par et avec
Patrice Vion et Marc Favier

Que voulez-vous donc faire, Monsieur, de quatre médecins? N'est-ce pas assez d'un pour tuer une personne?

Molière est célèbre pour ses démêlés avec les médecins. Ils sont présents dans plusieurs de ses pièces. Face à de vrais ou de faux malades,
il est difficile des distinguer les vrais des faux médecins et de savoir lesquels sont les plus dangereux.

A partir des textes de Molière, nous jouons une comédie originale où passent Sganarelle, Toinette, Diafoirus, Gorgibus, et bien d'autres.

Les textes présentés

La Jalousie du barbouillé
Scènes 1, 2, 6

Le Médecin volant
Scènes 3, 4, 5, 8

Dom Juan
Acte III, scène 1

L'Amour médecin
Acte I, scènes 1, 2, 3, 5, 6
Acte II, scènes 1, 2, 3, 4, 5,
Acte III, scènes 1, 5, 6

Le Médecin malgré lui
Acte I, scènes 2, 3, 4, 5
Acte II, scènes 1, 2, 4
Acte III, scènes 1, 2, 6, 7

Monsieur de Pourceaugnac
Acte I, scènes 6, 7, 8, 11
Acte II, scènes 1, 2

Le Malade imaginaire
Acte I, scènes 1, 2
Acte II, scènes 5, 6
Acte III, scènes 5, 10

Les conditions financières
5 €. par élève ( Minimum journalier 700€. ).
Repas pour 3personnes

Les conditions techniques
Nous apportons tout notre matériel.
Plateau minimum : 5 m sur 4.
Puissance d'éclairage min. : 10 kW.
Noir dans la salle souhaité.
Durée du spectacle : 70 minutes.
Temps de montage : un service de 3 heures.
Démontage : une heure.

Maximum de 250 enfants par séance.
Maximum de 3 séances par jour dans un même lieu.
 

 

Excepté quelques élèves qui aiment les pièces plus classiques (mais qui ont quand même bien accroché à la vôtre), l'ensemble était ravi. Ils ont beaucoup apprécié le fait qu'il y ait des musiques qu'ils connaissaient. Ils ont trouvé que le frigo était une très bonne idée ; la tête posée au-dessus de l'affiche de la statue, et de la Joconde, très bien ; l'apprentissage du texte les a subjugués, en particulier avec tous les noms de médicaments ou de pratiques médicales, ainsi que le passage où l'on met une bourse dans un écrin, dans un coffre, dans une pièce.... et le tout à l'envers.
Donc ils ont bien aimé, mais ont parfois été dérouté par la présence des poupées.
Une mention spéciale à Marc. Eh oui ! les élèves ont trauvé que vous dansiez très bien !

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LE DOSSIER PÉDAGOGIQUE

Travail sur les deux premières scènes du spectacle

Dans " Molière Médecin ", nous montrons que le charlatanisme médical n'est peut-être pas mort. Tout au moins la magie médicale reste d'actualité. Des termes complexes qui nous bluffent, des mandarins imbus d'eux-mêmes ont perdu le sens des réalités, des gens qui s'inventent des maladies et d'autres qui profitent de la crédulité. De Molière à la série " Urgences ", en passant par " Knock ", les " Dottore " de la Commedia dell'arte ne sont pas morts.

Voici quelques pistes, sur les deux premières scènes du spectacle, pour commencer un travail.

Dans la première scène, nous avons cherché à expliquer les termes médicaux dans les termes du XVIIe s.
Outre les textes cités, nous proposons deux livres facilement disponibles en bibliographie :
Hippocrate, De l'art médical, Livre de poche, 1994
Hippocrate, Connaître, soigner, aimer, Points Seuil 1999

Pour le second texte, nous avançons nos propositions de mise en scène et le parallèle avec la recette du Gloubi-boulga.

Monsieur de Pourceaugnac I, 8

PREMIER MÉDECIN. Comme ainsi soit qu'on ne puisse guérir une maladie qu'on ne la connaisse parfaitement, et qu'on ne la puisse parfaitement connaître sans en bien établir l'idée particulière, et la véritable espèce, par ses signes diagnostiques

" Diagnostic : signes et symptômes qui donnent la connaissance de la nature et des causes de la maladie " (Furetière). Pléiade, p. 1402.
Mot rare dans les textes hippocratiques, et qui n'est pas proprement médical ; c'est tout simplement le fait de bien discerner : " Quant aux prédictions brillantes et théâtrales, elles se tirent du diagnostic qui prévoit par quelle voie, de quelle manière, en quel temps chaque affection finira, soit qu'elle tourne vers la guérison, soit qu'elle tourne vers l'incurabilité. " Hippocrate, De l'Art médical, LDPoche, p. 299
Signes diagnostiques, signes caractéristiques d'une maladie, permettant d'en faire le diagnostic. © Larousse-Bordas 1998

et prognostiques,

" Pronostic : juger de l'événement [issue] d'une maladie par les premiers symptômes " (Furetière). Pléiade, p. 1402.

vous me permettrez, Monsieur notre ancien, d'entrer en considération de la maladie dont il s'agit, avant que de toucher à la thérapeutique,

Relatif au traitement des maladies. n.f. 1. Partie de la médecine qui se rapporte à la manière de traiter les maladies. 2. Manière choisie de traiter une maladie ; traitement. © Larousse-Bordas 1998

et aux remèdes qu'il nous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc, Monsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent est malheureusement attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien mélancolie hypocondriaque,

" Hypocondre " partie supérieure du bas-ventre [] en l'hypocondre droit est situé presque tout le foie, au gauche la rate et la plus grande portion du ventricule ou de l'estomac " (Furetière). Pléiade, p. 1402.
" Hypocondriaque : qui est travaillé des vapeurs et fumées qui s'élèvent des hypocondres, qui troublent le cerveau, d'où vient qu'on appelle un visionnaire, un fou mélancolique, un hypocondriaque, un fou par intervalles " (Furetière). Pléiade, p. 1402.
" Mélancolie hypocondriaque cause une rêverie sans fièvre, accompagnée d'une frayeur et tristesse sans cause apparente, qui provient d'une humeur ou vapeur mélancolique, laquelle occupe le cerveau et altère la température. Cette maladie fait dire ou faire des choses déraisonnables, jusqu'à faire faire des hurlements à ceux qui en sont atteints, et cette espèce s'appelle lycanthropie. La mélancolie vient quelquefois par le propre vice du cerveau, quelquefois par la sympathie de tout le corps, et cette dernière s'appelle hypocondriaque, autrement venteuse. Elle vient des fumées de la rate. La passion mélancolique est au commencement aisée à guérir; mais quand elle est envieillie et comme naturalisée, elle est du tout incurable, selon Trallien " (Furetière). Pléiade, p. 1402-1403.

espèce de folie très fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme vous,

Dieu romain de la Médecine, identifié à l'Asclépios de la mythologie grecque.

consommé dans notre art, vous, dis-je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le harnois, et auquel il en a tant passé par les mains de toutes les façons. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque, pour la distinguer des deux autres ; car le célèbre Galien

Médecin grec (Pergame v. 131 - Rome ou Pergame v. 201). Malgré ses erreurs et ses théories fantaisistes, il fit d'importantes découvertes en anatomie, utilisa l'expérimentation animale, encouragea l'examen du malade et le diagnostic logique. Il s'opposa aux thèses d'Hippocrate mais reprit en fait certaines de ses idées. Comme avant lui Asclépiade et Celse, ce médecin et philosophe représente l'apport du monde grec à la médecine romaine. L'Europe en fera un des piliers de la médecine jusqu'à la Renaissance. © Larousse-Bordas 1998
Médecin latin de l'époque des Antonins. Pléiade, p. 1401.

établit doctement à son ordinaire trois espèces de cette maladie que nous nommons mélancolie, ainsi appelée non seulement par les Latins, mais encore par les Grecs, ce qui est bien à remarquer pour notre affaire : la première, qui vient du propre vice du cerveau ; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire ; la troisième, appelée hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas-ventre et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate,

Selon Galien, allégué par Furetière, la rate a pour fonction de nettoyer le sang féculent et d'attirer l'humeur mélancolique. Puisqu'elle ne remplit plus cette fonction de filtre, elle laisse monter au cerveau des " fuligines épaisses et crasses ". Pléiade, p. 1403.

dont la chaleur et l'inflammation portent au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines

Fuligines, pas dans les dictionnaires du XVIIe s., mais " fuligineux " : fumée épaisse. Pléiade, p. 1403
Une vapeur fuligineuse : " Vapeur : humeur subtile qui s'élève des parties basses des animaux, qui occupe et blesse leur cerveau " (Furetière). Pléiade, p. 1325-26
" Fuligineuse: qui contient de la suie. Les médecins disent que la rate envoie des vapeurs fuligineuses au cerveau "(Furetière). Pléiade, p. 1403.
(lat. fuligo, suie). Qui produit de la suie ; qui a la couleur de la suie ; noirâtre : Flamme fuligineuse. © Larousse-Bordas 1998

épaisses et crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse,

La Faculté princesse comprend imagination, mémoire, raisonnement ; c'est l'intelligence. Pléiade, p. 1403.

et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est manifestement atteint et convaincu.

La preuve est que

Qu'ainsi ne soit, pour diagnostic incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez ; cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognomoniques

Le mot n'est pas chez Furetière ni Richelet, c'est-à-dire qu'il est d'une technicité telle qu'il fait pour le public l'effet d'un terme de " jargon ". Signe distinctif d'une maladie. Pléiade, p. 1403.
Signe, symptôme pathognomonique, signe, symptôme qui permet d'établir le diagnostic certain d'une maladie parce qu'il en est caractéristique. © Larousse-Bordas 1998

et individuels de cette maladie, si bien marquée chez le divin vieillard Hippocrate;

Médecin grec (île de Cos v. 460 - Larissa, Thessalie, v. 377 av. J.-C.), l'un des plus grands médecins du monde antique de culture grecque, avec Galien. La légende fait de lui le père de la médecine. Les nombreux écrits qui lui sont attribués (qui ne sont pas tous de sa main) proposent des théories qui paraissent aujourd'hui fantaisistes, mais Hippocrate s'intéressa aussi à l'examen du malade et à l'éthique. Son influence se fit sentir en Europe jusqu'au XVIIe siècle. © Larousse-Bordas 1998

cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe,

Pourceaugnac est resté à la mode Louis XIII : moustache et mouche. Pléiade, p. 1403.

cette habitude

" Habitude : en physique le tempérament, la complexion du corps humain " (Furetière). Pléiade, p. 1403.

du corps, menue, grêle, noire et velue, lesquels signes le dénotent très affecté de cette maladie, procédante du vice des hypocondres : laquelle maladie, par laps de temps naturalisée, envieillie, habituée,

Par suite du temps écoulé sans soins (" par laps de temps ") la maladie est devenue une seconde nature, invétérée (" envieillie "), installée (" habituée ") Pléiade, p. 1403.

et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourrait bien dégénérer ou en manie,

" Manie : maladie causée par une rêverie avec rage et fureur sans fièvre, qui provient d'une humeur atrabilaire, engendrée par adustion [combustion] de la bile, de la mélancolie, ou du sang " (Furetière). Pléiade, p. 1403.

ou en phtisie,

" Phtisie, maladie du poumon, fièvre lente, qui consomme le corps. " (Furetière). Pléiade, p. 1403.

ou en apoplexie,

" Apoplexie : soudaine privation de sentiment et du mouvement. "

ou même en fine frénésie

" Frénésie: maladie qui cause une perpétuelle rêverie avec fièvre []. Différente de la manie et de la mélancolie parce que celles-ci sont sans fièvre []. Diffère de la rêverie celle-ci n'est pas perpétuelle et cesse au déclin de la fièvre. La vraie frénésie est engendrée au cerveau par son propre vice et inflammation de ses membranes " (Furetière).
Je comprendrais par fine frénésie soit vraie frénésie, soit frénésie violente. On voit le pronostic: la mélancolie hypocondriaque se généralisera; la fièvre apparaîtra, intermittente puis continuelle; le poumon puis le cerveau seront atteints; jusqu'à la folie furieuse et au cabanon. Pléiade, p. 1403.

et fureur.

" Fureur : la morsure des animaux enragés rend les hommes malades de fureur; il les faut étouffer. Il prend à cet homme des accès de fureur si violents qu'il le faut lier " (Furetière).
M. de Pourceaugnac finira ainsi avec la camisole de force, dans un cabanon, à moins qu'il n'étouffer entre deux matelas. Pléiade, p. 1404.

Tout ceci supposé, puisqu'une maladie bien connue est à demi guérie, car ignoti nulla est curatio morbi,

" D'une maladie inconnue, pas de traitement. " Cet aphorisme a une couleur médicale très satisfaisante; il vient pourtant à peu près textuellement de la 3e élégie de Maximianus, qui vivait sous Théodoric. On a de lui des élégies ardentes, qui ne sont point sans mérite et qui ont été attribuées parfois à Cornelius Gallus. Est-ce sans malice que Molière a emprunté une formule à un poète érotique? Pléiade, p. 1404.

il ne vous sera pas difficile de convenir des remèdes que nous devons faire à Monsieur.
Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie

Réplétion (excès) de bile, de mélancolie ou de flegme. Quand la réplétion est simplement de sang on l'appelle pléthore. " La pléthore et la cacochymie sont les causes antécédentes de toutes maladies " (Furetière).
L'excès et l'épaisseur des vapeurs, qui montent des hypocondres [bas-ventre, foie, rate], " obturent " les conduites et viennent attaquer le cerveau, sont la cause du mal. D'où le traitement qui s'en prend au sang, véhicule de toutes ces vapeurs. Pléiade, p. 1404.

luxuriante par tout le corps, je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement, c'est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses : en premier lieu de la basilique,

" La veine basilique est une veine qui naît du rameau axillaire [] qui va au milieu du pli du coude et qui a deux rameaux. " (Furetière) Pléiade, p. 1404.
(gr. basilikê, royale, principale). Veine basilique, veine superficielle de la face interne du bras. © Larousse-Bordas 1998

puis de la céphalique ;

" Céphalique : la veine du bras qu'on a coutume d'ouvrir pour les douleurs de la tête. " (Furetière) Pléiade, p. 1404.
De la tête ; relatif à la tête.

et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir ; et en même temps, de le purger, désopiler,

" Désopiler : déboucher les conduites du corps humain où il y a eu quelque obturation causée par les mauvaises humeurs qui s'y sont arrêtées. Les purgatifs sont propres pour désopiler. Pour se bien porter, il faut avoir la rate désopilée. " (Furetière) Pléiade, p. 1404.

et évacuer par purgatifs propres et convenables, c'est-à-dire par cholagogues,

Ils purgeront la bile. Pléiade, p. 1404.
(gr. kholê, bile, et agein, conduire). Se dit d'une substance dont l'action est cholérétique (se dit d'une substance qui augmente, stimule la sécrétion biliaire, comme l'artichaut, le boldo) © Larousse-Bordas 1998

mélanogogues,

Ils purgeront la mélancolie. Pléiade, p. 1404.

et ctera ; et comme la véritable source de tout le mal est une humeur crasse et féculente, ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits

" Esprits: en terme de médecine, les atomes légers volatils, qui sont les parties les plus subtiles des corps, qui leur donnent le mouvement et qui sont moyens (intermédiaires) entre le corps et les facultés de l'âme L'esprit animal est défini par Galien : une certaine eison de sang bénin qui se subtilise dans le cerveau et se répand dans les nerfs pour leur bailler sentiment et mouvement L'esprit animal est engendré dans les ventricules du cerveau " (Furetière). Les esprits animaux de Pourceaugnac sont infectés et épaissis par les vapeurs venues de la rate, d'où l'altération des fonctions intellectuelles et hypocondrie, en attendant pire. Pléiade, p. 1404.

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animaux, il est à propos ensuite qu'il prenne un bain d'eau pure et nette, avec force petit-lait clair,

Liquide résiduel de l'écrémage du lait (lait écrémé), de la fabrication du beurre (babeurre), de la fabrication du fromage (lactosérum). © Larousse-Bordas 1998

pour purifier par l'eau la féculence de l'humeur crasse, et éclaircir par le lait clair la noirceur de cette vapeur ; mais, avant toute chose, je trouve qu'il est bon de le réjouir par agréables conversations, chants et instruments de musique, à quoi il n'y a pas d'inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvements, disposition et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui occasionne l'épaisseur de son sang, d'où procède la maladie. Voilà les remèdes que j'imagine, auxquels pourront être ajoutés beaucoup d'autres meilleurs par Monsieur, notre Maître et ancien, suivant l'expérience, jugement, lumière et suffisance qu'il s'est acquise dans notre art Dixi.

J'ai dit ; j'ai fini. Pléiade, p. 1404.

SECOND MÉDECIN. A Dieu ne plaise, Monsieur, qu'il me tombe en pensée d'ajouter rien à ce que vous venez de dire! Vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de Monsieur; le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau, qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou, et mélancolique hypocondriaque; et quand il ne le serait pas, il faudrait qu'il le devînt, pour la beauté des choses que vous avez dites, et la justesse du raisonnement que vous avez fait. Oui, Monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement, graphice depinxisti,

Vous avez peint aussi clairement que le ferait un dessein. Pléiade, p. 1405.

tout ce qui appartient à cette maladie: il ne se peut rien de plus doctement sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie; et il ne me reste rien ici, que de féliciter Monsieur d'être tombé entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux d'être fou, pour éprouver l'efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les approuve tous, manibus et pedibus descendo in tuam sententiam.

Au Sénat romain, les sénateurs pour voter quittaient leur siège et se massaient à côté du leader qu'ils approuvaient. Pedibus descendo in tuam sententiam, je me range à ton avis. Pour ridiculiser son médecin, Molière lui prête une formule inepte en ajoutant manibus: " Je me range des pieds et des mains à ton avis. " Pléiade, p. 1405.

Tout ce que j'y voudrais, c'est de faire les saignées et les purgations en nombre impair : numero deus impari gaudet; de prendre le lait clair avant le bain; de lui composer un fronteau

" Fronteau: remède qu'on applique sur le front avec un bandeau pour guérir des maux de tête et de la migraine. On en fait de rose, de fleur de sureau, de bétoine, marjolaine, lavande [] avec de l'onguent populem et de l'extrait d'opium " (Furetière). A la thérapeutique vigoureuse du premier médecin, le deuxième ajoute quelques compléments insignifiants, parce qu'il faut bien qu'il dise quelque chose aussi. Pléiade, p. 1405.
Sel pour " plomb dans la cervelle ".

où il entre du sel: le sel est symbole de la sagesse; de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits: album est disgregativum visus;

Le blanc amène la disgrégation de la vue. Furetière traduit la formule et ajoute un commentaire qui n'implique pas que cette " disgrégation " soit un bien: " Le blanc cause la disgrégation de la vue, la blesse et l'égare, à cause de plusieurs rayons qui la frappent de tous côtés. " - Faut-il penser que le malade serait, en voyant du blanc, amené à élargir son champ de vision, à ne plus avoir le regard fixe du maniaque mélancolique?
P. donne le clystère à M.

et de lui donner tout à l'heure un petit lavement, pour servir de prélude et d'introduction à ces judicieux remèdes, dont, s'il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le Ciel que ces remèdes, Monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au malade selon notre intention!

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Le Malade imaginaire. I,1

" Parties: un mémoire de plusieurs fournitures faites par des marchands ou ouvriers. Proverbialement: des parties d'apothicaires sont des mémoires de frais dont il faut retrancher la moitié pour les payer raisonnablement. " (Furetière au mot apothicaire). - Argan pratique ce retranchement et même un peu plus. Pléiade, p. 1504.

P. prend tout dans le frigo. Il met dans son shaker : crème de marron, sirop d'érable, poche de sang/grenadine, sucre dans sac de poivre, sel et poivre. Cuiller en bois.
Costume P. : fraise + blouse fermée derrière.

Recette du Gloubi-boulga. Dans un grand saladier, vous mélangez : de la confiture de fraises, des bananes mûres à point, bien écrasées, du chocolat rapé, de la moutarde de Dijon, très forte, une saucisse de Toulouse, crue mais tiède. A cette recette de base, Casimir ajoutait parfois : quelques anchois, ou un peu de crème chantilly.

ARGAN, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte des parties d'apothicaire avec des jetons; il fait, parlant à lui-même, les dialogues suivants. (M) Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq.
P. " Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur. "
M . Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles: " les entrailles de Monsieur, trente sols ". Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement : je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols, et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est-à-dire dix sols; les voila, dix sols.

P. secoue son shaker.

P. " Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols. "
M . Avec votre permission, dix sols.

P. goutte son breuvage.

P. " Plus, dudit jour, le soir, un julep, hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols. "

Julep. Préparation liquide, sucrée et aromatisée, servant de base aux potions (julep simple et julep gommeux). © Larousse-Bordas 1998

M . Je ne me plains pas de celui-là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six derniers.
P. " Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et , composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, quatre livres. "
M . Ah Monsieur Fleurant, c'est se moquer; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols.
P. " Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols. "

Astringente. Se dit d'une substance qui resserre les tissus ou diminue la sécrétion.

M . Bon, dix et quinze sols.
P. " Plus, du vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols. "
M . Dix sols, Monsieur Fleurant.
P. " Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols. "
M . Monsieur Fleurant, dix sols.
P. " Plus, du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d'aller et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres. "
M . Bon, vingt et trente sols: je suis bien aise que vous soyez raisonnable.
P. " Plus, du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols. "

Lénifier. 1. Atténuer, apaiser. 2. Adoucir une douleur au moyen d'un calmant.

M Bon, dix sols.
P. " Plus, une potion cordiale et préservative composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres. "

Bézoard. Concrétion minérale de l'estomac et des intestins des herbivores, à laquelle on attribuait autrefois une valeur de talisman et d'antidote. © Larousse-Bordas 1998

M Ah! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plaît ; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade : contentez-vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers.

M joue avec la bourse. P la lui prend.

Si bien donc que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements; et l'autre mois il y avait douze médecines, et vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l'autre.

M se rend compte qu'il a eu moins de médecine. Il devient malade.

Je le dirai à Monsieur Purgon afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte tout ceci. Il n'y a personne : j'ai beau dire on me laisse toujours seul ;

Sur le fauteuil, M se dégage de la table pour appeler Toinette en Cour.

il n'y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens.) Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin: point d'affaire. Drelin, drelin, drelin: ils sont sourds. Toinette !

Martine ! Nicole ! Jacqueline !

Drelin, drelin, drelin : tout comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine! Drelin, drelin, drelin: j'enrage. (Il ne sonne plus mais il crie) Drelin, drelin, drelin: carogne, à tous les diables! Est-il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul? Drelin, drelin, drelin: voilà qui est pitoyable! Drelin, drelin, drelin : ah, mon Dieu! ils me laissent ici mourir. Drelin, drelin, drelin.

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