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Travail sur les deux premières
scènes du spectacle Dans
" Molière Médecin ", nous montrons que
le charlatanisme médical n'est peut-être pas mort.
Tout au moins la magie médicale reste d'actualité.
Des termes complexes qui nous bluffent, des mandarins imbus d'eux-mêmes
ont perdu le sens des réalités, des gens qui s'inventent
des maladies et d'autres qui profitent de la crédulité.
De Molière à la série " Urgences ",
en passant par " Knock ", les " Dottore "
de la Commedia dell'arte ne sont pas morts.
Voici quelques pistes, sur les deux
premières scènes du spectacle, pour commencer un
travail.
Dans la première scène,
nous avons cherché à expliquer les termes médicaux
dans les termes du XVIIe s.
Outre les textes cités, nous proposons deux livres facilement
disponibles en bibliographie :
Hippocrate, De l'art médical, Livre de poche, 1994
Hippocrate, Connaître, soigner, aimer, Points Seuil 1999
Pour le second texte, nous avançons
nos propositions de mise en scène et le parallèle
avec la recette du Gloubi-boulga.
Monsieur de Pourceaugnac
I, 8
PREMIER MÉDECIN. Comme
ainsi soit qu'on ne puisse guérir une maladie qu'on ne
la connaisse parfaitement, et qu'on ne la puisse parfaitement
connaître sans en bien établir l'idée particulière,
et la véritable espèce, par ses signes diagnostiques
" Diagnostic
: signes et symptômes qui donnent la connaissance de la
nature et des causes de la maladie " (Furetière).
Pléiade, p. 1402.
Mot rare dans les textes hippocratiques, et qui n'est pas proprement
médical ; c'est tout simplement le fait de bien discerner
: " Quant aux prédictions brillantes et théâtrales,
elles se tirent du diagnostic qui prévoit par quelle
voie, de quelle manière, en quel temps chaque affection
finira, soit qu'elle tourne vers la guérison, soit qu'elle
tourne vers l'incurabilité. " Hippocrate, De l'Art
médical, LDPoche, p. 299
Signes diagnostiques, signes caractéristiques d'une maladie,
permettant d'en faire le diagnostic. © Larousse-Bordas
1998
et prognostiques,
" Pronostic
: juger de l'événement [issue] d'une maladie
par les premiers symptômes " (Furetière).
Pléiade, p. 1402.
vous me permettrez, Monsieur
notre ancien, d'entrer en considération de la maladie dont
il s'agit, avant que de toucher à la thérapeutique,
Relatif au traitement
des maladies. n.f. 1. Partie de la médecine qui se rapporte
à la manière de traiter les maladies. 2. Manière
choisie de traiter une maladie ; traitement. © Larousse-Bordas
1998
et aux remèdes qu'il nous
conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc,
Monsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent
est malheureusement attaqué, affecté, possédé,
travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort
bien mélancolie hypocondriaque,
" Hypocondre
"
partie supérieure du bas-ventre [] en l'hypocondre droit
est situé presque tout le foie, au gauche la rate et
la plus grande portion du ventricule ou de l'estomac "
(Furetière). Pléiade, p. 1402.
" Hypocondriaque : qui est travaillé des vapeurs
et fumées qui s'élèvent des hypocondres,
qui troublent le cerveau, d'où vient qu'on appelle un
visionnaire, un fou mélancolique, un hypocondriaque,
un fou par intervalles " (Furetière). Pléiade,
p. 1402.
" Mélancolie hypocondriaque cause une rêverie
sans fièvre, accompagnée d'une frayeur et tristesse
sans cause apparente, qui provient d'une humeur ou vapeur mélancolique,
laquelle occupe le cerveau et altère la température.
Cette maladie fait dire ou faire des choses déraisonnables,
jusqu'à faire faire des hurlements à ceux qui
en sont atteints, et cette espèce s'appelle lycanthropie.
La mélancolie vient quelquefois par le propre vice du
cerveau, quelquefois par la sympathie de tout le corps, et cette
dernière s'appelle hypocondriaque, autrement venteuse.
Elle vient des fumées de la rate. La passion mélancolique
est au commencement aisée à guérir; mais
quand elle est envieillie et comme naturalisée, elle
est du tout incurable, selon Trallien " (Furetière).
Pléiade, p. 1402-1403.
espèce de folie très
fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme
vous,
Dieu romain de
la Médecine, identifié à l'Asclépios
de la mythologie grecque.
consommé dans notre art,
vous, dis-je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le harnois,
et auquel il en a tant passé par les mains de toutes les
façons. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque,
pour la distinguer des deux autres ; car le célèbre
Galien
Médecin
grec (Pergame v. 131 - Rome ou Pergame v. 201). Malgré
ses erreurs et ses théories fantaisistes, il fit d'importantes
découvertes en anatomie, utilisa l'expérimentation
animale, encouragea l'examen du malade et le diagnostic logique.
Il s'opposa aux thèses d'Hippocrate mais reprit en fait
certaines de ses idées. Comme avant lui Asclépiade
et Celse, ce médecin et philosophe représente
l'apport du monde grec à la médecine romaine.
L'Europe en fera un des piliers de la médecine jusqu'à
la Renaissance. © Larousse-Bordas 1998
Médecin latin de l'époque des Antonins. Pléiade,
p. 1401.
établit doctement à
son ordinaire trois espèces de cette maladie que nous nommons
mélancolie, ainsi appelée non seulement par les
Latins, mais encore par les Grecs, ce qui est bien à remarquer
pour notre affaire : la première, qui vient du propre vice
du cerveau ; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu
atrabilaire ; la troisième, appelée hypocondriaque,
qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque
partie du bas-ventre et de la région inférieure,
mais particulièrement de la rate,
Selon Galien,
allégué par Furetière, la rate a pour fonction
de nettoyer le sang féculent et d'attirer l'humeur mélancolique.
Puisqu'elle ne remplit plus cette fonction de filtre, elle laisse
monter au cerveau des " fuligines épaisses et crasses
". Pléiade, p. 1403.
dont la chaleur et l'inflammation
portent au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines
Fuligines, pas
dans les dictionnaires du XVIIe s., mais " fuligineux "
: fumée épaisse. Pléiade, p. 1403
Une vapeur fuligineuse : " Vapeur : humeur subtile qui
s'élève des parties basses des animaux, qui occupe
et blesse leur cerveau " (Furetière). Pléiade,
p. 1325-26
" Fuligineuse: qui contient de la suie. Les médecins
disent que la rate envoie des vapeurs fuligineuses au cerveau
"(Furetière). Pléiade, p. 1403.
(lat. fuligo, suie). Qui produit de la suie ; qui a la couleur
de la suie ; noirâtre : Flamme fuligineuse. © Larousse-Bordas
1998
épaisses et crasses, dont
la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions
de la faculté princesse,
La Faculté
princesse comprend imagination, mémoire, raisonnement
; c'est l'intelligence. Pléiade, p. 1403.
et fait la maladie dont, par
notre raisonnement, il est manifestement atteint et convaincu.
La preuve est que
Qu'ainsi ne soit, pour diagnostic
incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer
ce grand sérieux que vous voyez ; cette tristesse accompagnée
de crainte et de défiance, signes pathognomoniques
Le mot n'est pas
chez Furetière ni Richelet, c'est-à-dire qu'il
est d'une technicité telle qu'il fait pour le public
l'effet d'un terme de " jargon ". Signe distinctif
d'une maladie. Pléiade, p. 1403.
Signe, symptôme pathognomonique, signe, symptôme
qui permet d'établir le diagnostic certain d'une maladie
parce qu'il en est caractéristique. © Larousse-Bordas
1998
et individuels de cette maladie,
si bien marquée chez le divin vieillard Hippocrate;
Médecin
grec (île de Cos v. 460 - Larissa, Thessalie, v. 377 av.
J.-C.), l'un des plus grands médecins du monde antique
de culture grecque, avec Galien. La légende fait de lui
le père de la médecine. Les nombreux écrits
qui lui sont attribués (qui ne sont pas tous de sa main)
proposent des théories qui paraissent aujourd'hui fantaisistes,
mais Hippocrate s'intéressa aussi à l'examen du
malade et à l'éthique. Son influence se fit sentir
en Europe jusqu'au XVIIe siècle. © Larousse-Bordas
1998
cette physionomie, ces yeux rouges
et hagards, cette grande barbe,
Pourceaugnac est
resté à la mode Louis XIII : moustache et mouche.
Pléiade, p. 1403.
cette habitude
" Habitude
: en physique le tempérament, la complexion du corps
humain " (Furetière). Pléiade, p. 1403.
du corps, menue, grêle,
noire et velue, lesquels signes le dénotent très
affecté de cette maladie, procédante du vice des
hypocondres : laquelle maladie, par laps de temps naturalisée,
envieillie, habituée,
Par suite du temps
écoulé sans soins (" par laps de temps ")
la maladie est devenue une seconde nature, invétérée
(" envieillie "), installée (" habituée
") Pléiade, p. 1403.
et ayant pris droit de bourgeoisie
chez lui, pourrait bien dégénérer ou en manie,
" Manie :
maladie causée par une rêverie avec rage et fureur
sans fièvre, qui provient d'une humeur atrabilaire, engendrée
par adustion [combustion] de la bile, de la mélancolie,
ou du sang " (Furetière). Pléiade, p. 1403.
ou en phtisie,
" Phtisie, maladie du poumon, fièvre
lente, qui consomme le corps. " (Furetière). Pléiade,
p. 1403.
ou en apoplexie,
" Apoplexie
: soudaine privation de sentiment et du mouvement. "
ou même en fine frénésie
" Frénésie:
maladie qui cause une perpétuelle rêverie avec
fièvre []. Différente de la manie et de la mélancolie
parce que celles-ci sont sans fièvre []. Diffère
de la rêverie celle-ci n'est pas perpétuelle et
cesse au déclin de la fièvre. La vraie frénésie
est engendrée au cerveau par son propre vice et inflammation
de ses membranes " (Furetière).
Je comprendrais par fine frénésie soit vraie frénésie,
soit frénésie violente. On voit le pronostic:
la mélancolie hypocondriaque se généralisera;
la fièvre apparaîtra, intermittente puis continuelle;
le poumon puis le cerveau seront atteints; jusqu'à la
folie furieuse et au cabanon. Pléiade, p. 1403.
et fureur.
" Fureur
: la morsure des animaux enragés rend les hommes malades
de fureur; il les faut étouffer. Il prend à cet
homme des accès de fureur si violents qu'il le faut lier
" (Furetière).
M. de Pourceaugnac finira ainsi avec la camisole de force, dans
un cabanon, à moins qu'il n'étouffer entre deux
matelas. Pléiade, p. 1404.
Tout ceci supposé, puisqu'une
maladie bien connue est à demi guérie, car ignoti
nulla est curatio morbi,
" D'une maladie
inconnue, pas de traitement. " Cet aphorisme a une couleur
médicale très satisfaisante; il vient pourtant
à peu près textuellement de la 3e élégie
de Maximianus, qui vivait sous Théodoric. On a de lui
des élégies ardentes, qui ne sont point sans mérite
et qui ont été attribuées parfois à
Cornelius Gallus. Est-ce sans malice que Molière a emprunté
une formule à un poète érotique? Pléiade,
p. 1404.
il ne vous sera pas difficile
de convenir des remèdes que nous devons faire à
Monsieur.
Premièrement, pour remédier à cette pléthore
obturante, et à cette cacochymie
Réplétion
(excès) de bile, de mélancolie ou de flegme. Quand
la réplétion est simplement de sang on l'appelle
pléthore. " La pléthore et la cacochymie
sont les causes antécédentes de toutes maladies
" (Furetière).
L'excès et l'épaisseur des vapeurs, qui montent
des hypocondres [bas-ventre, foie, rate], " obturent "
les conduites et viennent attaquer le cerveau, sont la cause
du mal. D'où le traitement qui s'en prend au sang, véhicule
de toutes ces vapeurs. Pléiade, p. 1404.
luxuriante par tout le corps,
je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement,
c'est-à-dire que les saignées soient fréquentes
et plantureuses : en premier lieu de la basilique,
" La veine
basilique est une veine qui naît du rameau axillaire []
qui va au milieu du pli du coude et qui a deux rameaux. "
(Furetière) Pléiade, p. 1404.
(gr. basilikê, royale, principale). Veine basilique, veine
superficielle de la face interne du bras. © Larousse-Bordas
1998
puis de la céphalique
;
" Céphalique
: la veine du bras qu'on a coutume d'ouvrir pour les douleurs
de la tête. " (Furetière) Pléiade,
p. 1404.
De la tête ; relatif à la tête.
et même, si le mal est
opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture
soit large, afin que le gros sang puisse sortir ; et en même
temps, de le purger, désopiler,
" Désopiler
: déboucher les conduites du corps humain où il
y a eu quelque obturation causée par les mauvaises humeurs
qui s'y sont arrêtées. Les purgatifs sont propres
pour désopiler. Pour se bien porter, il faut avoir la
rate désopilée. " (Furetière) Pléiade,
p. 1404.
et évacuer par purgatifs
propres et convenables, c'est-à-dire par cholagogues,
Ils purgeront la bile. Pléiade, p.
1404.
(gr. kholê, bile, et agein, conduire). Se dit d'une substance
dont l'action est cholérétique (se dit d'une substance
qui augmente, stimule la sécrétion biliaire, comme
l'artichaut, le boldo) © Larousse-Bordas 1998
mélanogogues,
Ils purgeront
la mélancolie. Pléiade, p. 1404.
et ctera ; et comme la véritable
source de tout le mal est une humeur crasse et féculente,
ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte
et salit les esprits
" Esprits:
en terme de médecine, les atomes légers volatils,
qui sont les parties les plus subtiles des corps, qui leur donnent
le mouvement et qui sont moyens (intermédiaires) entre
le corps et les facultés de l'âme L'esprit animal
est défini par Galien : une certaine eison de sang bénin
qui se subtilise dans le cerveau et se répand dans les
nerfs pour leur bailler sentiment et mouvement L'esprit animal
est engendré dans les ventricules du cerveau " (Furetière).
Les esprits animaux de Pourceaugnac sont infectés et
épaissis par les vapeurs venues de la rate, d'où
l'altération des fonctions intellectuelles et hypocondrie,
en attendant pire. Pléiade, p. 1404.
haut
de page
animaux, il est à propos
ensuite qu'il prenne un bain d'eau pure et nette, avec force petit-lait
clair,
Liquide résiduel
de l'écrémage du lait (lait écrémé),
de la fabrication du beurre (babeurre), de la fabrication du
fromage (lactosérum). © Larousse-Bordas 1998
pour purifier par l'eau la féculence
de l'humeur crasse, et éclaircir par le lait clair la noirceur
de cette vapeur ; mais, avant toute chose, je trouve qu'il est
bon de le réjouir par agréables conversations, chants
et instruments de musique, à quoi il n'y a pas d'inconvénient
de joindre des danseurs, afin que leurs mouvements, disposition
et agilité puissent exciter et réveiller la paresse
de ses esprits engourdis, qui occasionne l'épaisseur de
son sang, d'où procède la maladie. Voilà
les remèdes que j'imagine, auxquels pourront être
ajoutés beaucoup d'autres meilleurs par Monsieur, notre
Maître et ancien, suivant l'expérience, jugement,
lumière et suffisance qu'il s'est acquise dans notre art
Dixi.
J'ai dit ; j'ai
fini. Pléiade, p. 1404.
SECOND MÉDECIN. A Dieu
ne plaise, Monsieur, qu'il me tombe en pensée d'ajouter
rien à ce que vous venez de dire! Vous avez si bien discouru
sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie
de Monsieur; le raisonnement que vous en avez fait est si docte
et si beau, qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou, et mélancolique
hypocondriaque; et quand il ne le serait pas, il faudrait qu'il
le devînt, pour la beauté des choses que vous avez
dites, et la justesse du raisonnement que vous avez fait. Oui,
Monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement, graphice
depinxisti,
Vous avez peint
aussi clairement que le ferait un dessein. Pléiade, p.
1405.
tout ce qui appartient à
cette maladie: il ne se peut rien de plus doctement sagement,
ingénieusement conçu, pensé, imaginé,
que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit
pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie; et il
ne me reste rien ici, que de féliciter Monsieur d'être
tombé entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux
d'être fou, pour éprouver l'efficace et la douceur
des remèdes que vous avez si judicieusement proposés.
Je les approuve tous, manibus et pedibus descendo in tuam sententiam.
Au Sénat
romain, les sénateurs pour voter quittaient leur siège
et se massaient à côté du leader qu'ils
approuvaient. Pedibus descendo in tuam sententiam, je me range
à ton avis. Pour ridiculiser son médecin, Molière
lui prête une formule inepte en ajoutant manibus: "
Je me range des pieds et des mains à ton avis. "
Pléiade, p. 1405.
Tout ce que j'y voudrais, c'est
de faire les saignées et les purgations en nombre impair
: numero deus impari gaudet; de prendre le lait clair avant le
bain; de lui composer un fronteau
" Fronteau:
remède qu'on applique sur le front avec un bandeau pour
guérir des maux de tête et de la migraine. On en
fait de rose, de fleur de sureau, de bétoine, marjolaine,
lavande [] avec de l'onguent populem et de l'extrait d'opium
" (Furetière). A la thérapeutique vigoureuse
du premier médecin, le deuxième ajoute quelques
compléments insignifiants, parce qu'il faut bien qu'il
dise quelque chose aussi. Pléiade, p. 1405.
Sel pour " plomb dans la cervelle ".
où il entre du sel: le
sel est symbole de la sagesse; de faire blanchir les murailles
de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses
esprits: album est disgregativum visus;
Le blanc amène
la disgrégation de la vue. Furetière traduit la
formule et ajoute un commentaire qui n'implique pas que cette
" disgrégation " soit un bien: " Le blanc
cause la disgrégation de la vue, la blesse et l'égare,
à cause de plusieurs rayons qui la frappent de tous côtés.
" - Faut-il penser que le malade serait, en voyant du blanc,
amené à élargir son champ de vision, à
ne plus avoir le regard fixe du maniaque mélancolique?
P. donne le clystère à M.
et de lui donner tout à
l'heure un petit lavement, pour servir de prélude et d'introduction
à ces judicieux remèdes, dont, s'il a à guérir,
il doit recevoir du soulagement. Fasse le Ciel que ces remèdes,
Monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au malade
selon notre intention!
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de page
Le Malade imaginaire. I,1
" Parties:
un mémoire de plusieurs fournitures faites par des marchands
ou ouvriers. Proverbialement: des parties d'apothicaires sont
des mémoires de frais dont il faut retrancher la moitié
pour les payer raisonnablement. " (Furetière au
mot apothicaire). - Argan pratique ce retranchement et même
un peu plus. Pléiade, p. 1504.
P. prend tout dans le frigo. Il met dans son
shaker : crème de marron, sirop d'érable, poche
de sang/grenadine, sucre dans sac de poivre, sel et poivre. Cuiller
en bois.
Costume P. : fraise + blouse fermée derrière.
Recette du Gloubi-boulga.
Dans un grand saladier, vous mélangez : de la confiture
de fraises, des bananes mûres à point, bien écrasées,
du chocolat rapé, de la moutarde de Dijon, très
forte, une saucisse de Toulouse, crue mais tiède. A cette
recette de base, Casimir ajoutait parfois : quelques anchois,
ou un peu de crème chantilly.
ARGAN, seul dans sa chambre assis, une table devant
lui, compte des parties d'apothicaire avec des jetons; il fait,
parlant à lui-même, les dialogues suivants. (M) Trois
et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois
et deux font cinq.
P. " Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère
insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir,
humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur. "
M . Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant,
mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles:
" les entrailles de Monsieur, trente sols ". Oui, mais,
Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il
faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les
malades. Trente sols un lavement : je suis votre serviteur, je
vous l'ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans
les autres parties qu'à vingt sols, et vingt sols en langage
d'apothicaire, c'est-à-dire dix sols; les voila, dix sols.
P. secoue son shaker.
P. " Plus, dudit jour, un bon clystère
détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe,
miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver,
et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols. "
M . Avec votre permission, dix sols.
P. goutte son breuvage.
P. " Plus, dudit jour, le soir, un julep,
hépatique, soporatif, et somnifère, composé
pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols. "
Julep. Préparation liquide,
sucrée et aromatisée, servant de base aux potions
(julep simple et julep gommeux). © Larousse-Bordas 1998
M . Je ne me plains pas de celui-là,
car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols,
six derniers.
P. " Plus, du vingt-cinquième, une
bonne médecine purgative et , composée de casse
récente avec séné levantin, et autres, suivant
l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer
la bile de Monsieur, quatre livres. "
M . Ah Monsieur Fleurant, c'est se moquer; il
faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné
de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous
plaît. Vingt et trente sols.
P. " Plus, dudit jour, une potion anodine
et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols. "
Astringente. Se dit d'une substance
qui resserre les tissus ou diminue la sécrétion.
M . Bon, dix et quinze sols.
P. " Plus, du vingt-sixième, un clystère
carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols. "
M . Dix sols, Monsieur Fleurant.
P. " Plus, le clystère de Monsieur
réitéré le soir, comme dessus, trente sols.
"
M . Monsieur Fleurant, dix sols.
P. " Plus, du vingt-septième, une
bonne médecine composée pour hâter d'aller
et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres.
"
M . Bon, vingt et trente sols: je suis bien
aise que vous soyez raisonnable.
P. " Plus, du vingt-huitième, une
prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir,
lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang
de Monsieur, vingt sols. "
Lénifier. 1. Atténuer,
apaiser. 2. Adoucir une douleur au moyen d'un calmant.
M Bon, dix sols.
P. " Plus, une potion cordiale et préservative
composée avec douze grains de bézoard, sirops de
limon et grenade, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres.
"
Bézoard. Concrétion
minérale de l'estomac et des intestins des herbivores,
à laquelle on attribuait autrefois une valeur de talisman
et d'antidote. © Larousse-Bordas 1998
M Ah! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous
plaît ; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être
malade : contentez-vous de quatre francs. Vingt et quarante sols.
Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt.
Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers.
M joue avec la bourse. P la lui prend.
Si bien donc que de ce mois j'ai
pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines;
et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix,
onze et douze lavements; et l'autre mois il y avait douze médecines,
et vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte
pas si bien ce mois-ci que l'autre.
M se rend compte qu'il a eu moins de médecine.
Il devient malade.
Je le dirai à Monsieur
Purgon afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte
tout ceci. Il n'y a personne : j'ai beau dire on me laisse toujours
seul ;
Sur le fauteuil, M se dégage
de la table pour appeler Toinette en Cour.
il n'y a pas moyen de les arrêter
ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens.) Ils n'entendent
point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin,
drelin: point d'affaire. Drelin, drelin, drelin: ils sont sourds.
Toinette !
Martine ! Nicole ! Jacqueline
!
Drelin, drelin, drelin : tout
comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine! Drelin, drelin,
drelin: j'enrage. (Il ne sonne plus mais il crie) Drelin, drelin,
drelin: carogne, à tous les diables! Est-il possible qu'on
laisse comme cela un pauvre malade tout seul? Drelin, drelin,
drelin: voilà qui est pitoyable! Drelin, drelin, drelin
: ah, mon Dieu! ils me laissent ici mourir. Drelin, drelin, drelin.
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