye. Je m'en vais amasser de mes amis pour m'assister, en cas que son Collège voulut le secourir. Mais une autre difficulté m'embarrasse : je crains, si je n'arrive pas assez tôt, qu'il ne soit déjà dans la chambre de ma sœur. Et comme enfin elle est fille, qu'elle n'ait de la peine à se dépêtrer des poursuites de ce Docteur échauffé. Et qu'au contraire, s'il trouve la fenêtre fermée, contre la parole qu’il a reçue d'elle, qu'il ne s'en aille, pensant qu'il a été roulé.

Il y a donc stratagème. Il faut que La Tremblaye vienne mettre la pression sur Granger.

Corbineli. O ! de cela n'en soyez point en peine, car je l'arrêterai en sorte qu'il ne courra pas fort vite escalader la chambre, et n'osera pour quelqu'autre raison que je vous tais, retourner en son logis. C'est pourquoi je vais m'habiller pour la Pièce que nous allons lui jouer.

La Tremblaye. J'étais venu pour imaginer avec vous un moyen de hâter notre mariage ; mais votre Père lui-même nous en donne un fort bon. (Il lui parle bas à l'oreille). Il va tout à l'heure assiéger notre Chasteau pour voir ma sœur,

Vendredi - Dimanche : La Frette : Cool (peut-être pas)
Samedi : Clarinettes : Panthère rose

et moi je...

Elle ne lui coupe pas forcément la parole. Peut-être chuchote-t-il le reste du stratagème à l'oreille de Manon.

Manon. C'est par là qu'il s'y faut prendre, n'y manquez pas. Adieu.

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ACTE IV

IV, 1 - GRANGER, PAQUIER, CORBINELI
Jouer la situation.
Des Paquier transportent l'échelle en fond de salle.
Granger parle qd c'est piano.

Granger - Tout est endormi chez nous d'un somme de fer. Tout y ronfle jusqu’aux grillons et aux Crapauds. Paquier avance ton échelle : Mais que c'est bien pour moi l'échelle de Jacob, puisqu'elle me va monter au Paradis d'Amour.

Jacob vit en songe une échelle allant de la terre aux cieux, sur laquelle des anges montaient et descendaient (Genèse, XXVIII, 10-19).

Paquier Garçons- Je crois que voici la maison.

Paquier appuye son échelle sur le dos de Corbineli et tombe.
Qd il tombe, les Paquier reculent à la rampe.

Sylvain - Ah ! je suis mort. C'est ma faute, je ne lui avais pas donné assez de pied.

Granger est sur le praticable dans le public.

Granger - Monte encore un coup, pour voir si elle est bien appuyée.

Corbineli présente le ventre à l'échelle.

Paquier/Sylvain - Mon échelle est barbue. (ou poilue)

Granger - Tu es fou. Tu es fou.

Paquier/Sylvain, Corbineli redonne le dos pour la soutenir - Domine, notre échelle s'est rasé, j'ai peur d'avoir donné trop de pied. (Il nage des bras dans la nuit pour toucher le mur.) Comment je ne rencontre point de mur ?

Marie-Hélène - Notre machine tiendrait-elle bien toute seule ?

Christine - Maître, plantez vous-même votre échelle,

Sylvain - je n'y oserais plus toucher.

Granger - Je pense que j'y suis. Voici la porte. Sonde pour essayer si elle est ferme.

Paquier. (Corbineli transpose l'échelle d'un côté et d'autre avec tant d'adresse, que Paquier. faisant aller sa main à drait et à gauche, frappe toujours un des côtés de l'échelle sans trouver d'échelons.) Ha ! miserable que je suis, on vient d'arracher les dents à mon échelle.

Il monte pour essayer si elle est ferme.
Corbineli transpose l'échelle d'un côté et d'autre avec tant d'adresse, que Paquier faisant aller sa main à droit et à gauche, frappe toujours un des côtés de l'échelle sans trouver d'échelons.

Granger - Tais-toi, Paquier. J'ai vu tout à l'heure passer je ne sais quoi de noir.

Corbi passe derrière Granger. Granger se tourne et se trouve face à Corbi.

C'est peut-être un de ces démons au teint blême, dont nous parlions tout à l'heure, qui vient pour m'effrayer.

Paquier Daïna - Maître, on dit que pour épouvanter le Diable, il faut montrer du courage. Toussez deux ou trois fois, vous vous rassurerez

Granger - Qui es-tu ?

Paquier Katarina - Un peu plus haut.

Granger - Qui es-tu ?

Paquier Katarina - Encore plus fort.

Granger - Qui es-tu donc ?

Paquier Katarina - Chantez un peu pour vous rassurer.

Granger chante. La salsa.
Le manuscrit porte la didascalie : Corbineli fait un signe de crolx.

Granger - Il a peur lui-même, car il n'ose parler. Mais, Paquier, ne serait-ce point mon Ombre, car elle est vêtue tout comme moi ; fait tous mes mêmes gestes ; recule quand j'avance ; avance quand je recule ? Il faut que je m'éclaircisse. (Il donne un coup, et Corbineli le lui rend.)

Vendredi et Dimanche : Jumelles
Samedi : EDM Sannois : La Salsa du Démon

Quoi je frappe une ombre et une ombre me frappe !

Paquier Rémi - Monsieur, il se peut que les Ombres de la Nuit étant plus épaisses que celles du jour, elles soient aussi plus robustes, et qu'ainsi elles puissent frapper les gens.

(Corbineli entre vitement avec un passe-partout, et Granger court après pour entrer aussi.)

Nael - Entrez, voilà la porte ouverte.

il s'est déplacé pdt la chanson et il est sous la régie.

Granger - Ma foi l'Ombre est plus habile que moi. Écoutez donc, me voici, c'est moi.

Paquier Katarina - Non vraman, ce n'est pas mon Maître qui est chez vous, ce n'est que son Ombre. G.Marie Que Diable, Monsieur, votre Ombre est-elle folle de marcher devant vous, et d'entrer toute seule en un logis où elle ne connaît personne ? Daïna Ho asseurément que nous nous sommes trompés, car si c'était une Ombre, la Lune l'aurait faite, et cependant la Lune ne luit pas. Katarina Hélas ! “profecto”, je viens de le trouver ; nous en étions bien loin. G.Marie C'est votre âme, car ne vous souvient-il pas qu'hier vous la donnâtes à Mademoiselle Genevote ? Daïna Or n'étant plus à vous, elle vous aura quitté ; cela est bien visible, puis que nous la rencontrons en chemin. Katarina Ah ! âme perfide, vous ne deviez pas trahir un Docteur de la façon ; ce qu'il en avait dit n'était qu'en riant. G.Marie Cependant vous l'abandonnez pour une niaiserie ! Daïna je m'en vais bien voir si c'est elle, car si ce l'est, peut-être qu'en la flattant un peu, elle se repentira de sa faute. Katarina Je t'adjure, par le grand Dieu vivant, de me dire qui tu es ?

La réplique de Corbineli, c’est du patrimoine. C’est un inventaire de toutes les superstitions, du Moyen-âge au XVIIe s. A garder absolument.
Dès le XVe s., "faire le diable de Vauvert" signifiait "s'agiter comme un beau diable", mais sans qu'aucune notion de distance ne s'y rattache.
Les origines possibles (qui peuvent d'ailleurs s'entre-croiser) sont :
Au sud de Paris
- C'est une abbaye de Chartreux située au sud de Paris, à peu près sur l'actuel carrefour Denfert-Rochereau(sic), qui aurait été le théatre de manifestations plus ou moins dialoliques, peut-être orchestrées par les moines eux-mêmes pour que Saint-Louis leur fasse donation du domaine.
- Au XIe s., le roi Robert le Pieux décide d'établir sa résidence hors de Paris, dans un vallon planté de vignes alors nommé Vauvert (le val vert), l'actuel Jardin du Luxembourg. À sa mort, le château est abandonné et devient un lieu inquiétant : ses murs tombent en ruine et servent de refuge à toute une population de brigands et de mendiants, ce qui fait du château de Vauvert une véritable cour des miracles. Les témoignages de l'époque évoquent des cris et des hurlements en provenant. On en conclut vite que c'est un lieu maléfique, ce qui donnera naissance à l'expression populaire aller au diable Vauvert.
- Il existait un château de Vauvert à Gentilly qui aurait servi de repaire à des bandits redoutés.
Au sud de la France
- le Vauvert près de Nîmes, où les protestants ont détruit un sanctuaire dédié à la Vierge.
- une autre version : au Moyen-âge, Vauvert est un village étape pour les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. Il y aurait un rapport avec l'église et les marécages de la commune. Un pieux aurait vu le diable dans l'église. D'autres pensent que la légende est plutôt liée aux marécages : on pensait qu'ils étaient les entrailles de l'enfer. Ainsi on disait va au diable Vauvert en voulant dire "va en Enfer", mais à cette époque Vauvert s'appelait Posquières. Donc la ville se serait-elle appropriée le proverbe ou disait-on "va au diable Posquières" ?
- En 1326 le roi Charles IV le Bel, après avoir battu les Flamands, oblige 300 d’entre eux à effectuer des pèlerinages. 100 de ces pèlerins sont dirigés vers St Gilles et Vauvert. Impressionnées par les représentations théâtrales données sur le parvis de la cathédrale, des «diableries », ils parleront longtemps, à leur retour, du diable de Vauvert, comme d’une chose fantastique mais située loin, très loin, « au diable Vauvert ».

Corbineli, par la fenêtre. Je suis le grand Diable Vauvert.

Corbi est au micro, comme un présentateur.
les Petits Paquier tournent dans la salle en ayant peur.

Clarinettes : Huit et demi

Tout ce couplet, débité par Corbineli, n’est qu’un résumé littéral du discours débité par le sorcier Heinrich Cornelius Agrippa (1486-1535), auteur d’un célèbre De Occulta philosophia paru en 1533, dans la XIIe des lettres diverses, pour les Sorciers.

C'est moi qui fais dire la Patenôtre du Loup :

Le Pater du loup est une conjuration magique que l'on prononce en Gascogne pour que le loup aille étrangler le bétail... des autres, et épargne le vôtre.
Lorsqu'on veut faire entendre à quelqu'un qui fait des menaces qu'on saura bien l'empêcher de les effectuer, on dit qu'on sait la patenôtre du loup (THIERS Traité des superst.)
« certaines paroles magiques pour empêcher que le loup n’étrangle les brebis » (Furetière).

Qui noue l'éguillette aux nouveaux mariés : Qui fais tourner le Sas :

Le sas est un tamis très fin. «Faire tourner le sas, c'est faire une certaine divination pour découvrir l'auteur d'un vol domestique» (Furetière).

Qui pétris le Gâteau triangulaire :

Les personnes superstitieuses font le Gâteau triangulaire de Saint-Loup le 29 juillet, avant le lever du soleil; il est composé de pure farine de froment, de seigle et d'orge, pétrie avec trois oeufs et trois cuillerées de sel, en forme triangulaire. On le donne, par aumône, au premier pauvre qu'on rencontre, pour rompre les maléfices.

Qui rends invisibles les Frères de la Rose-Croix ; Qui dicte aux Rabbins la Cabale et le Talmud :

La Cabbale est une interprétation ésotérique de l'alphabet hébraïque; le Talmud est un commentaire rabbinique de la Bible. L’un et l'autre sont considérés par le peuple comme plus ou moins démoniaques parce qu'ils sont juifs.

Qui donne la Main de Gloire,

C'est la main coupée d'un pendu. En lui faisant tenir une chandelle, on peut franchir les portes fermées et passer devant des gardes sans être vu.
Dans Harry Potter, Main de la Gloire est une main desséchée posée sur un coussin qui, lorsqu'elle tient une chandelle allumée, n'éclaire que celui qui la tient (chambre des Sorciers 4). La Main de Gloire est tirée du folklore anglais : elle est décrite comme une main humaine desséchée dont les doigts, quand ils sont allumés comme des bougies, jettent un charme d'endormissement sur les membres de la maison, de sorte que le voleur peut agir en toute quiétude.
La Main de Gloire, une amulette plutôt inquiétante, possède la réputation de rendre son propriétaire invisible et de paralyser ceux qui regardent sa lumière. Fort prisée des voleurs et cambrioleurs, quelques rares exemplaires trainent encore dans des musées.
Celle du Surnatéum fut acquise à Londres, dans les années 20's.
Le nom de Main de Gloire dériverait du mot " Mandaglore ", lui-même tiré de la Mandragore, cette racine magique fort prisée par les occultistes des siècles précédents.
Le modèle du Surnatéum comporte cinq chandelles, une pour chaque doigt. La tradition veut que dans ce cas, si la chandelle du pouce ne s'allume pas, c'est que l'une des personnes visées par le sort de fascination ne se laissera pas atteindre et fera capturer le voleur. Dans ce cas, le cambrioleur évite prudemment la maison. Pour contrer le sort d'une Main de Gloire, la légende veut que l'on jette du lait pour éteindre les chandelles.

le Trèfle à quatre,

Le trèfle à quatre feuilles donne la richesse, l'amour, le bonheur, etc.

la Pistole volante,

La pistole volante, pistole que la légende suppose toujours revenir à celui qui la dépense. Cet homme fait tant de dépense qu'on dirait qu'il a la pistole volante.
Se dit d'une personne qui dépense beaucoup d'argent, et qui, malgré cela, n'en manque jamais. La pistole volante, que tous les
démonographes signalent comme le talisman le plus efficace contre la pauvreté, est une pièce d'or de dix livres qui a la vertu de revenir toujours dans la bourse de celui qui l'a employée.
Source : Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial
De Pierre Marie Quitard
Publié par , 1860

le Guy de l'An-neuf, l'Herbe de Fourvoiement,

Celui qui marche sur cette plante (mandragore, lycopode, fougère, plantain) est censé ne pouvoir retrouver son chemin.

la Graine de Fougère,

Récoltée à minuit, la nuit de la Saint-Jean, elle donne aux sorciers un grand pouvoir, entre autres elle leur permet de se rendre invisibles et de se déplacer à la vitesse du vent.

le Parchemin vierge, les Gamahez,

Pierres mystiques portant des figures ou des signes.

l'Emplâtre Magnétique.

Emplâtre qui était censé contenir de la poudre d'aimant; conçu par l'alchimiste Angelo de Sala ou Paracelse, il avait quelque chose de magique ou de mystérieux.

J'enseigne la composition des Brevets,

Contrats magiques,

des Sorts, des Charmes, des Sigiles,

«Sceaux,cachets» à pouvoir magique.

des Caractères, des Talismans, des Images, des Miroirs, des Figures constellées.

« Horoscopes ».

je prêtai à Socrate un Démon familier :

Le démon de Socrate, le dieu qui l'inspirait, n'avait rien à voir avec la magie; mais dans le Voyage dans la Lune, le narrateur le rencontre.
Cf. L’article de Kahn : Cyrano républicain

je fis voir à Brutus son mauvais Génie : J'arrêtai Drusus à l’apparition d'un Lutin : J'envoie les Démons familiers, les Esprits folets, les Martinets,

Comme les gobelins, et les esprits folets, êtres démoniaques qui errent dans le monde.
Cf. L’article de Kahn : Cyrano républicain
Le grand diable se nommant “maître Martin”, les petits diables étaient des “martinets”.

les Gobelins, le Moine-bourru, le Loup-garou, la Mule ferrée,

Mule qui porte le diable au sabbat: la nuit on croit entendre sur le pavé le bruit de ses fers.

le Marcou,

«Le matou». Le chat est souvent considéré comme un être démoniaque dans les superstitions populaires.

le Cauchemar, le Roi Hugon,

Fantôme couronné qui avait le siège de son empire à Tours; le connétable en est une variante.

le Connétable, les Hommes noirs, les Femmes blanches,

Fantômes qui entraînent les vivants dans la mort.

les Ardents, les lémures,

« Revenants ».

les Farfadets,

Autre esprit follet.

les Ogres, les Larves,

« Terme de philosophie qui désigne les démons de l'air et les esprits follets » (Furetière).

les Incubes, les Succubes, les Lamies,

« Certaine espèce de démons ou sorcières qui dévoraient les enfants » (Furetière].

les Fées, les Ombres, les mânes, les Spectres, les Fantômes ; Enfin je suis … je suis …

les paquier s'immobilisent.

le Grand Veneur de la Forêt de Fontainebleau.

Ce grand veneur, démon suivi de sa meute infernale aurait rencontré Henri IV et lui aurait dit: « Attends-moi ».

Granger - Ha ! Paquier qu'est ceci ?

Paquier Marie - Voilà un Démon qui n'a pas eu toute sa vie les mains dans ses pochettes.

Pochette désigne souvent les poches des vêtements. Selon Furetière, avoir les mains dans ses poches, c'est être oisif.

Granger - Qu'augures-tu de cette vision ?

Paquier Rémi - Que c'est un Diable Femelle, puisqu'il a tant de caquet.

Granger - En effet, je crois qu'il n'est pas méchant, car j'ai remarqué qu'il ne nous a dit mot, jusqu'à ce qu'il soit protégé par un mur.

C’est-à-dire : jusqu’à ce qu’il soit A l'abri derrière des murs.

Paquier Katarina - Ma foi, Monsieur, ne croyez point aux petits diables, à moins qu'ils ne vous emportent.
Rémi - Pour moi, je n'en ai jamais vu que sur les épaules des femmes.

C'est-à-dire dans la tête des femmes. Cette réflexion misogyne se rapporte peut-être à la légende selon laquelle saint Pierre ayant d'un coup d'épée coupé la tête à la fois au diable et à Eve, et ayant reçu de Dieu l'ordre de les recouer, se serait trompé et aurait confondu les têtes et les corps.

IV, 2 - La Tremblaye, Granger, Paquier, Châteaufort

Châteaufort ne paraît qu'un peu plus tard, à sa fenêtre. Le décor représente donc une place, avec plusieurs maisons, dont l'une est le collège de Beauvais.
La Tremblaye est dans la régie. Genevote est derrière lui.

La Tremblaye - Aux voleurs, aux voleurs : Vous serez pendus, coquins !

Paquier DaÏna + Kata - Doit-il mourir monsieur ?

les Paquier se précipitent vers La Temblaye sans prendre l'allée centrale.

Granger - La mort... Je me sens tout propre à faire radoter cette demoiselle aux yeux clos.

La Tremblaye - Il peut bien s'y attendre.

C’était l’usage, dans les exécutions, que le confesseur qui assistait le patient et qui l’aidait à monter sur l’échelle de la potence, donnât à l’assistance le signal des prières pour les trépassés.
Le Salve Regina se chante au moment de l'exécution des criminels, lorsqu'ils sont sur l'échelle par laquelle ils montent à la potence.

Paquier/Christine. Seigneur, ayez donc pitié de l'âme de feu mon pauvre Maître.

L'édition évoque la culotte de Granger qui est une « espèce de haut-de-chausses court et serré, à laquelle on attache quelquefois des bas, des canons, des rhingraves » (Furetière). C'est un vêtement démodé.

Granger. Au secours, Monsieur de Châteaufort. C'est votre ami Granger que La Tremblaye veut poignarder.

Châteaufort apparait en tenue de nuit. Il monte à un escabeau à J.
Muppet.

Châteaufort, par sa fenêtre. Qui sont les Canailles qui font du bruit là-bas ? Si je descends, je lâcherai la bride aux Parques.

La Tremblaye - Soldats ! qu'on arrête ces hommes !

Evidemment, La Tremblaye n'a aucun droit de torturer Granger, et les soldats sont purement imaginaires: il s'agit seulement de l'effrayer.

Granger. Ah ! Monsieur de Château très-fort, envoyez de l'Arsenal de votre puissance, la foudre craquetante, sur la témérité criminelle de ces chétifs myrmidons !

Epithète de nature, de style épique.

Châteaufort, descendu sur le Théâtre - Vous voilà donc, marauds. Hé ! ne savez-vous pas qu'à ces heures muettes, j'ordonne à toutes choses de se taire, hormis à ma Renommée ? Ne savez-vous pas que si j'entre, c'est par la brèche ; si je sors, c'est du combat ; si je recule… etc. Donc, pendard, tu savais ces choses, et tu n'as pas redouté mon Tonnerre ? Choisis toi-même le genre de ton supplice ; mais dépêche-toi de parler, car ton heure est venue.

La Tremblaye est descendu. Il est maintenant sous la régie.

La Tremblaye - Ah ! quelle frénésie !

La frénésie est une forme de folie violente.

Granger - Monsieur de Château-plus-fort-que-très-fort, “a minori ad maius”.

« Du petit au grand ». Granger essaie de détourner la colère de Châteaufort contre la Tremblaye.

Si vous traitez de la sorte un malheureux, que feriez-vous à votre rival ?

Châteaufort - Mon rival ! Jupiter ne l'oserait être avec impunité.

Granger - Cet Homme ose donc plus que Jupiter ?

Châteaufort - Ce grimaud, ce fat, ce farfadet !

Sorte de lutin. Châteaufort veut dire que La Tremblaye n'est qu'une forme vaine.
Il réapparaît pour combattre avec son épée en plastique.

Docteur, vous avez grand tort. Je l'allais faire mourir avec douceur. N'avez-vous point su cet estramaçon dont les siècles ont tant parlé !

Coup du tranchant de l'épée, opposé à l'estoc, qui est un coup de la pointe.

Certain fat avait marché dans mon ombre. Mon tempérament s'en alluma, je laissai tomber celui de mes revers qu'on nomme l'archi-épouvantable, avec un tel fracas, que le vent seul de mon épée, étouffa mon ennemi. L'Univers, de frayeur, de carré qu'il était, s'en ramassa tout en une boule. Les Cieux en virent plus de cent mille étoiles. Le Vésuve en jeta feu et flamme. Les Fleuves en gardèrent le lit, la Nuit en porta le deuil. L'Or en eut le jaunissse, les peignes en grincèrent des dents, la crotte en sécha sur pied.

La Tremblaye - Ah, c'est chié !

Châteaufort - Le Tonnerre en gronda, l'hiver en frémit, l'été en eut des sueurs froides, l'automne en avorta

L'automne tourne court et ne tient pas toujours ses promesses.

et le vin s'en aigrit.

La Tremblaye est à proximité de châteaufort, en AJ.

La Tremblaye - Pour éviter un semblable malheur, je vous fais commandement de me suivre. Allons monsieur l'archi-épouvantable, sur ordre de l'Univers, je vous fait prisonnier.

châteaufort se fait lui-même prisonnier et passe à J. Avec les P Paquiers.

IV, 3 - Manon, Granger, Paquier, La Tremblaye, Châteaufort

Manon apparaît sur le Pratos. Ell est en pleurs.

Manon - Ah ! Monsieur de La Tremblaye, mon cher Monsieur, donnez la vie à mon Père, et je me donne à vous.

La Tremblaye monte sur le pratos. Granger est derrière Manon.

La Tremblaye - Mais il mérite la mort, d'avoir été surpris en volant dans ma maison.

Manon - Je sais bien aussi que tous les Gentilshommes sont généreux,

« Qui a l'âme grande et noble » (Furetière).

et tous les généreux peuvent être touché de pitié.

Manon mouche ses pleurs très bruyamment.

CLARINETTE

Vous m'avez autrefois tant aimée ; Ne puis-je en devenant votre femme, obtenir la grâce de mon Père ?

Manon repart en pleurs.

Si vous croyez que ceci soit dit seulement pour vous amuser,

« Pour vous faire perdre votre temps », c'est-à-dire pour en gagner.

saisissez-vous de moi et allons consommer notre mariage sur l'heure, pourvu qu'auparavant vous me promettiez de ne point l'égorger.

Granger - O Dieux ! quelle fourbe ! Sans doute la miserable est d'intelligence avec son traître d'Amoureux.

Granger s'interpose entre Manon et La Tremblaye.

Non, non, ma Fille, non, vous ne l'épouserez jamais.

Manon se précipite sur La Tremblaye

Manon - Ah ! Monsieur de La Tremblaye, arrêtez. Je vois à vos yeux que vous allez le tuer.

Manon lève les bras au Ciel.

Bon Dieu ! faut-il voir massacrer mon Père devant moi ou mourir

Liberté de construction: père est à la fois complément d'objet de massacrer et sujet de mourir.

ignominieusement pour un vol qu'il n'a même pas achevé ? Donc à l'âge où je suis, il faut que je perde mon Père ?

Manon revient à son père.

Hé ! pour l'amour de Dieu, mon Père, mon pauvre Père, acquiescez. Vous voyez que La Tremblaye est un brutal qui ne vous pardonnera jamais, si vous ne devenez pas son beau-père. Pensez-vous que votre mort ne me touche point ? Sachez que je ne vous survivrais guère,

Elle sort une fiole de poison, l'ouvre, l'avale, "oups", et s'effondre, la tête à la renverse, sur la rampe. Un temps. Elle voit que ça ne marche pas et tente autre chose.

et pour vous sauver d'un péril encore moindre que celui-ci, je ne balancerais point de me prostituer : A plus forte raison pour vous sauver du gibet, n'ayant qu'à devenir la femme d'un brave Gentilhomme pourquoi ne le ferais-je pas ?

Elle s'effondre en pleurs.

Granger - Oserais-je en ce piteux état vous offrir ma fille, Monsieur de la Tremblaye, et demander votre sœur ?

La Tremblaye - Désirer cela, c'est me le commander. Mais n'oublions pas de punir ce grotesque de son impertinence.
La Tremblaye ne fait que se tourner vers châteaufort qui semble recevoir les coups à distance.
La Tremblaye frappe, et Châteaufort compte les coups.

Châteaufort - Un, deux, trois, cinq, huit, douze... Ah ! le rusé, qu'il a fait sagement ! S'il en eut donné treize, il était mort.

Recevant les coups de La Tremblaye, il les compte et feint d'avoir résolu d'en accepter douze, non pas treize. La Tremblaye le jette à terre d'un coup de pied.
La Tremblaye fait réellement un pas pour frapper châteaufort qui du coup, s'éloigne.

La Tremblaye - Voilà pour vous obliger à ce meurtre.

Châteaufort - Justement j'allais me coucher.

La Tremblaye - Allons chez nous passer l'accord.

La Tremblaye emmène avec lui Manon, par l'allée centrale.

Granger - Je vous rejoins. Auparavant je donne quelques ordres ici afin que nous ayons de quoi nous esbaudir, lorsque nous reviendrons.

« Terme populaire qui signifie se réjouir » (Furetière). Dans la bouche de Granger, c'est plutôt un archaïsme.

IV, 4 - Granger, Corbineli, Paquier

Granger se retrouve seul sur le pratos.

Granger - Paquier, va-t'en “subito” me chercher les musiciens.

Ils vont aux musiciens.

Mais

Comme à l'acte 1.

après leur avoir parlé, reviens et amène-les ; car c'est un lieu où je te défends de prendre racine.

Corbi attend que les Paquier soient partis. On entend la voix de Corbi mais on ne sait pas d'où - sans doute du public.

Corbineli - Monsieur, c'est aujourd'hui la Sainte Cécile,

Fête des musiciens.

si Paquier ne trouve leurs maisons aussi vides que leurs instruments, je veux bien être battu.

Granger - Justement. Pour toi, Corbineli...

Corbineli - Monsieur ?

Granger - Je te pardonne ta fourberie en faveur de ma conjonction matrimoniale.

Corbineli - Monsieur, m'en voilà tout réjouis.

Les Gds P reviennent.

Granger - Et puis Corbineli, tu vois ici un pirate d'amour. C'est sur une mer orageuse et fameuse en naufrages que j'ai besoin pour guide du phare de tes inventions. Certaine voix secrète me menace au milieu de mes joies, d'un brisant ou d'un écueil.

Un banc de sable. Métaphore filée, de style romanesque, avec effet burlesque.

Penses-tu que ma maîtresse puisse revoir mon fils, sans rallumer des flammes qui ne sont pas encore éteintes ? Ah ! c'est une plaie nouvellement fermée, qu'on ne peut toucher sans la rouvrir. Toi seul peut démêler les sinueux détours d'un si lethifère Dédale.

Il faudrait « létifère », du latin letifer: « meurtrier ». Mais léthifere peut renvoyer à Léthée, v. p. 62, n. 103,

Qu'allait-il faire dans ce dédale ?

Si tu veux que l'embryon de tes espérances devenant le plastron de mes libéralités, métamorphose ta bourse en un microcosme de richesses et ta maison en corne d'abondance, tu feras ce que je dis.

Corbineli - Que craignez-vous ?

Granger - Je présage un sinistre succès

Au XVIIe s. succès a simplement le sens de « résultat ».

à mes entreprises, si mon coquin de fils assiste à mes noces.

Corbineli - Mais comment faire ?

Granger - Enfonce-le dans un Cabaret, où le jus des Tonneaux puisse l'entretenir jusqu'à demain matin. Voici de l'or, voici de l'argent. Prends, ris, bois, mange, et surtout remplis le comme une outre ! Qu'il en crève, n'importe, ce ne sera que du vin perdu.

Hautbois : TONIGHT

Charlot entre, comme un danseur du Nouvel an de Vienne qui revit Roméo et West Side Story

Corbineli - Le voici comme si Dieu nous le devait. Permettez que je lui parle un peu particulièrement.

Corbi va enfermer Granger derrière la porte en contre-bas J.
IV, 5 - Charlot, Granger, Corbineli, Paquier

Corbineli - Je vous allais chercher. Votre père vient de condamner votre raison à la mort.

Charlot s'évanouit. Corbi le réveille comme il fit du père au II, 4 : pomper par le bras.

Il prétend, le bon idiot, faire ce soir les noces de votre soeur avec monsieur de La Tremblaye et les siennes avec mademoiselle Genevote.

Charlot - Quoi ?

Charlot bloque, corbi le claque.

Corbineli - Craignant donc que votre présence n'apportât beaucoup d'obstacles à la perfection de ses desseins,

L’accomplissement

il m'a chargé de vous saouler à la taverne. J'ai moi-même reçu les ordres et les instruments pour vous enivrer.

Il jongle avec la bourse.
Léo et Clo s'approchent pour écouter.

Mais si vous me faites confiance, vous blesserez votre ennemi avec sa propre épée. Vous utiliserez sa méchante ruse pour l'exécution de ce que je vous ai tantôt mandé par Paquier.

Charlot - Quoi, contrefaire le mort ?

Corbineli - Oui. Je le persuaderai que dans l'écume du vin vous aurez pris une querelle,

Contamination de sens: en écumant votre vin, c'estàdire en le buvant; mais l'écume est aussi ce qui mousse, et, par ailleurs, on écume de rage.
Corbi
va chercher les choristes pour qu'ils cachent Charlot aux yeux de Granger.

dont l'issu vous fut fatale. Mais allez vite étudier vos Postures pendant que nous amuserons votre Père. Et puis revenez ici-même représenter votre personnage.

IV, 6 - Granger, Corbineli, Paquier

Corbi fait apparaître Granger.

Corbineli - O Monsieur, je ne sais pas ce que vous avez fait à Dieu, mais il vous aime bien. Votre fils sort du Cabaret de la Croix-Blanche

Fameux cabaret de Paris où se réunissaient les poétes et les libertins pour “faire la débauche”, c’est-à-dire pour converser en buvant.

soutenu par deux ou trois de vos Pensionnaires.

Paquier/Marie-Hélène - Avouez, Monsieur, que Dieu est bon. Voilà sans doute la récompense de la Messe que vous lui fîtes dire il n'y a que huit jours.

A qui renvoie ce lui ? Dieu ? Par définition toute messe Lui est adressée. Plus clairement, le manuscrit porte « que vous fites célébrer à son intention » la forme plus vague de l'édition est peut-être moins nettement irrévérencieuse.
IV, 7 - La Tremblaye, Granger, Corbineli, Paquier

La Tremblaye - Je vous venais quérir …

Granger - J'allais sortir au moment où vous êtes entré.

La Tremblaye - On n'attend plus que vous.

Granger - J'ai renoncé aux musiciens et j'ai préféré exhiber un intermède de muses fort jovial. Vous verrez mes grimauds nous scander quelques vers et à force de pointes bien aigües, piquer les épigrammes aux culs.

La Tremblaye - Je vous conseille de prendre là-dessus le conseil de Corbineli, il est Italien, ceux de sa nation jouent la comédie en naissant.

La Chorale entre en chantant. Charlot est parmi eux.
Vendredi et Dimanche : La Frette : Tourdion 1

Granger - Ho, ho, j'aperçois mon fils ivre.

Corbi parle en AM.

Corbineli - Hélas, Monsieur, il a tant bu, que je pense qu'il ferait du vin à deux sous, rien qu'en soufflant dans un pichet d'eau.

IV, 8 - Châteaufort, Charlot, Granger, LA Tremblaye, CORBINELI, PAQUIER

Charlot prononce un véritable poème de l’homme ivre.
Il a de nombreuses adresses : à l'Hôtesse, au public, à ceux qui le soutiennent, etc.

Charlot - L'Hôtesse, je ne vous dois rien, je vous ai tout rendu.

il n'a plus rien à vomir. Et voulant tourner, il tombe sur le dos.

Miracle, miracle, je vois des étoiles en plein jour.

Cf. la cervelle tournée en zodiaque.
Grandiloquent, il se moque des miracles et de ceux qui les annoncent. Mais il est très sérieux sur Copernic. Il s'adresse au public.

Copernic a dit vrai, ce n'est pas le Ciel, en effet, c'est la Terre qui tourne.

Corbi le relève, Ch en profite pour un aparté.

Corbineli, dis-moi, suis je bien enluminé, à ton avis ?

Adresse à un choriste qu'il prend ppour un serveur.

Garçon, encore Chopine, et puis plus : Blanc ou clairet, n'importe ! pourvu qu'ils demeurent en paix, car à la première querelle je les mets hors de chez moi.

Tourdion, séquence 2

Le mélange des deux vins peut être mal supporté par l'estomac. « On peut faire douze fois rubis sur l'ongle »?
Adresse à la bouteille

Vite donc, haut le coude. Dans la soif où je suis, je te boirais, toi, ton père, et tes aïeux, s'ils étaient dans mon verre.

Adresse à un choriste.

Buvez toujours, compagnons, buvez toujours

Dos public en AM

voyez un peu comme on devient riche à force de boire : je pensais n'avoir qu'une maison tantôt, j'en vois deux maintenant.

Il se tourne face public.

C'est la vertu du vin qui fait tous ces prodiges.

Adresse à Corbi. Grands rires.

Sans mentir, Démocrite était bien fou, de croire que la vérité fut dans un Puits. N'avait-il pas oui dire “In vino veritas” ? La Nature nous a bernée.

Goulée

Elle, qui nous a donné à chacun deux bras, deux pieds, deux mains, deux oreilles, deux yeux, deux naseaux, deux rognons, et deux fesses, ne nous aura donné qu'une bouche ?

Goulée

Ah ! qu'heureuse entre les Dieux est la Renommée, d'avoir cent bouches.

Goulée

C'est pour bien s'en servir que la mienne ne dit mot ; car sympathisant à mon humeur, elle boit toujours sans relâche.

Goulée

Point d'eau, point d'eau, si ce n'est au Moulin.

Goulée

Tourdion, séquence 3

Allusion à la locution « Apporter de l'eau au moulin de quelqu'un », aller dans son sens.
(apostrophant Granger)

Que vient faire ici ce Neptune avec sa fourche ?

Granger sort affolé.
Pourquoi cette fourche? Est-ce que Charlot délire?

et ton suppôt de Triton que voilà.

Les Tritons sont des divinités de la suite de Neptune. L’appellation crapaud de mer est donc particulièrement injurieuse.

Paquier/Rémi - Voyez-vous monsieur l'ivrogne, je ne suis pas suppôt, je suis homme de bien.

Charlot (Il le frappe et Granger s'enfuit). Quoi, tu me répliques, Crapaud de mer ?

Charlot va à Paquier. Quand Paquier est sorti, Charlot éclate de rire. Il est interrompu par les applaudissements de La Tremblaye.

IV, 9 - LA TREMBLAYE, CHARLOT

LA TREMBLAYE - Allez, allez, il faut bien que la passion éborgne étrangement votre bon père, car il était bien aisé de juger que ni vos yeux, ni vos gestes, ni vos pensées ne sentaient point le vin. Mais pour autant je n'ai pas su deviner le pourquoi de cette ruse.

CHARLOT - Je vous l'apprendrai chez vous, aussi bien que le sujet de la comédie de Corbineli.

Ils sortent Fond de Salle, vers chez La Tremblaye. Corbi est avec eux.

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ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE - GRANGER, PAQUIER

Clo et Léo viennent parler aux oreilles de G. Il se redresse (2 ou 3 fois avant de parler)

Granger - Quoi, tout ce que j'ai vu ... ?

Paquier - N'est que feinte.

Granger - Donc mes yeux,

Elles font "oui" de la tête.

donc mes oreilles...

Paquier - Vous ont trompé.

Granger - Conte-moi donc la série et la concaténation des projets qu'ils machinent.

Terme de logique, donc pédant qui signifie un enchaînement de causes et d’effets, comme les termes d'un syllogisme.

Paquier - Que diantre, que vous avez la tête dure !

Celle qui parle se frappe le crâne, l'autre celui de G.
Elle installe G dos au public : elles miment les personnages et la scène.

je vous ai dit que votre fils a contrefait l'ivrogne, afin que tantôt Corbineli vous persuade plus facilement, qu'ayant pris querelle dans les fumées de la débauche, il se sera battu et aura été tué sur place.

Granger - Mais quid de toutes ces fourberies ?

Paquier - Quid ? Je m'en vais vous l'apprendre. Mademoiselle Genevote, qui est complice, doit feindre d'avoir promis à Charlot de l'épouser mort ou vif, et qu'à moins de s'être acquittée de sa parole, elle ne vous donnera pas sa main. Corbineli là dessus vous conseillera de lui faire épouser le cadavre, afin qu'étant libre de sa promesse elle puisse enfin se donner à vous. Une fois le mariage célébré, votre fils mort devra ressusciter et la tenant entre ses bras, vous remercier du présent que vous lui aurez fait.

G se relève et fait face au public.

Granger - Donc, la ruse est éventée. Pour te remercier, je te permets de prendre un impôt sur la pitance de mes disciples.

On entend le râle de Corbi

Il l'autorise soit à vendre une partie de la nourriture des élèves, soit à détourner une partie des fonds qui y sont destinés.
On accusait Grangier de malversations au détriment des boursiers de son collége. Il se défend de cette accusation dans son mémoire sur l’État de ce collége, en disant que non seulement les boursiers ont reçu “augmentation de gages” sous son principalat, mais encore qu’il n’a jamais accepté de “pots-de-vin” à son profit : “Aussi, dit-il, me suis-je imposé cette loi inviolable, en laquelle j’ai ce bonheur d’être secondé de notre Procureur de ne recevoir aucun présent de ceux qui tiennent du bien de nous, non pas un poulet des champs, ni une bouteille de muscat, en forme d’étrenne de la ville” (Jacob)

Justement, j'aperçois le fourbe qui vient. Voici l'heure à laquelle ces pêcheurs s'empêtreront dans leurs propres filets. Reste au port et considère la tempête à ton aise.

Référence à Lucrèce : Suave, mari magno... « Il est doux de contempler depuis la terre, lorsque sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, la peine d'autrui.» (De natura rerum, III, 1).
Jouer la citation.

V, 2 - Granger, Paquier, corbineli

Corbi commence dans la salle.
Les Petits P sont passés par l'ext. et attendent Corbi (Les Cousins + Soumya + Imane)

Corbineli - Ah ! Messieurs, serai-je toujours ambassadeur de mauvaises nouvelles ?

Granger - Quoi ?

Corbineli - Mon pauvre maître, votre fils...

Granger - C’est un coquin que je veux faire pendre.

Corbineli - Hélas ! Monsieur, vous ne serez pas en peine de cela. Votre fils est mort.

Granger - Comment cela ?

(lazzo du mort)

Corbineli - Au sortir d’ici, étant comme vous avez vu un peu plus gai que de raison,

Ivre, Charlot ne marche pas droit: « On dit proverbialement qu'un homme qui a trop bu fait des esses pour dire qu'il va en serpentant à la manière d'une esse» (Furetière].

il a choqué un cavalier qui passait. L'un et l'autre se sont offensés ; Ils ont dégainé ;

Clarinettes : LE BON, LA BRUTE …

et presque en même temps votre fils est tombé mort, traversé de deux grands coups d'épée.

Granger - Quoi, la Fortune réservait au déclin de mes ans le spectacle d'un revers si lugubre ?

les Paquier se précipitent au ralenti.

Paquier/Tous - Est-il bien mort ?

Question chrétienne :
- se reconnaître, c'est avoir eu le temps de faire un acte de contrition ;
- bien mourir, c'est mourir avec des sentiments chrétiens de repentance et d'espérance.
La réponse de Corbineli, qui a fort bien compris, est irrévérencieuse.

Corbineli - Si bien mort, qu’il n'en reviendra pas.

Granger - Paquier, appelle Mademoiselle Genevote.

Corbineli - Mademoiselle Genevote !

Granger - Elle diminuera mes douleurs en les partageant.

V, 3 - Genevote, Paquier, Corbineli

Granger - Mon fils a vécu, mademoiselle, et je dirais qu'il vit encore si j'avais achevé un poème que je médite sur le genre de son trépas.

Genevote - Quoi ! monsieur Granger n'est plus ?

Elle pleure énormément.

Granger - Mais ne vous lamentez pas de la fin d'un homme qui, pour une méchante et périssable vie, en recouvre une

On attendrait ici: éternelle et bienheureuse; le remplacement par la vie littéraire est d'esprit libertin.

dans mes cahiers, immortelle et tranquille.

Genevote - Nous étions trop bien unis, pour être déjà séparés.

G se mouche bruyamment puis parle comme une religieuse.

Je veux comme lui, sortir de la vie. Dès aujourd’hui je vais faire dans un cloître un solennel sacrifice de moi-même.

Genevote, qui est bonne chrétienne sait qu'elle n'a pas le droit de se donner la mort. Quant à l'auteur, qui fait ailleurs l'apologie du suicide, il exprime peut-être ici une certaine condamnation de l'entrée en religion.

Granger - Non, ma Cythérée,

« Ma Vénus », déesse de Cythère.

car vous pouvez m'épouser, et garder votre parole. Il faut, pour vous rendre quitte de votre promesse, que vous l'épousiez mort. Puis quand vous serez libre de votre serment, nous procéderons tout à loisir à notre mariage.

Granger fait semblant d'entrer dans le jeu, avant de montrer qu'il n'est pas dupe; c'est une façon de mettre en valeur sa réplique suivante.

Genevote - Je veux ce que vous voulez.

Corbineli - Il semble que vous soyez inspiré d'un dieu, tant vous parlez divinement.

Granger - Une seule chose m'arrête : c'est que vous ne fassiez un miracle et que vous ne rendiez la vie à ceux qui ne sont pas morts.

Corbi et Gene font "gloup" .

Corbineli - (tout bas) O puissant dieu des fourbes, ma corde vient de rompre.

Granger - Tu m'as trahis ! Toi que j'avais élu pour la boîte, l'étui, le coffre, et le garde-manger de toutes mes pensées.

On a supprimé la référence à Tacite. Le nom complet de l'historien Tacite est Publius Cornelius Tacitus. Jouant sur les mots, Granger accuse Corbineli d'être resté silencieux (tacite), au lieu de lui avoir « publié », c'est-à-dire fait connaître, la vérité. Effet de surprise assez réussi: Corbineli se rattrape. On trouve des effets analogues, sur le mode tragique, dans La Mort d'Agrippine.

Christine Paquier - Choisis lequel tu aimes le mieux, d'être assommé, ou pendu !

Corbineli - J'aime mieux boire.

Granger - Ce n'était point assez de m'avoir volé au nom des Trucs. Il fallait ajouter une nouvelle trahison. Et de son corps, donc, menteur infâme, qu'en fis-tu ?

Le revirement est nul. Impossible à jouer. Très difficile à défendre.

Corbineli - Ma foi ! là-dessus, je m'éveillai.

Granger - Que veux-tu dire, tu t'éveillas ?

Corbi joue le réveil.

Corbineli - Vraiment oui. Il ne me fut pas possible de dormir davantage, car votre fils faisait un tonnerre de Diable avec une assiette dont il tambourinait sur la table.

Granger - Quoi ! Toute cette mort n'était qu'un songe ?

Corbineli - Hé ! Comment donc l'entendiez-vous ?

Granger - O dieux, je pensais moi... Mais vous, mademoiselle, vous ne sauriez vous laver les mains...

Genevote - Moi, j'ai fait semblant de croire que votre fils était mort pour vous faire goûter, quand vous le reverriez en vie, beaucoup de contentement, par un excès de son contraire.

Granger - Ha, mademoiselle, le fiel importun de mes angoisses n'est que trop adouci par l'antidote sucré d'un si friand discours. Et toi Corbineli, tu mérites... Tu m'as bien mené en bateau, mais il faut avouer à propos des Trucs, que tu es un grand menteur.

Une fois démasqué, Cornineli revendique le titre de “grand”, comme Séjanus répondant à Térentius :
- Mais le crime est affreux de massacrer son maître ?
- Mais on devient au moins un magnifique traître.
Il semble que Cyrano cherche à ce que ses propos soient d’abord “grands”, au-dessus ou au-delà de la norme, moyennant quoi il s’accorde tous les droits, ce qui est d’un esprit plus “baroque” que “classique”. (Blanc)

Corbineli - J'affecte,

« aimer, souhaiter quelque chose avec empressement et ostentation » (Furetière)

pour moi, d'être remarqué par le titre de Grand, sans me soucier que ce soit celui de grand menteur, grand ivrogne, ou grand politique. N'importe, pourvu que cette épithète remarquable m'empêche de passer pour médiocre.

Granger - Tu t'excuses de si bonne grâce, que je t'ordonne pour pénitence, de nous exhiber le spectacle de quelque comédie.

Corbineli - J'en sais une Italienne, dont le dénouement est fort agréable. Amenez seulement ici monsieur de La Tremblaye, votre fils, et les autres, afin que je distribue les rôles sur le champ.

(Granger fait signe à Paquier)

V, 4 - Granger, Paquier, genevote, Corbineli

Corbineli - Vous n'aurez pas le temps d'étudier une longue préparation. Je prendrai soin, me tenant derrière vous, de vous souffler ce que vous aurez à faire. Vous monsieur, vous paraîtrez durant toute la pièce, et quoique votre personnage semble sérieux, il n'en est pas de plus bouffon.

Granger - Qu'est-ceci ? Vous m'engagez à soutenir des rôles en vos batelages,

Farces de bateleurs Granger regrette visiblement sa docte comédie.

et vous ne m'en racontez pas seulement le sujet ?

Corbineli - Je vais vous en ébaucher un raccourci. C'est une histoire véritable que nous poserons à Constantinople, quoiqu'elle se passe autre part.

La comédie dans la comédie. Corbineli invente en effet une curieuse pièce de théâtre. Située à Constantinople, elle représente la tragédie de deux amants prêts à se suicider par amour : il s'agirait donc d'une turquerie tragique. Mais aussi d'une tragédie heureuse, car le père au bon naturel va les en empêcher et célébrer le mariage : une tragicomédie du sérail donc. Et même une turquerie tragi-comique à la polonaise. Après les codes langagiers ce sont donc les codes dramatiques qui sont ainsi déconstruits.
C'est finalement grâce au théâtre dans le théâtre que la fourberie réussit et que la communication peut aboutir à un résultat, redevenir efficiente. Après trois actes consacrés à opposer des codes langagiers imperméables les uns aux autres, le théâtre, conçu comme texte vivant devient une solution contre les textes sclérosés et clos des pédants.

Vous verrez un homme du tiers état, riche de deux enfants et de force écus. Le fils restait à pourvoir, il s'affectionne d'une damoiselle de qualité. Il aime, il est aimé, mais son père s'oppose à leur mariage. Ils se désespèrent. Enfin les voilà prêts, en se tuant, de clore cette pièce par une catastrophe. Mais ce père dont le naturel est bon, se soumet aux volontés du Ciel, et consent au mariage.

Corbineli, ne donne un rôle à Granger qu'à la fin de la pièce.

Granger - Très bien. Va conférer avec tes acteurs, je te déclare plénipotentiaire de ce traité comique. Toi, Paquier, Paquier je te fais le portier effroyable de l'introït

Du latin larium introïtus : entrée de ma maison.
«L’entrée de ma maison», du latin introitus. L’introït est le psaume que le célébrant récite au début de la messe.
Au XVIle siècle, suivant l’exemple des "personnes de qualité" et des gens de la maison du roi, tous les hommes d’armes, du mousquetaire au plus louche spadassin, se refusaient à acquitter un quelconque droit à l'entrée des théàtres. D'où de perpétuels conflits avec les portiers qui, quoique toujours armés. y laissèrent la vie en grand nombre. (Georges Forestier, Le Théâtre dans le théàtre, Paris, Droz, 1996, p 193.)
Le personnage du Portier, sa fonction et ses démêlés avec les mauvais payeurs sont évoqués dans quatre “comédies des comédiens” au XVIle siècle. Il s'agit de :
La Comédie des comédiens, de Georges Scudéry, Paris, A. Courb-et, 1635.
La Comédie de la comédie, de Nicolas Drouin dit Dorimond, Paris, Jean Ribou, 1662.
Les Amours de Calotin, de Jean Chevalier, Paris, de Sercy, Guillard et Trabouillet, 1664.
Le Poète basque, de Raymond Poisson, Paris, T. Quinet, 1669, (Vevé)

du fanfaron, du bourgeois, et du page, qui ne manqueront pas d'y transporter leurs ignares personnes. Tu verras diverses sortes de visages. Les uns t'aborderont froidement, et si tu les refuses, aussitôt glaive en l'air, ils forceront ta porte avec brutalité. Il t'en viendra d'autres, la barbe faite en garde de poignard,

«Les moustaches relevées ».Moustaches désigne ici de longues mèches de cheveux, garnies de rubans.
Référence à Chateaufort.

aux moustaches rubanées, au crin poudré,

Synonyme de cheveux; la valeur péjorative n'est pas certaine à cette époque.

au manteau galonné, qui tout échauffés se présenteront à toi.

Portrait des élégants de l'époque.

Si tu t'opposes à leur torrent, ils te traiteront de fat ; se formaliseront que tu ne les connais pas. Dès qu'ils t'auront arraisonné de la sorte, juge qu'ils ont trop bonne mine pour être bien méchants. Avale toutes leurs injures. D'autres, pour s'introduire, demanderont à parler à quelque acteur, pour affaire d'importance et qui ne se peut remettre, d'autres auront quelques hardes à leur porter. A tous ceux-là “Vous ne devez pas entrer”. D'autres, comme les pages,

Les pages du roi et de la reine sont dejeunes adolescents (d'où pygmées) de bonne noblesse ont sans doute déjà l'entrée gratuite dans les théâtres. Souvent, ils essaient de faire entrer avec eux quelque camarade. La qualité de ceux-ci est naturellement satirique: l'écolier est un étudiant en droit. Le courtaud est au sens propre un chien dont on a coupé les oreilles et la queue; mais il semble qu'il soit pris ici au sens figuré d'apprenti («un courtaud de boutique »).
Au propre, un chien courtaud a la queue et les oreilles sont écourtées. Au figuré, c’est une courte épée.

environnés chacun d'un étudiant, d'un homme du peuple et d'une putain, viendront pour être admis : reçois en la moitié, chasse l'autre. Ce n'est pas que cette race de pygmées puisse rien effectuer de terrible, mais elle suivrait à coup sûr, le torrent de canailles armées qui déborderaient sur toi comme des guêpes sur une poire molle. “Vale, mi care”.

« Adieu, mon cher ».

V, 6 - Paquier, châteaufort

Paquier - Voici mon coup d'essai. Courage, j'en vais faire un chef-d'œuvre.

il parle au dos de Granger

châteaufort - Bourgeois, ho ! Holà, ho, Bourgeois !

aux Paquier

Vous autres malheureux, ne représentez-vous pas aujourd’hui céans quelques couillonneries et billevesées ?

Termes méprisants du Rodomont pour qualifier le spectacle.

Paquier - « Salva pace », monsieur, mon maître n'appelle pas cela ainsi.

Expression latine: « La paix étant sauve », c'est-à-dire “sans nous fâcher”

châteaufort - Quelque mômerie, quelque fadaise ? Vite, vite, ouvre-moi.

Paquier - Je pense qu'il ne vous faut pas ouvrir, car vous avez la barbe faite en garde de poignard, vous ne m'avez pas abordé froidement, vous n'avez pas dégainé, et vous n'êtes pas page.

châteaufort - Ah ! vertubleu, poltron, dépêche-toi : je ne suis ici que par curiosité.

Paquier - Vous ne faites point du tout comme il faut.

châteaufort - Marbleu, mon camarade, de grâce, laisse-moi passer !

Paquier - Non ce n'est pas comme ça non plu. Il ne faut pas prier.

châteaufort - Savez-vous ce qu'il y a, petit godelureau ?...

« Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet, qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien nés sans avoir d'autres perfections » (Furetière). Emploi injurieux de la part d'un héros tel que Châteaufort.

Je ne me soucie ni de vous, ni de votre collège. Qui pensez-vous que je sois ? un nigaud ? Il est vrai que j'ai sur moi une mauvaise cape, mais en revanche, je porte au côté une bonne tueuse.

Paquier - Vous raisonnez là tout comme ceux qui ne doivent point entrer.

châteaufort - De grâce, pauvre homme, il faut que j'aille dire à ton maître que je suis ici, et qu'il me rende mon garde qui s'est enfui de chez moi sans mon congé.

Dans le texte : "goujat". Le valet d’un soldat se nommait goujat, qui était devenu un terme de mépris, puisqu’on appelait gouge une femme de mauvaise vie. Ce mot, qu’on a voulu faire dériver de l’hébreu, a pour étymologie la goie (goia), plus tard gouje, espèce de fauchon ou de serpe que le valet d’un homme d’armes portait à la guerre.

Paquier - « Il en viendra d'autres qui désireront parler à quelque acteur pour affaire d'importance », je ne sais plus comme il faut dire à ceux là. Ha !Oui. Monsieur, « Vous ne devez pas entrer ! »

La mémoire revient à Paquier.

châteaufort - Ventre,

Equivalent de Ventrebleu ! C'est un des jurons de Matamore dans L'Illusion comique de Corneille.

je vous dis encore que je ne suis ici que par promenade. Penses-tu donc, Coquin,

Penses-tu donc, veillaque,
Vil coquin.
«Coquin». le mot était déjà dans la bouche du Matamore de Corneille. (L'Illusion comique, 11, 2).

qu'un Gentilhomme de ma qualité...

Paquier - Maître, maître, venez vite. Vous ne m'avez point dit ce qu'il fallait répondre à ceux qui parlent de promenade.

Clo et Léo vont chercher Granger.

V, 7 Gareau, Paquier, châteaufort

Gareau - O parguene sfesmon,

Obscur; on peut comprendre: ce fait ce mons[ieur]. Il me semble préférable de le rapprocher du samon ou saymon des Agréables Conférences : c'est mon [avis]. Expression encore employée par Madame Jourdain: «Çamon vraiment !» (Le Bourgeois gentilhomme, III,3).

ben si j'm'attendais. Et pensé vous don que ce set un parsenage comme les autres, qui parle à batons rompus ?

Jacques Prévot note que l'expression ne peut avoir ici son sens habituel “plusieurs reprises et avec des interruptions » et se demande s'il faut le rapprocher d'impromptu, avec rappel de la scène des coups de bâton. Mais dans ce passage, Gareau emploie des expressions toutes faites, parfois à tort et à travers.

Dame nanain. c't' homme-là, qui sait peu et prou

Prou signifiant « beaucoup », la transformation de la locution peu ou prou en peu et prou la rend absurde.
accentuer le "et". C'est lui qui est important.

mais qu'n'a rien à dire. C'est surement le valet de cet homme qui en sait tant.

Risque de contre-sens. Pour moi, il parle de châteaufort. Mais ce n'estpas totalement clair. Il prend châteaufort pour le valet de Granger.
Gareau n'a pas rencontré Paquier comment pourrait-il le décrire.

Vela le maître tout craché.

Le garçon (serviteur) d'un homme qui en sait tant, lui ressemble, il est son souvenir (remembrance déformé en armambrance), c'est-à-dire son reflet.
C parle aux spectateurs du premier rang.

châteaufort - J’aurais déjà fait un crible du ventre de ce coquin, mais je crains d'enfreindre les règles de la comédie, si j'ensanglantais la scène.

Clin d'œil au public: les bienséances interdisent de représenter un meurtre sur la scène.

V, 8 - Granger, gareau, châteaufort, Paquier

Aux Paquier

Granger - Quel climat sont allés habiter nos comédiens ? l'Antipode, ou notre Zénith ?

A G et C

Je vous décoche le bonjour, Chevalier du grand Revers ; et vous l'homme à l'héritage, salut et déliction !

«Amour» Granger parodie l'adresse des rescrits apostoliques: «A tous fidèles chrétiens, salut et dilection en Notre-Seigneur» (Furetière, art. Dilection). Le manuscrit porte déliction, où Jacques Truchet voit une « malice supplémentaire qui fait penser à « délit » (delictum)».

Gareau - Parguene je sis venu nonobstant pour vous débrouiller ma sucssion encore une petite escousse. Excusez l'importunance, c'est la ménagère à mon onc' qui m'a crié dessus pour que je venins. (à Granger) "Que velez-vous que je vous dise ? Elle feset la diablesse. (comme s'il était la tante :) “ monsieur Granger, pis qu'il scet tout, c'est à ly à savoir ça. Va-t'en, va, jean, il te dorra un consille là-dessus.” Dame j'y sis venu. (Il lui présente une fressure de veau pendue au bout d'un bâton.)

La fressure de veau (ou d'agneau ou de porc) est un ensemble de boucherie assez estimé des gastronomes, qui comprend les poumons, le foie, le cœur (et peut-être aussi les ris chez le veau). Cette fressure est accrochée au bout d'un bâton en plein air, au milieu des mouches, ou enveloppée dans un linge en baluchon.

Tanquia, pendant qu'on y est, comme dit l'autre, vela une petite douceur que notre Mère-grand vous envoie.

Granger - Va, cher ami, je ne suis pas jurisconsulte mercenaire.

Gareau ne vient plus demander Manon en mariage, mais conseil pour l'héritage. D'où le cadeau qu'il lui offre, et le refus de Granger.

Gareau - La, la, prenez toujours ; vaut mieux un tien, que deux tu l'auras.

Granger a peur qu'elle ne salisse ses vêtements; mais Gareau a pu déplier le paquet pour lui montrer le contenu et l'approcher un peu trop près de son habit.

Granger - Je te dis encore un coup, que je te remercie.

Gareau - Prenez, vous dis-je, vous ne savez pas qui vous prendra.

Proverbe populaire, assez inattendu ici.

Granger - Et fi ! champêtre agronome,

« Qui vient d'ailleurs » (contraire d'indigène): Granger repousse Gareau. Le manuscrit donne acrogène, que Jacques Truchet propose de lire agrogène : « né dans les champs ».

prends-tu mes vêtements pour la marmite de ta maison ?

Gareau - Ho, ho, tredinse, il ne sera pas dit que j'usions d'obliviance : bien que je sois quelqu'un de peu, je ne suis pas sans bonnes manières.

«Ho, ho, Notre-Dame, il ne sera pas dit que je sois oublieux; bien que je sois quelqu'un de peu, je ne suis pas sans bonnes manières.»
S'il n'hérite pas, il restera pauvre. Ce n'est pas un laboureur avec une situation établie.

Granger - Veux-tu donc me salir de la tête aux pieds ?

Gareau - mais stanpandant, vous le prendrez da, car on me crierais dessus sinon ; et pis vous en garderiez de la rancœur contre moi.

«Par ma foi, vous le prendrez. Je sais bien, comme dit l'autre, que je ne suis pas digne d'être capable; mais cependant, il n'y a rien qui ressemble si bien à un chat qu'une chatte. Par ma foi, vous le prendrez, oui, car on me crierait dessus, et puis vous en garderiez de la rancœur contre moi.» On peut être surpris de voir chez Gareau la finesse de cette dernière observation.

Granger - O vénérable confrère de Pan,

Il insiste sur la rusticité de Gareau.

cesse enfin de diffamer mes ornements, et je te permets, de rester spectateur d'une invention théâtrale la plus hilarieuse du monde.

châteaufort - J'y entre aussi, et pour récompense je te permets, en cas d'alarme de te mettre à couvert sous le bouclier impénétrable de mon terrible nom.

Granger - J'en suis d'accord.

Ch passe

Paquier/Marie-Hélène - (à châteaufort) Mais, monsieur, je voudrais bien savoir qui vous êtes, vous qui vouliez entrer.

châteaufort - Je suis le Fils du Tonnerre, le frère aîné de la foudre ; le cousin de l'éclair ; l'oncle du tintamarre ; le gendre des Furies ; le mari de la Parque ; le proxénète de la Mort !

Paquier/Marie-Hélène - Voyez si j'avais tort de lui refuser l'entrée. Comment un si grand Homme pourrait-il passer par une si petite porte ?

Christine - Monsieur, on vous souffre, à condition que vous laissiez vos parents dehors car avec le Bruit, le Tonnerre, et le Tintamarre, on ne pourrait rien entendre.
(Ils entrent)

V, 9 - Corbineli, Granger, Châteaufort, Paquier, Gareau, La Tremblaye, Charlot, Manon, Genevote

Corbineli - Tout est prêt. Faites seulement apporter un siège, pour vous y installer, car vous avez à paraître pendant toute la pièce.

Les Petits Paquier passent la tête au travers du rideau pour voir ce qui se passe.

Paquier Daïna/soumya - Pour vous, ô seigneur de vaste étendue, plongez-vous dans celui-ci,

Marie amène la chaise.

Probablement une chaise, large et située en hauteur, pour que la réflexion de Paquier soit justifiée.

Marie mais gardez d'ébouler sur la compagnie, car nos reins ne sont pas à l'épreuve des pierres, des montagnes, des tours, des roches, des buttes, et des châteaux.

Avant qu'il s'asseye.

Granger - Çà donc, que chacun s'habille. Hé ! quoi je ne vois point de préparatifs ? Où sont donc les masques des Satyres ? les chapelets et les barbes d'ermites ? les carquois des Cupidons ? Les flambeaux des Furies ? je ne vois rien de tout cela.

C'est l'attirail d'une pastorale ou d'une tragi-comédie.

Genevote - Notre action n'a pas besoin de toutes ces simagrées. Comme ce n'est pas une fiction, nous n'y mêlons rien de feint ; nous ne changeons point d'habit ; Cette place nous servira de théâtre, et vous verrez toutefois que la comédie n'en sera pas moins divertissante.

Granger - Je conduis la ficelle de mes désirs, au niveau de votre volonté. Mais déjà le feu des gueux

C’est le soleil, dans la langue burlesque.
« Le soleil » La nuit était déjà tombée au quatrième acte, mais maintenant les chandelles sont allumées.

fait place à nos chandelles.

Les Petits Paquier vont jouer aux cartes sur l'esc. C
Renverser l’acte I du Rostand
DÉBUT DU ROSTAND

Paquier, poursuivant un quidam - Holà! vos quinze sols!

Le cavalier - J'entre gratis !

Paquier - Pourquoi ?

Le cavalier - Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

Paquier, à un autre cavalier qui vient d'entrer - Vous ?

2 ème cavalier - Je ne paye pas !

Paquier - Mais...

2 ème cavalier - Je suis mousquetaire.

1 er cavalier, au deuxième - On ne commence qu'à deux heures. Le parterre est vide. Exerçons-nous au fleuret.

Ils combattent en contre-bas J

Un laquais, entrant Kata - Pst... Flanquin...

L'autre laquais attendait sur l'escalier C.

un autre, déjà arrivé Daïna- Champagne ?...

1er laquais, lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint David Cartes. Perrine Dés. Il s'assied par terre - Soumya Jouons.

2 eme laquais, même jeu -Alice Oui, mon coquin.

1 er laquais Marina, tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume et colle par terre - J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.

Un garde, à une bouquetière qui s'avance - C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !...
(Il lui prend la taille)

un des bretteurs, recevant un coup de fleuret - Touche !

Un des joueurs Imane - Trèfle !

Le garde, poursuivant la fille - Un baiser !

LA BOUQUETIERE, se dégageant - On voit !...

Elle dégage vers J.

le garde, l'entraînant dans les coins sombres - Pas de danger !

Un homme, s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche Christian- Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.

Il a payé sa place. Yves a la perruque de Dom Juan.

Un bourgeois, conduisant son fils Yves- Plaçons-nous là, mon fils.

Un joueur Alice - Brelan d'as !

Un homme, tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi Rémi - Un ivrogne doit boire son bourgogne...
(il boit) à l'hôtel de Bourgogne !

Le bourgeois, à son fils - Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
(Il montre l'ivrogne du bout de sa canne.) Buveurs...
(En rompant, un des cavaliers le bouscule) Bretteurs !
(il tombe au milieu des joueurs) Joueurs !

Les Paquier se mettent en farandole.

Le garde ( derrière lui, lutinant toujours la femme) - Un baiser !

Le bourgeois, éloignant vivement son fils - Jour de Dieu ! Et penser que c'est dans une salle pareille Qu'on joua du Rotrou, mon fils!

Le jeune homme - Et du Corneille !

UNE BANDE DE PAGES, se tenant par la main, entre en farandole et chante - Tra la la la la la la la la la la lère...

Paquier, sévèrement aux pages Christine - Les pages, pas de farce !...

1er page (avec une dignité blessée) Soumya - Oh ! Monsieur! ce soupçon !...
(Vivement au deuxième, dès que Paquier a tourné le dos.) Perrine - As-tu de la ficelle ?

2ème page Imane- Avec un hameçon.

1er page Soumya - On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.

Un tire laine (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvais usine) Marie
Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque :
Puis donc que vous volez pour la première fois...

2 ème page (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures) Soumya- Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?

3 ème page (d'en haut) Imane - Et des pois !

Il souffle et les crible de pois.

Corbineli - SILENCE !

Tous ...

Granger - Ça, qui de vous le premier estropiera le silence ?

Hautbois : TE DEUM Charpentier

Commencement de la Piece

Sur le mode parodique, en abrégé et à la volonté de mourir près, cette pièce dans la pièce reprend l’intrigue principale. C’est un duo d’amour qui évoque les obstacles que le père du jeune homme n'a cessé d'opposer à l’union des amoureux, et qui se termine par la décision d'obtenir enfin le consentement ou de mourir.
Lope de Vega a écrit "L'Enlèvement d'Hélène" qui a des similitudes avec “Le Pédant joué” mais il n'y a pas signature d'un vrai-faux contrat, tandis qu'aucun enlèvement n'a lieu chez Cyrano. D'ailleurs, celui-ci n'a vraisemblablement pas connu cette œuvre.


En ce qui concerne Granger, rien ne semble pouvoir le neutraliser. Il faut inventer un stratagème, un piège à la hauteur de sa monomanie qui permettrait de mettre fin à ses nuisances c’est-à-dire de le réduire au silence. C’est ce qui va finir par arriver dans le dénouement. La dernière scène de la pièce est à ce titre du même ordre que la première. Le langage théâtral est aussi un langage de l'illusion. La folie du pédant consiste à ne pouvoir distinguer ce qui relève de la vérité et ce qui est du mensonge tout simplement parce qu'il est ébloui par sa propre falsification de la réalité. Il est enfermé dans sa monstruosité et rien rie semble pouvoir le ramener à la raison. (Roye)Chasteaufort est un des derniers matamores à évoluer sur les tréteaux. Quelques années plus tard, la figure du guerrier amoureux disparaîtra définitivement des listes de personnages. Cyrano a poussé ses traits au paroxysme marquant peut-être un point de non-retour. Le monde caricatural de l'amour et de la mort qui se dessine avec ce personnane est une image déformée de valeurs chevaleresques et aristocratiques devenues anachroniques. Le théâtre n'a plus besoin d'en faire une figure ridicule parce que les temps ont changé. Tel n'est pas le cas avec le pédant. S'il est joué et mis à I’écart, sa capacité de nuisance demeure. L'émergence d'un autre rapport au savoir, et d'une autre façon de comprendre le monde, se heurte à la violence de ceux qui n'acceptent pas l'altérité et le changement. Les polémiques dans le domaine des idées se multiplient comme les arrêts et les condamnations. Penser et juger différemment de ce qu'affirment la doctrine et les autorités traditionnelles est une faute voire un crime dont on doit être puni. Le monde des collèges et des universités constitue une citadelle d’intolératice et d'archaïsme que la dénonciation du pédant contribue à ébrécher.
La force du Pédant joué est de placer continuellement le collège de Beauvais et la fonction du pédant dans l'espace comique et ridicule du personnage de comédie. Cyrano insiste sur la figure du pédagogue corrompu autant que sur celle du savant intolérant. Ce qui est effrayant, c'est que Granger a la responsabilité d'instruire des élèves, de former des esprits, d'inculquer des valeurs morales. La virulence de la charge cyranienne contre les pédants trouve aussi une explication dans cet espace critique. L'aspect autobiographique a souvent été relevé à juste litre Granger est la déformation de Grangier, l'ancien professeur de Cyrano dans le même collège de Beauvais. Mais il est aussi nécessaire de replacer la dénonciation du pédantisme dans l'ensemble de son œuvre. Elle tend à mettre à mal toutes les formes de domination sur les esprits, toutes les formes d’aliénation des consciences. Cyrano a perçu combien le pédantisme constitue une perversion qu'il Ltut dénoncer en montrant tous les aspects de sa corruption. La victoire de Granger sur Chasteaufort est sur ce point hautement symbolique. Il est le plus monstrueux des deux,
On ne peut s’empêcher aussi de penser à une autre explication. Celle de la jubilation éprouvée par l'homme de lettres en écrivant les répliques de ses personnages. Le ridicule permet de dénoncer des travers tout en autorisant l'auteur à s'affranchir des limites raisonnables de l'écriture. Le pédant et le matamore offrent l’occasion unique pour un auteur de s'exercer sans risque à une écriture qui confine au non-sens. La dérision permet la déraison. L'écriture de Cyrano en repousse les Iimites. Le lecteur est ainsi entraîné à partager un rire qui dénonce et qui offre du plaisir, un rire de la répulsion mais aussi de la fascination.
Les travers du pédant et du matamore, aussi monstrueux soit-ils, nous amènent à nous interroger sur le rapport que chacun peut ou veut entretenir avec le langage. Dans ce cas, la plus grande qualité de Cvrano est de permettre d’en juger tout en nous avertissant du danger encouru. Il y a peut-être un Granger ou un Chasteaufort qui se cache au fond de nous ce dont nous devons être pleinement conscient sous peine d’être joué à notre tour. Cela méritait bien d'en faire l'objet d'une comédie. (Roye)

Genevote - Enfin, qu'est devenu mon soupirant ?

elle entre avec dynamisme

Charlot - Il est si bien perdu, qu'il ne souhaite pas de se retrouver.

Phrase à double-sens. Jouons-la positive. Elle vient à lui

Genevote - Je n'ai point encore su le lieu ni le temps qui conspirèrent à la naissance de votre passion...

Charlot - Hélas ! ce fut aux Carmes,

elle se met dans ses bras.

un jour que vous étiez au sermon...

Granger - Soleil, mon Soleil, qui tous les matins faites rougir de honte la céleste Lanterne...

Corbineli - Je pense, ma foi, que vous êtes fou de les interrompre : ne voyez-vous pas bien que tout cela est de leur personnage ?

Transformé en metteur en scène, Corbineli rappelle à l'ordre Granger qui interrompt la représentation. La confrontation du dramaturge et du pédant révèle l'opposition entre le théâtre vivant et le théâtre savant.

Tout est fondé sur l'exactitude du reflet, à une exception majeure près : seule l'intrigue est reprise, pas les discours des pédants ; Granger, au contraire, est sans cesse prié de se taire. C'est parce qu'elle n'est pas une comédie de mot que la comédie intérieure peut amener la première à une action (la signature du contrat) et à une issue. L'opposition des pédants, Granger et Paquier, qui interrompent de l'extérieur et empêchent cette comédie intérieure fait que sur l'ensemble du spectacle, les discussions entre Granger et Corbineli sont aussi longues que le dialogue de la pièce dans la pièce. Le théâtre performatif doit surmonter les obstacles des discours pédants. Selon G. Forestier, c'est le seul cas de théâtre dans le théâtre où un metteur en scène soit obligé d'intervenir au cours d'une représentation intérieure". Granger, lorsqu'il confie à Corbineli sa stature de metteur en scène le fait en ces termes : « Je te déclare Plénipotentiaire de ce traité comique » ( V, 5).

elle se re-met dans les bras de Ch.

Charlot - Tous les attraits de votre beauté vinrent assiéger ma raison, et il ne me fut pas possible de les haïr, après les avoir considérés.

Charlot emploie le style de la poésie galante : Ces ennemis sont les espèces, c'est-à-dire les aspects (species) de la beauté de Genevote.

Granger - Allons, ma Nimphelette, allons, il est vergogneux aux dames pudibondes d'écouter un tant vert jouvenceau.

Corbineli - Que Diable ! Laissez-les parler, ou bien nous donnerons votre rôle à quelqu'un qui s'en acquittera mieux que vous.

Genevote - Je devine et je crois tout ce que vous souhaitez.

Elle s'agenouille devant lui et lui embrasse les mains.

Mais je m'étonne que vous ne travailliez pas plus courageusement aux moyens de posséder un trésor pour qui vous avez tant de passion.

il lui lache les mains.

Charlot - Mademoiselle, tout ce qui dépend d'un bras plus fort que le mien, je le souhaite, et ne le promets pas.

il s'agenouille à elle

Au moins suis-je assuré de vous faire paraître mon amour par mon combat,

Il s'avance vers Gr

d'ailleurs j'ai fait dire à mon père que j'avais l'intention de lui désobéir. Paquier, as-tu dit à mon Père que j'étais résolu malgré son commandement, de passer outre ?

Il fait de son scénario un poignard.

Odette Paquier - Corbineli, souffle-moi.

Dans “Les Plaideurs”, Racine reprend l’épisode du souffleur, tiré de la comédie dans la comédie.

Corbineli, tout bas - Non, Monsieur, je ne m'en suis pas souvenu.

Odette Paquier - Non, monsieur, je ne m'en suis pas souvenu.

Charlot, il tire l'épée sur Paquier - Ha ! maraud, ton sang me vengera de ta perfidie !

Il dresse le poignard-scénario

Corbineli - Fuis-t'en donc, de peur qu'il ne te frappe.

Malentendu comique: Paquier croit qu'on lui souffle une réplique.

Odette Paquier - Cela est-il de mon rôle ?

Corbineli - Oui.

Odette Paquier - Fuis-t'en donc, de peur qu'il ne te frappe.

Charlot - Je sais qu'à moins d'une couronne sur la tête, je ne saurais seconder votre mérite.

«Servir de second à ... ».

Genevote - Les rois, pour être rois, ne cessent pas d'être hommes ; pensez-vous que...

Granger - En effet, les mêmes appétits qui agitent un pou

Dans l'original : un ciron, insecte minuscule et mal différencié, le plus petit des insectes visibles à l'œil nu.
Il s’agit de faire comme si l’univers était “un grand animal”, en reprenant l’analogie renaissante entre l’homme et l’univers, le microcosme et le macrocosme. Mais dans l’univers cyranien, les fictions tendent toujours à prendre de l’autonimie par rapport aux théories qu’elles sont censées représenter ou figurer. Aussi l’image de la “cironalité universelle”, appliquée à ce petit monde qu’est l’homme, se transforme rapidement en une épopée des poux et des cirons, avec ses explorations, ses guerres, ses pestes et ses famines :
[La démangeaison], ce ciron qui la produit, qu’est-ce autre chose qu’un de ces petits animaux qui s’est dépris de la société civile pour s’établir tyran de son pays ? Si vous me demandez d’où vient qu’ils sont plus grands que ces autres petits imperceptibles, je vous demande pourquoi les éléphants sont plus grands que nous.
Moreau : De quelques fictions paradoxales

Les amoureux se rapprochent de Granger.

agitent un éléphant. Ce qui nous pousse à forger un support de marmite, fait à un roi détruire une province. L'ambition allume une querelle entre deux comédiens. La même ambition allume une guerre entre deux potentats. Ils veulent de même que nous, mais ils peuvent plus que nous.

Les Paquier l'applauidissent.
Les amoureux se remettent en place.

Corbineli - Ma foi je vous enchaînerai.

Pour l'empêcher de parler quand ce n'est pas son tour.

Charlot - Pour moi, mon humeur et mon sort m'ont logé dans le monde à l'étage du milieu. Je ne suis point de ces savants qui abandonnent à leurs écrits le soin de les faire vivre après la mort.

Genevote - Mais en revanche, vous n'êtes pas de ces étudiants qui portent le collège partout, qui oublient de ranger leurs notes en sortant du cours et dont les honnêtes gens ne sauraient approcher tant ils puent encore la déclinaison latine.

Charlot - On croira que je veux épouser votre rang.

Genevote - Il suffit que je crois toute choses à votre avantage. A quoi bon me faire tant de protestations d'une amour que je suis bien aise de croire ? Il voudrait bien mieux maintenant être pendus au cou de votre père, et à force de larmes et de prières, arracher son consentement pour notre mariage.

Charlot - Allons-y donc. Monsieur, je viens me conjouïr avec vous de ma bonne fortune et partager le bonheur d'une si précieuse conquête.

Genevote - Et moi, vous témoigner l'envie que j'ai de vous faire bientôt grand-père.

Granger - Comment, grand Père ? je veux bien tirer de vous une propagation de petits individus, mais j'en veux être cause prochaine, et non pas cause éloignée.

Langage philosophique.

Corbineli - Ne vous tairez-vous pas ?

Granger - Cœur bas et ravalé,

« Avili ».

n'as-tu point de honte de consumer l'avril

“Le printemps”.

de tes jours à cajoler une fille ?

Cajoler « se dit plus particulièrement à l'égard des femmes et des filles, dont on tâche de surprendre les faveurs, à force de leur dire des douceurs et des flatteries» (Furetière).

Corbineli - Ne voyez-vous pas que l'ordre de la pièce demande qu'ils disent tout cela ?

Granger - Ils n'ont pas assez de bien l'un pour l'autre, je ne souffrirai jamais...

Genevote - Non, non, monsieur, je suis d'une condition qui vous défend d'appréhender la pauvreté pour vos petits.

Elle s'avance et lui donne une bague.

Je souhaiterais seulement que vous eussiez une terre que nous avons à huit lieues d'ici : la solitude agréable des bois, le vert émaillé des prairies, le murmure des fontaines, l'harmonie des oiseaux, tout cela repeinturerait de noir votre poil déjà blanc.

Vous revigorerait.

Granger - Ah ! sirénique laronnesse des cœurs ! je vois bien que vous guettez ma raison au coin d'un bois, que vous la voulez égorger sur le pré, ou bien l'ayant submergée à la fontaine, la donner à manger aux oiseaux.

Charlot - Aussi n'espérais-je pas que la raison vous fît paraître ce que l'amour vous commandait de refuser. Je suis venu...

Marie-Hélène Paquier - J'ai vu, j'ai vaincu, dit César, au retour des Gaules.

Charlot - Vous conjurer... De reprendre la vie que vous m'avez prêtée.

Marie-Hélène Paquier - Il était bien fou, de vous prêter une chose dont on n'a jamais assez.

Charlot - Frappez ! Qu'attendez-vous ?

Marie-Hélène Paquier - Il attend que la vache soit pleine pour tuer le taureau.

Corbineli - Le diable t'emporte, coquin !

Marie-Hélène Paquier - Il me rapportera.

Corbineli - Un bâton quelque jour reconnaîtra tous ces bons offices.

Marie-Hélène Paquier - Cicéron a dit : tout ce qui est honnête est vertueux.

Genevote - Quoi, monsieur ! Vous ne dîtes mot. Est-ce l'appréhension de voir tirer votre sang de nos veines qui vous a gelé la parole ?

Corbineli - Qu'est-ce ? Êtes-vous trépassé ? Que répondez-vous ?

Granger - Ah ! que tu viens de m'arracher d'une belle pensée. Je rêvais quelle est la plus belle figure, de l'antithèse ou de l’interrogation.

Une fois de plus, Granger sort de la comédie feinte pour revenir à des préoccupations de pédant.

Corbineli - Ce n'est pas cela dont il est question. Nous parlons de marier mademoiselle et votre fils.

Granger - Que parlez-vous de mariage avec cet hobereau ? Êtes-vous orbe de la faculté intellectuelle ? Êtes-vous hétéroclite

D'après Furetière, on appelle ainsi les mots qui ne suivent pas une règle ordinaire.

d'entendement ? Ou le microcosme parfait d'une continuité de chimères abstractives ?

« Ou n'êtes-vous qu'une suite de rêveries sans réalité ?». Dans la conception de nombreux savants de l'antiquité ou de la Renaissance, l'homme est uii microcosme, un « petit monde », reflet de l'Univers.

Corbineli - A force de représenter une fable, la prenez-vous pour une vérité ? Ce que vous avez inventé vous fait-il peur ?

Charlot - Et toi, Paquier, surtout maintenant garde-toi bien de parler, car il paraît ici un muet que tu représentes.

Il faut empêcher Paquier de dévoiler le pot aux roses, comme il l'a déjà fait plus haut.

Corbineli - Dépêchez-vous d'accorder cette fille à votre fils. Mariez-les.

Granger - Comment, marier, c'est une comédie ?

Corbineli - Hé bien, ne savez-vous pas que la conclusion d'un poème comique est toujours un mariage ?

Granger - Oui, mais comment serait-ce ici la fin, il n'y a pas encore un acte.

Jeu de mots sur l'acte de notaire ?

Corbineli - Nous avons uni tous les cinq en un, de peur de confusion : cela s'appelle une pièce à la sannoisienne.

Par allusion au mariage de Marie-Louise de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne, dont la conclusion rapide avait étonné tout le monde.
Corbi place tout le monde.

Granger - Ha bon, comme cela je te permets de prendre mademoiselle pour légitime épouse.

La Tremblaye - Et moi j'y consens.

Genevote - Vous plaît-il de signer les articles, voilà le notaire tout prêt.

Christine Paquier - J'enrage d'être muet, car je dirais quelque chose de beau.

Corbi va chercher G
La comédie dans la comédie s'achève sur une réplique révélatrice due à Paquier, qu'il a fallu faire taire parce qu'il interrompait la «représentation» d'envolées intempestives: «J'enrage d'être muet, car je dirais quelque chose de beau.» Seuls ceux qui ne parlent pas pour rien - La Tremblaye ou Corbineli - arrivent à leurs fins, renvoyant à leurs chimères les personnages qui croyaient détenir un pouvoir fondé sur le verbe.

Gareau - Ah l par ma foi, moi aussi ! Ça m'rappelle ma femme. Feu la pauvre défunte, Dieu ait son âme, da, elle m'en fit voir de belle. Par ma figuette, elle me boutit à porter des cornes en tout bien et tout honneur. Stanpandant la bonne chienne qu'elle était...

Corbi va chercher C

Corbineli - C'est maintenant à vous, Monsieur, pour combler la félicité de ces nouveaux mariés, d'augmenter leur revenu de celui d'un Empire. Il vous sera bien-aisé, puis que vous faites chanceler la couronne d'un Monarque en la regardant.

Châteaufort - Je donne assez, quand je n'ôte rien, et je leur ai fait beaucoup de bien, de ne leur avoir point fait de mal.

Charlot - Mon petit cœur, il est fort tard, allons nous mettre au lit.

Gareau - Ben tiens ! Cette nuit y fera clair de l'Une, et demain y fera clair de l'Autre.

Fin de la Comedie

Granger - Hé bien, Mademoiselle, que dites-vous de notre Comédie ?

Genevote - Elle est belle. Mais apprenez qu'elle est de celles qui durent autant que la vie. Vous nous avez marié vous-même en signant les articles de ce contrat qui est véritable.

Le contrat de mariage qui termine le dialogue se révèlel être véritable, tout autant que le notaire qu'on avait introduit pour la circonstance. La réalité rejoint donc la fiction, grâce à la mise en abyme. « Granger, en tant que spectateur d'une action dramatique, est contraint de prendre pour fiction une histoire vraie, qu'on lui décrit expressément comme non-fictionnelle ».

Granger - Alea jacta est. O Tempora ! O Mores ! Damned

C'est la vraie fin.
«0 temps, ô mœurs !», Cicéron, Première Catilinaire.

J'ai été joué.

Tous - Le Pédant a été joué !

Dans le manuscrit, il y a un monologue dans cette ultime séquence. Pour Blanc, il s'intègre on ne peut plus mal à la comédie. L'édition a supprimé la méditation libertine sur la mort, par laquelle Granger terminait sa pièce, sorte de parabase, où, oubliant son personnage et l'esprit même de sa comédie, il parlait, comme en son nom. La tirade finale de Granger est incongrue et n'a aucun rapport ni avec la pièce ni avec le caractère du personnage,

En effet, une vieille édition du Pédant (Lachèvre, 1921) reprend la fin de la pièce telle qu'elle est dans le manuscrit de la BNF. Au lieu des simples mots "O tempora o mores", Granger fait une longue tirade, sous forme de dialogue avec la mort, qui n'est pas sans rappeler la fameuse scène du Cyrano de Rostand. Surtout cela évoque du pur Savinien Cyrano, celui qui souvent s'exprime par Séjanus.
"- Hé bien, me dit-elle, il est vrai, je suis la mort, je viens ici pour t'avertir que tu mourras
- Il le faut bien puisque j'ai vécu, lui répondis-je effrontément"
De plus Cyrano qui parle par la bouche de Granger : inattendu. Nous conforte dans l'idée qu'il a fini l'écriture de cette pièce dans un autre état d'esprit que celui avec lequel il la débuta. Les années sont passées par là et peut-être la maladie, que nous situons vers 1645, (mais comme il se doit nous sommes un peu seuls sur ce coup là), soit justement à la fin du travail d'écriture et un peu avant la représentation (1646 pour Barry Russell). Nous n'avons aucune preuve, comme d'hab, mais tout cela concorde.

Quelle est cette fin ? On pourrait penser que l'ombre de la scène de l'échelle s'est rapprochée, que la farce n'en était pas une. Oui, la fausse pièce revêt quelques accents de tragédie, d'ailleurs Granger à un moment s'étonne d'être dans un comédie. Il n'en démordra pas, le Pédant ne finira pas par un mariage. La fin parle d'échafaud, d'homicide (peut-être renvoyant au poignard proposé par Charlot, dans la fausse pièce). Au moment ou je la découvre cette scène est un peu obscure de prime abord, ambivalente (comme souvent chez Cyrano), voici la dernière phrase :

"Cette orgueilleuse Pelée se trouva si camuse de voir ainsi chiffonner sa tyrannie, qu'elle me pardonna, comme je lui pardonne"

Hautbois + Clarinettes : Il en faut peu pour être heureux

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