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ACTE PREMIER
Avant le lever du rideau, on entend le timbre d'une gare ; au
lever, on voit un écriteau : « Güllen. »
C'est évidemment le nom de la petite ville qui est indiquée
dans le fond : ruinée et déchue. Le bâtiment
de la gare est également à l'abandon : clôture
ou non, selon le pays ; un tableau horaire à moitié
déchiré contre le mur ; des installations rouillées
; une porte avec l'inscription : « Entrée interdite.
» Au milieu : la misérable avenue de La Gare, simplement
indiquée elle aussi. À gauche : une maisonnette
nue, au toit de tuiles, avec des affiches lacérées
sur les murs sans fenêtres ; à gauche, un écriteau
: « Dames » ; à droite, un autre : «
Hommes. »
Le tout baigne dans un chaud soleil d'automne. Devant la maisonnette,
un banc où sont assis quatre hommes. Un cinquième
arrive, s'assoit à côté d1eux et se met à
peindre des lettres rouges sur une banderole visiblement destinée
à un cortège : « Bienvenue à Clairette
! » On entend le bruit de tonnerre d'un express qui passe.
(On suppose les voies au-dessus de la fosse d'orchestre, parallèles
à la rampe.) Le chef de gare salue. Les hommes sur le banc
marquent par un mouvement de tête de gauche à droite
qu'ils suivent le rapide des yeux.
LE PREMIER HOMME. La Gudrun, Hambourg-Naples !
LE DEUXIEME. À 11 h 27, ce sera le Roland-Furieux, Venise-Stockholm.
LE TROISIEME. Le seul plaisir qui nous reste : on regarde passer
les trains.
LE QUATRIEME. Il y a cinq ans, la Gudrun et le Roland-Furieux
s'arrê-taient à Güllen. Le Diplomate et la Loreley
aussi ; tous des rapides internationaux.
LE PREMIER. Intercontinentaux.
LE DEUXIEME. Maintenant, même les trains omnibus ne s'arrêtent
plus. Sauf deux de Kaffigen et celui de Kalberstadt à 1
h 13.
LE TROISIEME. Nous sommes ruinés.
LE QUATRIEME. Les usines Wagner effondrées.
LE PREMIER. Les laminoirs Bockmann en faillite.
LE DEUXIEME. Les Forges de la Place-au-soleil éteintes.
LE TROISIEME. On vit des allocations de chômage.
LE QUATRIEME. Des soupes populaires.
LE PREMIER. On vit ?
LE DEUXIEME. On végète.
Sonnerie du timbre de la gare.
LE DEUXIEME. Il est grand temps que la milliardaire arrive. Parait
qu'elle a fondé un hôpital à Kalberstadt.
LE TROISIEME. Une crèche à Kaffigen et une église
commémorative à la capitale.
LE PEINTRE. Elle a commandé son portrait à Zimt,
le barbouilleur académique.
LE PREMIER. Elle en a, de l'argent. Elle possède l'Armenian
Oil, les Western Railways, la North broadcasting Company et tout
le quartier réservé de Hongkong.
Bruit de train. Le chef de gare Salue. Les hommes suivent l'express
des yeux, de droite à gauche.
LE QUATRIEME. Le Diplomate.
LE TROISIEME. Avec ça, notre ville brillait par sa culture.
LE DEUXIEME. Une des premières du pays.
LE TROISIEME. D'Europe.
Sonnerie du timbre.
LE QUATRIEME. Goethe a passé une nuit ici, à l'auberge
de l'Apôtre Doré.
LE TROISIEME. Brahms y a composé un quatuor
LE DEUXIEME. Berthold Schwarz inventé la poudre.
LE PEINTRE. Et moi qui ai suivi brillamment les cours de l'École
des Beaux-Arts à Paris, où est-ce que j'en suis
maintenant ? Je peins des enseignes pour les boulangers... et
ça !
Bruit de train qui s'arrête. À gauche paraît
un contrôleur comme s'il sautait du marche-pied sur le quai.
LE CONTROLEUR. Güllen !
LE PREMIER. L'omnibus de Kaffigen.
Un voyageur est descendu. Venant de la gauche, il passe devant
les hommes assis sur le banc et il disparaît dans l'édicule,
côté « Hommes ».
LE DEUXIEME. L'huissier.
LE TROISIEME. Il vient pour la saisie de l'Hôtel de Ville.
LE QUATRIEME. Les autorités ne sont pas mieux loties que
nous.
Le chef de gare donne le départ. Le contrô-leur sort
à droite, en faisant comme s'il sautait sur le marchepied
du dernier wagon.
De la ville arrivent le Maire, le Proviseur du collège
classique, le Pasteur et Ill, tous miséra-blement vêtus.
Ill est un homme d'à peu près soixante-cinq ans.
LE MAIRE. Notre illustre visiteuse arrivera par l'omnibus de Kal-berstadt
à 1 h 13.
LE PROVISEUR. Il y aura des chants du chœur mixte et du patronage.
LE PASTEUR. On sonnera la cloche d'incendie. Elle n'est pas encore
au Mont-de-Piété.
LE MAIRE. La fanfare municipale se produira à la Place
du Marché et l'Union sportive formera une pyramide en l'honneur
de la milliardaire. Après quoi, banquet à l'Apôtre
Doré. Malheureusement, nos finances ne nous permettent
pas d'illuminer la Collégiale et l'Hôtel de Ville.
L'huissier sort de l'édicule.
L’HUISSIER. Bonjour, Monsieur le maire. Mes respects.
LE MAIRE. Qu'est-ce que vous venez chercher par ici, Monsieur
l'huissier ?
L’HUISSIER. Vous le savez bien, Monsieur le maire. Je me
trouve devant une tâche écrasante. Essayez de saisir
une ville entière !
LE MAIRE. Vous ne trouverez rien à la mairie, sauf une
vieille machine à écrire.
L’HUISSIER. Vous oubliez le musée du Vieux Güllen.
LE MAIRE. Vendu depuis trois ans aux Américains. Nos caisses
sont vides. Personne ne paie plus d'impôts.
L’HUISSIER. Faudra faire une enquête. Toute la région
est prospère ; il n'y a que Güllen en faillite, avec
ses Forges de la Place-au-soleil.
LE MAIRE. On se trouve devant une véritable énigme
économique.
LE PREMIER HOMME. C'est un coup monté par les francs-maçons.
LE DEUXIEME. Une machination des Juifs.
LE TROISIEME. La haute finance est derrière.
LE QUATRIEME. Les communistes !
Le timbre de la gare annonce un train.
L’HUISSIER. J'ai des yeux d'épervier ; je déniche
toujours quelque chose. Je vais faire un tour du côté
de la Recette municipale.
Il s'en va du côté de la ville.
LE MAIRE. Il est préférable qu'il nous pille maintenant,
plutôt qu'après la visite de la milliardaire.
Le peintre a terminé l'inscription et la montre aux autres.
ILL. Mais Monsieur le maire, ça ne va pas : c'est trop
intime ! Il faut mettre : « Bienvenue à Claire Zahanassian
!
LE PREMIER. Quoi ? C'est notre Clara !
LE DEUXIEME. Clairette Wäscher !
LE TROISIEME. On l'a vue grandir.
LE QUATRIEME. Son père était maçon.
LE PEINTRE. Bon. Je vais simplement écrire au verso «
Bienvenue à Claire Zahanassian ! » Si jamais la milliardaire
est émue, on pourra toujours lui présenter le recto.
Un nouveau rapide passe de droite à gauche Les hommes le
suivent des yeux. Le chef de gare salue.
LE DEUXIEME. Le Financier, Zurich-Hambourg.
LE TROISIEME. Toujours à l'heure. On pourrait régler
sa montre sur lui.
LE QUATRIEME. Je t'en supplie ! Qui est-ce qui possède
encore une montre, ici ?
LE MAIRE. Messieurs, la milliardaire est notre seul espoir.
LE PASTEUR. Sauf Dieu !
LE MAIRE. Sauf Dieu.
LE PROVISEUR. ... Qui ne paie pas.
LE MAIRE. Ill, vous étiez très ami avec elle autrefois
: tout dépend de vous.
LE PASTEUR. Mais ils se sont quittés ! Il m'est revenu
une vague histoire... Ill ! avez-vous quelque chose à confesser
à votre pasteur ?
ILL. Nous étions très bons amis. On était
jeunes, pleins de tempérament. J'étais un peu là,
il y a quarante-cinq ans ! Et Clairette ? Je la vois encore dans
la grange à Colas : elle était comme une lumière
dans l'ombre. Et dans la forêt de l'Ermitage, elle courait
pieds nus sur la mousse, avec ses beaux cheveux rouges qui flottaient
dans le vent. Une vraie petite sorcière, diablement belle.
Mince, souple comme un épi, et tendre ! - Non, non : c'est
la vie qui nous a séparés. La vie ! Ça arrive
!
LE MAIRE. Il faudrait qu'on me fournisse quelques détails
sur Madame Zahanassian, pour mon petit discours au banquet de
l'Apôtre Doré.
Il tire un carnet de sa poche.
LE PROVISEUR. J'ai parcouru les vieux registres de l'école.
Hélas ! Les notes de Clara Wäscher sont atrocement
mauvaises. La conduite aussi. Juste si j'ai trouvé un cinq
en histoire naturelle.
LE MAIRE, prenant note. Bon. Un cinq en histoire naturelle. C'est
bien.
ILL. Je peux vous aider, Monsieur le maire. Clairette avait la
passion de la justice. Une fois, on avait arrêté
un vagabond : elle a attaqué le gendarme à coups
de pierres.
LE MAIRE. Amour de la justice. Pas mal. Cela fait toujours son
petit effet. Mais je préfère passer sous silence
l'histoire du gendarme.
ILL. Avec ça, d'une bonté ! Elle partageait tout.
Un jour elle a volé des pommes de terre pour une pauvre
vieille.
LE MAIRE. Propension à la bienfaisance. Cela, Messieurs,
il faut absolument que je le mentionne ; c'est capital. Est-ce
que quelqu'un se souvient d'un bâtiment construit par son
père ? Cela ferait bien dans mon discours.
PLUSIEURS VOIX. Pas âme qui vive.
LE MAIRE, en rempochant son carnet. Pour ma part, je suis prêt.
(À Ill) C'est à vous de faire le reste.
ILL. Je vois. Il s'agit de lui faire cracher ses millions.
LE MAIRE. Très juste.
LE PROVISEUR. Une goutte de lait ne nous suffit plus.
LE MAIRE. Mon cher ami, il y a longtemps que vous êtes la
personnalité la plus populaire de Güllen. Je démissionnerai
au printemps et j'ai déjà pris contact avec l'opposi-tion.
Nous nous sommes mis d'accord pour vous proposer comme mon successeur.
ILL. Mais, Monsieur le maire...
LE PROVISEUR. C'est la vérité.
ILL. Messieurs, au fait ! Je commencerai par décrire à
Clara notre situation misérable.
LE PASTEUR. Soyez prudent, délicat.
ILL. Il faut agir avec intelligence.
LE PROVISEUR. Pas de faute de psychologie.
ILL. La fanfare municipale et votre chœur mixte n'empor-teront
pas le morceau tout seuls.
LE MAIRE. Bien parlé. Ill, vous avez raison. Une réception
man-quée à la gare peut faire aller au diable toute
notre affaire. C'est un moment crucial. Madame Zahanassian foule
enfin le sol de sa patrie, elle retrouve une ambiance familière,
elle se sent à la maison, elle est émue, elle a
les larmes aux yeux. - Naturellement ; elle ne me verra pas en
manches de chemise comme maintenant ; je serai en noir, solennel,
avec mon tube, mon épouse à côté de
moi, mes deux petites-filles en blanc et chargées de roses.
Mon Dieu, pourvu que tout se passe bien au bon moment !
LE PREMIER. Le Roland-Furieux.
LE DEUXIEME. Venise-Stockholm, 11 h 27.
LE PASTEUR. 11 h 27 ? Nous avons presque deux heures pour nous
endimancher.
LE MAIRE. Kühn et Hauser déploieront la banderole.
Vous autres, vous agiterez vos chapeaux. Mais, s'il vous plaît
! ne hurlez pas comme l'an dernier pour la visite du ministre.
Cela a fait très mauvaise impression et nous attendons
toujours notre subvention. Pas de joie délirante, ce serait
déplacé. Plutôt un bonheur contenu ; un peu
la larme à l'œil : la tendresse d'une ville qui retrouve
son enfant. Soyez détendus et cordiaux, mais surtout que
l'organisation soit impeccable. La cloche d'incendie doit se mettre
en branle tout de suite après la fin du chœur. Attention,
j'insiste...
Le bruit de tonnerre du train qui approche rend son discours incompréhensible.
Les hommes se penchent pour voir passer l'express qui vient de
la droite. Le chef de gare salue. Tout à coup, les freins
grincent furieusement. La stupéfaction se lit sur tous
les visages. Les cinq hommes assis se lèvent d'un bond.
LE PEINTRE. Le rapide...
LE PREMIER … S'arrête...
LE DEUXIEME. ... À Güllen !
LE TROISIEME. Dans ce trou !
LE QUATRIEME. Le plus misérable...
LE PREMIER. … Le plus pitoyable de toute la ligne Venise-Stockholm
!
LE CHEF DE GARE. Les lois de la nature sont abolies ! Le Roland-Furieux
doit surgir en grondant dans la courbe de Leuthenau, passer en
mugissant devant nous et se réduire à un point noir
dans la dépression de Pückenried.
Claire Zahanassian arrive de la droite. C'est une inconfortable
vieille carcasse de soixante-trois ans, habillée de noir,
aux vêtements amples, avec un chapeau immense, un collier
de perles, d'énormes bracelets d'or, parée comme
une châsse ; impossible, mais précisément
pour cela très femme du grand monde, d'une grâce
peu commune en dépit de tout ce qu'elle a de grotesque.
Sa suite se compose du valet de chambre Boby, dans les quatre-vingts
ans, por-tant des lunettes noires ; de deux femmes de chambre
avec des valises ; de son mari N° 7 (grand, svelte, moustache
noire) qu'elle appelle Moby et qui porte un attirail complet de
pêcheur à la ligne. Un chef de train très
animé accom-pagne le groupe ; il porte casquette et sacoche
rouge.
CLAIRE ZAHANASSIAN. C'est bien Güllen ?
LE CHEF DE TRAIN, essoufflé. Madame, vous avez tiré
la sonnette d'alarme.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Je tire toujours les sonnettes d'alarme.
LE CHEF DE TRAIN. Je proteste énergiquement. Dans ce pays,
on ne tire jamais la sonnette d'alarme, même en cas d'alarme.
Le respect de l'horaire est le premier de nos principes. Puis-je
vous demander une explication ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Nous sommes bien à Güllen, Moby.
Je reconnais ce triste trou. Là-bas, la forêt de
l'Ermitage avec le ruisseau où tu pourras pêcher
tes truites et tes brochets ; à droite, le toit de la grange
à Colas.
ILL, comme au sortir d'un rêve. Clara !
LE PROVISEUR. La Zahanassian !
DES VOIX. La Zahanassian !
LE PROVISEUR. Le chœur mixte n'est pas prêt, ni le
patronage.
LE MAIRE. Les gymnastes ! Les pompiers !
LE PASTEUR. Le sacristain !
LE MAIRE. Je n'ai pas ma redingote. Pour l'amour du Ciel ! Mon
tube ! Mes petites-filles !
LE PREMIER. Clara Wäscher, Clara Wäscher !
Il part en courant en direction de la ville.
LE MAIRE, criant après lui. N'oubliez pas mon épouse.
LE CHEF DE TRAIN. J'attends une explication - ordre de service
! - au nom de la direction des Chemins de fer !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Vous êtes un imbécile. Je veux
juste visiter le patelin ; est-ce que je devais sauter de votre
express en marche ?
LE CHEF DE TRAIN. Vous avez arrêté le Roland-Furieux
uniquement parce que vous ?...
CLAIRE ZAHANASSIAN. Évidemment.
LE CHEF DE TRAIN. Madame, si vous désirez visiter Güllen,
vous avez à votre disposition l'omnibus de 12 h 40 à
Kalberstadt. Comme tout le monde. Arrivée à Güllen
à 1 h 13.
CLAIRE ZAHANASSIAN. L'omnibus qui s'arrête à Loken,
Brunnhübel, Beisen-bach et Leuthenau ? Prétendez-vous
me faire perdre une heure pour traverser ce pays sinistre ?
LE CHEF DE TRAIN. Madame, cela vous coûtera cher.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, donne cent mille.
LA FOULE. Cent mille ?
Le valet de chambre obéit.
LE CHEF DE TRAIN. Mais, Madame ?...
CLAIRE ZAHANASSIAN. Ajoute trois cent mille pour l'Amicale des
veuves des cheminots.
Murmures : « Trois cent mille ! »
LE CHEF DE TRAIN, en touchant l'argent. Madame, cette institution
n'existe pas.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Fondez-la.
Le maire s'est approché du chef de train pour lui glisser
quelques mots à l'oreille après lui avoir vainement
tapoté l'épaule.
LE CHEF DE TRAIN. Comment ? Vous êtes Madame Zahanassian
? Oh pardon ! C'est tout autre chose, bien sûr. Il va de
soi que nous nous serions arrêtés à Güllen
si nous avions eu la moindre idée... Je vais vous rendre
votre argent, Madame. Quatre cent mille ! Bon Dieu !
LA FOULE. Quatre cent mille !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Bagatelle ! Gardez !
LA FOULE. Gardez !
LE CHEF DE TRAIN. Est-ce que Madame désire que le Roland-Furieux
attende qu'elle ait terminé sa visite ? La direction des
Chemins de fer se ferait un plaisir… On dit que le portail
de la Collégiale est remarquable. Gothique. Avec un Jugement
dernier.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Foutez-moi le camp avec votre tortillard.
LE MARI VII, plaintif Mais la presse, ma poupée, la presse
qui n'est pas descendue ? Les reporters sont en train de déjeuner
au wagon-restaurant en tête, ils ne se doutent de rien.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Laisse-les, Moby. Pour le moment, je n'ai
pas besoin de la presse à Güllen ; et plus tard, elle
viendra.
Entre-temps, le deuxième homme a rapporté de la
ville la redingote du maire. Le maire s'avance solennellement
vers Claire Zahanas-sian. Le peintre et le quatrième homme
brandissent la banderole : « Bienvenue à Claire Zahan
». - Le peintre n'a pas eu le temps de terminer.
Le chef de gare donne le départ.
LE CHEF DE TRAIN. Que Madame ne se plaigne surtout pas auprès
de la direction. C'est un simple malentendu.
Le train se remet en mouvement. Le chef de train court à
petits pas vers la gauche, comme s'il allait sauter sur un marchepied.
LE MAIRE. Très honorée Madame, en tant que maire
de Güllen, j'ai l'honneur insigne de recevoir en votre personne
un enfant de notre...
Le reste du discours du maire, qui continue de parler inébranlablement,
échappe à l'oreille à cause du bruit du train
qui s'éloigne à grand fracas.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Monsieur le maire, je vous remercie de votre
beau discours.
Claire Zahanassian se dirige vers Ill qui vient à sa rencontre
un peu embarrassé.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Alfred ?
ILL. C'est beau que tu sois venue.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Je me le suis promis depuis toujours, depuis
que j'ai quitté Güllen - je n'ai pensé qu'à
ça.
Ill, peu assuré. C'est gentil de ta part.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Toi aussi tu as pensé à moi
?
ILL. Sans arrêt. Tu le sais bien, Clara.
CLAIRE ZAHANASSIAN. C'était merveilleux, tous ces jours
que nous avons passés ensemble.
Ill, fier. Et comment ! (Au proviseur, bas.) Vous voyez, Monsieur
le proviseur : je la tiens !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Appelle-moi comme tu m'appelais d'habitude.
ILL, gêné. Mon petit chat sauvage.
CLAIRE ZAHANASSIAN, en ronronnant comme une vieille chatte. Et
encore comment ?
ILL. Ma petite sorcière.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Toi, tu étais ma panthère noire.
ILL. Je le suis toujours.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Absurde ! Tu es devenu gras, gris et ivrogne.
ILL. Mais toi, tu es restée la même, ma petite sorcière.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Allons donc ! Moi aussi, je suis devenue vieille
et grasse. Sans compter que ma jambe gauche s'en est allée
: accident d'auto. Je ne voyage plus qu'en express. Mais la prothèse
est impeccable, tu ne trouves pas ? (Elle soulève sa jupe
pour lui faire voir sa jambe gauche.) Je la remue parfaitement.
ILL, en s'épongeant. Je ne l'aurais jamais deviné,
mon petit chat sauvage.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Mon septième mari, Alfred. Il possède
des plantations de tabac. Sommes très heureux en ménage.
ILL. Enchanté.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Viens saluer, Moby. Son vrai nom, c'est Pedro
; mais Moby fait mieux. Surtout, cela rime avec Boby. Un valet
de chambre se garde toute une vie, c'est sur son nom qu'il faut
régler celui des maris. (Le mari N° 7 s'incline.) N'est-il
pas mignon, avec sa moustache noire ? Moby, réfléchis
! (Le mari N° 7 réfléchit.) Plus fort ! (Il
réfléchit plus fort.) Encore plus fort !
LE MARI VII. Mais je ne peux pas, ma poupée, vraiment pas.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Bien sûr, tu peux. Essaie encore. (Le
mari N° 7 réfléchit encore plus fort. Sonnerie
du timbre de la gare.) Vois-tu ? C'est très bien. Il a
presque l'air démoniaque, comme ça : pas vrai, Alfred
? On dirait un Brésilien ; erreur ! Son père était
Russe. Lui, il est Grec orthodoxe. Un pope nous a mariés.
Cérémonie intéressante. (Elle lorgne l'édicule
avec un face-à-main incrusté d'ivoire.) Le chalet
de nécessité, Moby, c'est papa qui l'a construit.
Travail soigné. Quand j'étais gosse, je restais
des heures assise sur ce toit et je crachais, mais seulement sur
les hommes.
Au fond, le chœur mixte et le patronage se sont rassemblés,
LE PROVISEUR. Madame, je suis ami des Muses et proviseur du collège
classique. À ce double titre, je vous demande la permis-sion
de vous rendre l'hommage d'un modeste chant de folklore exécuté
par notre chœur mixte et le patronage.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Allez, l'instituteur ! Expédiez-nous
votre modeste chant du folklore.
Le proviseur brandit un diapason et donne le ton. La chorale se
met à chanter ; mais un train arrive de la gauche à
ce moment, si bien qu'on n'entend plus les chanteurs qui continuent
à mimer un chant solennel. Après le passage du train,
on entend les dernières mesures du chant populaire.
LE MAIRE, déçu.
La cloche d'incendie ! À présent, c'est la cloche
d'incen-die qu'on devrait entendre !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Bien chanté, mes amis de Güllen.
Surtout la basse, le grand blond au fond à gauche avec
sa grosse pomme d'Adam.
L'adjudant de gendarmerie se fraie un passage à travers
le chœur et vient se mettre au garde-à-vous devant
Claire Zahanassian.
L’ADJUDANT. Hahncke, adjudant de gendarmerie. À votre
disposition, Madame.
CLAIRE ZAHANASSIAN, le jaugeant.
Merci. Je ne veux faire arrêter personne. Mais il se peut
que la ville de Güllen ait bientôt besoin de vous.
Savez-vous fermer un œil de temps en temps ?
L’ADJUDANT. Bien sûr, Madame. Autrement qu'est-ce
que je devien-drais à Güllen ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Apprenez à fermer les deux.
L'adjudant est ahuri.
ILL. C'est tout à fait Clara, ma petite sorcière
toute crachée.
Il se tape sur les cuisses.
Le maire se coiffe de son tube, enfin apporté par ses deux
petites-filles, jumelles de sept ans à nattes blondes.
LE MAIRE. Madame, voici mes deux petites-filles, Hermine et Adol-phine.
Il n'y a que mon épouse qui manque.
Il s'éponge. Les deux fillettes font une révé-rence
et tendent à la visiteuse un bouquet de roses rouges.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Mes félicitations pour vos gosses.
(Elle met brusquement les roses dans les bras du chef de gare.)
Tenez.
Le maire passe en cachette son tube au pasteur qui s'en coiffe.
LE MAIRE. Notre pasteur, Madame.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Aha, le pasteur ! Savez-vous réconforter
les mourants ?
LE PASTEUR. Je fais de mon mieux.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Et les condamnés à mort ?
LE PASTEUR. La peine de mort est abolie dans notre pays, Madame.
CLAIRE ZAHANASSIAN. On la rétablira peut-être.
Le pasteur un peu déconcerté repasse le tube au
maire.
ILL, en riant. Tu pousses la plaisanterie un peu loin, mon petit
chat sauvage.
CLAIRE ZAHANASSIAN. À présent, je veux voir le patelin.
(Le maire lui offre le bras.) Vous en avez, des idées,
Monsieur le maire. Je ne fais pas des kilomètres à
pied avec ma prothèse.
LE MAIRE, affolé. Tout de suite, tout de suite ! Le docteur
a gardé sa vieille Mercedes.
L’ADJUDANT, en claquant les talons. À vos ordres,
Monsieur le maire ! Je vais réquisitionner la voiture et
je l'amène ici.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Pas la peine. Depuis mon accident, je ne me
déplace plus qu'en chaise à porteurs. Roby et Toby,
en avant !
De la gauche arrivent deux monstres hercu-léens qui mâchent
du chewing-gum. Ils amè-nent une chaise à porteurs
de style ancien. L'un d'eux porte une guitare sur le dos.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Deux gangsters de Manhattan, condamnés
à la chaise électrique à Sing-Sing. Libérés
sur ma demande pour me servir de porteurs. Cela m'a coûté
un million de dollars par tête. La chaise provient du Louvre
; cadeau du prési-dent Coty. Quel homme aimable ! Il ressemble
tout à fait à ses portraits dans les journaux. Roby
et Toby, en ville !
LES DEUX PORTEURS. Yes, Mam !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Mais d'abord à la grange à Colas,
puis à la forêt de l'Ermitage : je désire
faire un pèlerinage avec Alfred aux lieux privilégiés
de notre vieil amour. Entre-temps qu'on dépose mes bagages
et le cercueil à l'Apôtre Doré.
LE MAIRE, estomaqué.
Le cercueil ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Il fait partie de mes bagages, ça peut
toujours servir. Roby et Toby, allez !
Les deux monstres mâcheurs de chewing--gum emportent Claire
Zahanassian vers la ville. Sur un signe du maire, tout le monde
éclate en hourras qui s'apaisent au moment où la
foule décontenancée voit deux porteurs chargés
d'un cercueil très richement décoré. La cloche
d'in-cendie se met à sonner.
LE MAIRE. La cloche d'incendie, enfin !
La population emboîte le pas au cercueil. Derrière
: les femmes de chambre avec les bagages et des valises innombrables
que portent des habitants de Güllen. L'adjudant de gendar-merie
règle le trafic. Au moment où il veut se joindre
à la queue du cortège, il voit apparaître
deux petits vieillards gras et mous, fort soigneu-sement vêtus,
qui se tiennent par ta main.
LES DEUX BONSHOMMES, ensemble et presque en chantant d'une voix
aiguë. Nous sommes à Güllen, nous le sentons,
nous le sentons. Nous le sentons à l'air que nous respirons,
l'air de Güllen.
L’ADJUDANT. Qui êtes-vous ?
LES DEUX BONSHOMMES. Nous appartenons à la vieille dame,
nous appartenons à la vieille dame. Elle nous appelle Koby
et Loby.
L’ADJUDANT. Madame Zahanassian loge à l'auberge de
l'Apôtre Doré.
LES DEUX BONSHOMMES, très gais.
Nous sommes aveugles, nous sommes aveugles.
L’ADJUDANT. Aveugles ? Dans ce cas, je vais vous conduire.
LES DEUX BONSHOMMES. Merci bien, Monsieur l’agent, merci
bien.
L’ADJUDANT. Si vous êtes aveugles, comment savez-vous
que je suis de la police ?
LES DEUX BONSHOMMES ; À votre voix, à votre voix.
Tous les policiers ont la même voix.
L’ADJUDANT. Vous devez avoir eu des démêlés
avec l'autorité, mes petits bonshommes.
LES DEUX BONSHOMMES, étonnés. Des hommes ? Il nous
prend pour des hommes.
L’ADJUDANT. Qu'est-ce que vous êtes, alors ?
LES DEUX BONSHOMMES. Vous verrez, vous verrez.
L’ADJUDANT, déconcerté. Toujours de bonne
humeur, au moins.
LES DEUX BONSHOMMES, hilares. On nous gave de côtelettes
et de jambon, de côtelettes et de jambon. Tous les jours,
tous les jours.
L’ADJUDANT. À ce régime-là, je ferais
peut-être aussi des cabrioles. Allons ! Donnez-moi la main.
(Pour lui) Ces étrangers ont un humour bizarre.
Il remonte vers la ville, entre les deux bonshommes qu'il mène
par la main.
LES DEUX BONSHOMMES, en continuant de sautiller comme des enfants.
Allons rejoindre Boby et Moby, Roby et Toby.
Changement de décor à vue. Les façades de
la gare et de la maisonnette s'élèvent dans les
cintres. Le fond qui représentait la petite ville s'est
transformé en intérieur de l'auberge de l'Apôtre
Doré. On peut faire descendre des cintres une vraie figure
d'apôtre, enseigne dorée de l'auberge, emblème
qui planerait au-dessus du plateau au cours des deux scènes
à l'auberge qui suivent. Tableau du luxe déchu :
tout est pourri, usé, cassé, empoussiéré
; le plâtre s'en va par morceaux. Au fond un escalier ;
des porteurs en procession infinie le montent avec leurs charges.
Le maire et le proviseur boivent le coup à une table au
premier plan à droite.
LE MAIRE. Des valises, rien que des valises en tas. Et tout à
l'heure, ils ont monté une panthère noire dans une
cage, un vrai fauve en chair et en os.
LE PROVISEUR. Elle a fait mettre le cercueil dans une pièce
spéciale.
LE MAIRE. Les femmes illustres ont de ces idées !
LE PROVISEUR. Elle a l'air de vouloir s'installer ici pour longtemps.
LE MAIRE. Tant mieux ! Alfred Ill en fera ce qu'il voudra. Il
l'a appelée « mon petit chat sauvage » et «
ma petite sor-cière » ; il va lui soutirer des centaines
de millions. À la santé de la dame, mon cher ami
! À la résurrection des laminoirs Bockmann par Claire
Zahanassian !
LE PROVISEUR. Des usines Wagner !
LE MAIRE. Des Forges de la Place-au-soleil ! Si elles démarrent,
tout démarre avec : la commune, votre collège, la
pros-périté pour tous !
Ils trinquent.
LE PROVISEUR. Je corrige les exercices grecs et latins des élèves
de Güllen depuis plus de vingt ans ; eh bien, Monsieur le
maire ; il y a seulement une heure que je sais ce que c'est que
l'épouvante. L'apparition de la vieille dame en noir à
sa descente du train m'a proprement terrifié : j'ai cru
voir une Parque – (Pour le maire qui n'a pas compris) une
déesse de la mort. Au lieu de Clara, elle devrait s'appeler
Clotho. On la croirait bien capable de couper le fil des vies
humaines.
Entre l'adjudant de gendarmerie. Il accroche son képi à
une patère.
LE MAIRE. Prenez place à table, adjudant.
L’ADJUDANT. C'est pas un plaisir, d'exercer dans ce patelin.
Mais dorénavant, les fleurs vont pousser sur nos ruines.
J'étais dans la grange à Colas avec Ill et la milliardaire.
Quelle scène émouvante. Le couple était recueilli
comme à l'église. J'étais gêné
d'y être. C'est pour ça que je me suis écarté,
quand ils sont partis pour la forêt de l'Ermitage. Une procession
dans les règles ! Devant, la chaise à porteurs ;
Ill à côté et, par derrière, le valet
de chambre et le septième mari avec sa canne à pêche.
LE PROVISEUR. Consommation d'hommes excessive ! Une seconde Laïs-
(Même jeu) une grande courtisane !
L’ADJUDANT. Et puis les deux gros petits bonshommes. Le
diable sait ce que ça veut dire.
LE PROVISEUR. Ils me mettent mal à l'aise. Des monstres
surgis du fin fond de l'enfer.
LE MAIRE. Je me demande ce qu'ils cherchent dans la forêt
de l'Ermitage.
L’ADJUDANT. Comme dans la grange à Colas, Monsieur
le maire. Ils font la tournée des endroits où a
brûlé leur passion, comme on dit.
LE PROVISEUR. Passion dévorante. Ici, je pense à
Shakespeare : Roméo et Juliette. Messieurs, je suis bouleversé.
C'est la première fois que je sens la grandeur antique
à Güllen.
LE MAIRE. Surtout, nous allons boire à la santé
de notre excellent Ill qui se donne tant de peine pour améliorer
notre sort. Messieurs, buvons au plus aimé des citoyens
de notre ville, à Ill mon successeur !
Ils trinquent, puis se figent. L'apôtre de l'en-seigne s'envole
dans les cintres. De gauche arrivent les quatre hommes du début
portant un simple banc de bois sans dossier qu'ils placent à
gauche. Le premier homme monte sur le banc. Il porte pendu au
cou un grand cœur de carton percé d'une flèche
avec les initiales A. C. Les trois autres se placent en demi-cercle
autour de lui. Ils portent des bran-chages au bout de leurs bras
tendus, pour figurer des arbres.
LE PREMIER HOMME. Nous sommes des bouleaux, des pins, des hêtres...
LE DEUXIEME. Des sapins vert foncé...
LE TROISIEME. De la mousse, du lichen, des fourrés de lierre...
LE QUATRIEME. Une garenne, un sous-bois...
LE PREMIER. Des nuages qui passent, des appels d'oiseaux...
LE DEUXIEME. Un coin préservé de l'antique forêt
vierge d’Allemagne...
LE TROISIEME. Des fausses oronges, des chevreuils effarouchés…
LE QUATRIEME. Du bruit dans les ramures... Ou de très vieux
rêves !
Du fond arrivent les deux monstres masti-quant qui portent la
chaise de Claire Zahanas-sian. Ill marche à côté.
Derrière, le mari N° 7. Tout au fond, le valet de chambre
qui mène les deux bonshommes par la main.
CLAIRE ZAHANASSIAN. La forêt de l'Ermitage ! Arrêtez,
Roby et Toby !
LES DEUX BONSHOMMES Arrêtez, Roby et Toby ; arrêtez,
Roby et Toby.
Claire Zahanassian descend de la chaise à porteurs, lorgne
la forêt, se dirige vers le pre-mier homme qui est debout
sur le banc, les bras étendus. Elle lui tape sur le ventre,
puis lui tâte les bras et le nez.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Alfred ! Le cœur que tu as gravé.
Presque effacé. Avec nos deux noms, écartés
l'un de l'autre. L'arbre a poussé. Son tronc et ses branches
se sont épaissis, comme nous. Il y a bien longtemps que
je n'ai pas marché dans la forêt de ma jeunesse ;
gambadé parmi les branchages et le lierre violet. - Allez
donc promener votre chaise derrière les taillis, mâcheurs
de chewing-gum ! J'en ai assez de voir vos gueules. Et toi, Moby,
va vers ton ruisseau et tes poissons.
Les deux monstres s'en vont par la gauche en emportant la chaise.
Le mari N° 7 sort à droite. Claire Zahanassian et Ill
s'assoient sur le banc, de part et d'autre du premier homme.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Regarde : un chevreuil.
Le troisième homme mime le chevreuil, fait un bond et disparaît.
ILL. La chasse est fermée.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Nous nous sommes embrassés sur cette
roche, il y a plus de quarante-cinq ans. Nous nous sommes aimés
sous ces buissons, sous ce hêtre, parmi les fausses oronges
dans la mousse. J'avais dix-sept ans et toi pas tout à
fait vingt. Après, tu as épousé Mathilde
Blumhard, avec sa petite épicerie, et moi le vieux Zahanassian
avec ses milliards. Le vieux hanneton carapacé d'or m'a
trouvée dans un bordel de Hambourg ; mes cheveux rouges
lui ont tapé dans l'œil.
ILL. Clara !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, un Henry Clay.
LES DEUX BONSHOMMES. Un Henry Clay, un Henry Clay.
Le valet de chambre arrive du fond, il lui tend un cigare et lui
donne du feu.
CLAIRE ZAHANASSIAN. J'aime bien les cigares. En fait, je devrais
filmer ceux que fabrique mon mari, mais ils ne m'inspirent pas
confiance.
ILL. C'est pour ton bien que j'ai épousé Mathilde.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Elle avait de l'argent.
ILL. Je voulais ton bonheur ; j’ai dû renoncer au
mien. Tu étais jeune et belle : l'avenir t'appartenait.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Maintenant c'est le présent qui m'appartient.
ILL. Si tu étais restée parmi nous, tu serais aussi
pauvre que moi.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Tu es pauvre ?
ILL. Comme un épicier ruiné dans une ville en faillite.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Aujourd'hui, c'est moi qui ai l'argent.
ILL. Depuis que tu m'as quitté, je vis dans un enfer.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Moi, je suis devenue l'enfer.
ILL. Je me débats avec ma famille qui me reproche notre
pauvreté tous les jours.
CLAIRE ZAHANASSIAN. La petite Mathilde ne t'a pas rendu heureux
?
ILL. Le principal, c'est que tu sois heureuse.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Tes enfants ?
ILL. Aucun idéal.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Cela leur viendra plus tard.
Ill se tait. Tous deux ont le regard perdu dans la forêt
de leur jeunesse.
ILL. Je mène une vie ridicule. Jamais sorti vraiment de
ce patelin. Un voyage à Berlin, un autre dans le Tessin,
c'est tout.
CLAIRE ZAHANASSIAN. À quoi bon ? Moi, je connais le monde
entier.
ILL. Tu as les moyens de voyager.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Non : c'est que le monde m'appartient.
Ill se tait. Elle fume…
ILL. Maintenant tout va changer.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Certainement.
ILL, l'observant attentivement. Tu nous aideras ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Je ne laisserai pas tomber la ville de ma
jeunesse.
ILL. Nous avons besoin de beaucoup de millions.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Peu de chose.
ILL. Au moins une centaine.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Une misère.
ILL, enthousiasmé. Mon petit chat sauvage !
D'émotion, il lui tape sur la cuisse gauche. Il retire
précipitamment sa main.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Ça fait mal. Tu as tapé sur
la charnière de ma prothèse.
Le premier homme sort de sa poche une vieille pipe qu'il frappe
avec une clef rouillée.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Un pic
ILL. C'est comme autrefois, quand on était jeunes et audacieux
et qu'on venait s'aimer dans la forêt de l'Ermitage, du
temps de nos amours. Le disque clair du soleil, là-haut
sur les cimes ! Des nuages à l'horizon, l'appel du coucou...
LE QUATRIEME. Coucou, coucou !
Ill tâte le premier homme.
ILL. Du bois bien frais, du vent dans les branches, un murmure
qui m'évoque le ressac de la mer. Comme autrefois. Tout
est comme autrefois.
Les trois hommes qui figurent les arbres soufflent et agitent
les bras.
ILL. Si le temps pouvait être aboli, n'a petite sorcière
! Si la vie ne nous avait pas séparés ?...
CLAIRE ZAHANASSIAN. Tu le voudrais ?
ILL. Je ne voudrais que ça, rien que ça ! Tu sais
: je t'aime ! (Il lui baise la main droite.) La même main
blanche et fraîche.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Erreur. Encore une prothèse. En ivoire.
ILL, en lâchant la main, horrifié. Clairette, est-ce
que tu es toute en prothèses ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Presque ! Suite d'un accident d'avion en Afghanistan.
Je me suis dégagée en rampant sous les décombres,
seule survivante. L'équipage aussi a péri. Moi,
on n'a pas ma peau.
LES DEUX BONSHOMMES. On n'a pas sa peau, on n'a pas sa peau.
Le mari N° 7 arrive de la droite en courant, avec un : gros
poisson au bout de sa ligne.
LE MARI VII. Il y en a un qui a mordu. Un brochet. Il pèse
plus de douze livres.
LES DEUX BONSHOMMES. Il y en a un qui a mordu, il y en a un qui
a mordu.
On entend une fanfare. L'enseigne de l'Apôtre Doré
redescend des cintres. Les habitants. de Güllen apportent
des tables couvertes de nappes pitoyables. On met les couverts
et les plats sur trois tables parallèles aux rangs du public.
Le pasteur arrive du fond. D'autres gens entrent, dont un homme
en maillot de gymnaste. Au premier plan à droite, le, maire,
le proviseur et l'adjudant se raniment. La foule applaudit. Le
maire se dirige vers le banc où. se trouvent Claire Zahanassian
et Ill. Les arbres sont redevenus des citoyens et ont gagné
le fond.
LE MAIRE. Cette tempête d'applaudissements vous est dédiée,
Madame.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Elle est pour la fanfare municipale, Monsieur
le maire. Elle a joué à la perfection. Et la pyramide
de l'Union sportive a été merveilleuse. J'aime les
hommes en maillot et culotte courte ; ils ont l'air si naturel.
LE MAIRE. Puis-je vous conduire à table ?
Il mène Claire Zahanassian à la table du milieu
et il lui présente sa femme.
Mon épouse.
CLAIRE ZAHANASSIAN, en lorgnant l'épouse. Minette Dummermuth,
notre première de classe.
Le maire lui présente une seconde femme, aussi usée
et aussi rébarbative que la sienne.
LE MAIRE. Madame Ill.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Mathilde Blumhard. Je te vois encore guetter
Ill derrière la porte du magasin. Tu es maigre et pâle,
ma bonne.
De la droite, le médecin arrive en courant.
C'est un homme trapu dans la cinquantaine, avec une moustache
et des cheveux noirs ébouriffés, des cicatrices
au visage Il est vêtu d'un vieux frac.
LE MEDECIN, essoufflé. J'ai dû foncer, avec ma vieille
Mercedes, pour arriver à temps.
LE MAIRE. Le docteur Nüsslin, notre médecin.
Claire Zahanassian lorgne le médecin pendant qu'il lui
baise la main.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Intéressant. Vous délivrez les
certificats de décès ?
LE MEDECIN, interloqué. Les certificats de décès
?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Quand quelqu'un meurt ?
LE MEDECIN. Sans doute, Madame. C'est une obligation. J'y suis
préposé par les autorités.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Un de ces jours, vous pourriez diagnostiquer
une attaque.
LE MEDECIN. Une attaque ?
ILL, riant. Délicieux, simplement délicieux !
CLAIRE ZAHANASSIAN, se détournant du médecin en
lorgnant le gymnaste en maillot. Faites encore quelques exercices.
Le gymnaste plie le genou et remue les bras.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Admirables, ces muscles. Quelle force ! Avez-vous
déjà étranglé quelqu'un ?
LE GYMNASTE, dans sa flexion, figé de stupeur. Étranglé?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Lancez encore une fois les bras en arrière,
Monsieur le gymnaste. Et puis vous ferez un appui facial.
ILL, riant. Les plaisanteries de Clara, ça vaut de l'or.
Elles me font mourir de rire.
LE MEDECIN. A moi, elles me donnent des frissons dans le dos.
ILL, à voix basse. Elle a promis des centaines de millions.
LE MAIRE., le souffle coupé. Des centaines ?
ILL. De millions.
LE MEDECIN. Tonnerre !
La milliardaire s'est détournée du gymnaste.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Maintenant, j'ai faim, Monsieur le maire.
LE MAIRE. Nous n'attendons plus que Monsieur votre époux,
CLAIRE ZAHANASSIAN. Inutile. Il est à la pèche et
je vais divorcer.
LE MAIRE. Divorcer ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Ça vous surprend ? Mon mari aussi sera
surpris. J'épouse un acteur de cinéma.
LE MAIRE. Mais vous nous disiez que vous avez fait un heureux
mariage.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Tous mes mariages sont heureux. Mais le rêve
de ma jeunesse a été de me marier à la Collégiale
de Güllen. Il faut réaliser ses rêves de jeunesse.
La cérémonie sera grandiose.
Tous s'assoient. Claire Zahanassian prend place entre le maire
et Ill. A côté d'Ill, sa femme ; à côté
du maire, la sienne. A droite, derrière une autre table
: le proviseur, le pasteur et l'adjudant de gendarmerie ; à
gauche, les quatre hommes. D'autres invités d'honneur dans
le fond, avec leurs épouses, au-dessous de la banderole
« Bienvenue à Clairette» Le maire se lève,
rayonnant de joie, la serviette déjà dénouée.
Il fait tinter son verre.
LE MAIRE. Madame, chers concitoyens ! Madame, il y a aujourd'hui
quarante-cinq ans que vous avez quitté notre petite ville,
que le prince électeur Hasso le Noble a fondée jadis
et qui repose si aimablement entre la forêt de l'Ermitage
et la dépression de Pückenried. Quarante-cinq ans,
neuf lustres, ça fait beaucoup de temps. Bien des choses
se sont passées, des choses amères. Cela a été
triste pour le monde, triste pour nous. Mais, Madame, nous ne
vous avons jamais oubliée - vous, notre Clara. (Applaudissements.)
Ni vous, ni votre famille. Votre mère, cette splendide
créature éclatante de santé (Ill lui chuchote
quelque chose) - hélas emportée prématurément
par la tuberculose ; et votre père, si populaire, qui a
édifié à la gare un bâtiment que les
gens du métier et les profanes fréquentent beaucoup
(Ill, même jeu) - admirent beau coup ; tous deux vivent
encore parmi nous en pensée comme les meilleurs et les
plus méritants. Et vous, Madame, vous gambadiez dans nos
rues hélas bien délabrées aujourd'hui ! -
comme une charmante collégienne aux boucles blondes (Ill,
même jeu) aux belle boucles rousses. Qui ne vous connaissait
? Déjà à cette époque, chacun sentait
le charme de votre personnalité, chacun pressentait votre
ascension dans l'humanité à de hauteurs vertigineuses.
(Il tire son carnet de sa poche.) Personne n'a pu vous oublier,
c'est un fait. Vos exploits scolaires sont encore cités
en exemple par le corps enseignant, car vous étiez particulièrement
étonnante dans la branche principale de nos études
: I'histoire naturelle. C'était l'expression de votre sympathie
pour toutes les créatures et pour tous les êtres
qui ont besoin de protection. Votre amour de la justice et votre
sens de la bienfaisance provoquaient déjà l'admiration
de cercles étendus. (Applaudissements). C'était
notre Clara, qui avait procuré de la nourriture à
une pauvre vieille, en lui achetant des pommes de terre avec l'argent
de poche qu'elle avait péniblement gagné chez des
voisins, la Sauvant ainsi de devoir mourir de faim - pour ne mentionner
qu'une seule de ses actions charitables. (Applaudissements frénétiques.)
Madame, chers concitoyens ! Les tendres germes de ces dispositions
réjouissantes se sont puissamment épanouis. La collégienne
aux boucles rousses est devenue une grande dame qui comble le
monde avec ses bienfaits. Qu'on pense à ses œuvres
sociales, à ses maternités et à ses soupes
populaires, à ses fondations artistiques et à ses
crèches ; cela vous donnera l'envie de crier avec moi en
l'honneur de celle qui retrouve son pays : Vive Clara !
Hourras. Tonnerre d'applaudissements.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Monsieur le maire, habitants de Güllen
! La joie désintéressée que vous inspire
ma visite m'émeut. J'étais en vérité
une enfant assez différente de ce qu'il parait dans le
discours du maire: j'ai été battue à l'école.
Et les pommes de terre de la vieille Boll, je tes ai volées,
avec Ill pour complice, pas du tout pour éviter à
la vieille maquerelle de crever de faim, mais pour coucher enfin
une fois avec Alfred dans un vrai lit ; c'était plus confortable
que la forêt de l'Ermitage ou la grange à Colas.
Mais pour apporter tout de même ma contribution à
votre joie, je vous déclare tout de suite que je suis prête
à faire à Güllen un cadeau de cent milliards.
Cinquante milliards pour la ville et cinquante à se répartir
entre tous les habitants.
LE MAIRE, bégayant. Cent milliards.
La foule est figée de stupeur.
CLAIRE ZAHANASSIAN. A une condition.
La foule éclate d'une joie indescriptible. Ill se frappe
la poitrine d'enthousiasme.
ILL. Cette Clara ! Merveilleux ! A se tordre ! Je vous dis : c'est
ma petite sorcière toute crachée !
Il l'embrasse.
LE MAIRE. Madame a dit à une condition. Puis-je la connaître
?
CLAIRE ZAHANASSIAN. La voilà. Je vous donne cent milliards,
et pour ce prix je m'achète la justice.
Silence total.
LE MAIRE. Comment faut-il le comprendre, Madame ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Comme je l'ai dit.
LE MAIRE. Mais on ne peut pas acheter la justice !
CLAIRE ZAHANASSIAN. On peut tout acheter.
LE MAIRE. Je ne comprends toujours pas.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, avance.
Le valet de chambre vient se placer au milieu derrière
les trois tables. Il ôte ses lunettes noires.
LE VALET DE CHAMBRE. Je ne sais pas si l'un de vous me reconnaît.
LE PROVISEUR. Hofer, le président du tribunal.
LE VALET DE CHAMBRE. Exact. Il y a quarante-cinq ans, j'étais
président du tribunal de Güllen. Après quoi
j'ai été nommé à la cour d'appel de
Kaffigen, jusqu'au moment ou Madame Zahanassian m'a fait l'offre
d'entrer comme valet de chambre à son service, il y a vingt-cinq
ans maintenant. J'ai accepté. C'est une carrière
peut-être un peu bizarre pour un homme qui a passé
par l'université, mais les gages qu'on me proposait étaient
si fantastiques...
CLAIRE ZAHANASSIAN. Au fait, Boby.
LE VALET DE CHAMBRE. Comme vous venez de l'entendre, Madame Claire
Zahanassian vous donne cent milliards, mais pour ce prix elle
exige la justice. En d'autres termes : Madame Zahanassian offre
cent milliards, à condition que vous répariez l'injustice
qu'elle a subie à Güllen. Monsieur Ill, voulez-vous
avoir l'obligeance ?...
Ill se lève.
ILL. Que me voulez-vous ?
LE VALET DE CHAMBRE. Avancez, Monsieur Ill.
ILL. Si vous voulez.
Il s'avance devant la table de droite en haussant les épaules.
LE VALET DE CHAMBRE. C'était en 1910. Comme président
du tribunal de Güllen, j'ai eu à rendre un jugement
dans un procès en recherche de paternité. Claire
Zahanassian, alors Clara Wäscher, Vous accusait d'être
le père de son enfant, Monsieur Ill. (Ill se tait.) Vous
avez récusé cette paternité et vous avez
produit deux témoins.
ILL. Vieilles histoires ! J'étais jeune, je ne savais pas.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Roby et Toby, amenez Koby et Loby.
Les deux monstres mastiquant introduisent les deux bonshommes
qui restent à gauche en se tenant gaiement par la main.
LES DEUX BONSHOMMES. Nous sommes là, nous sommes là.
LE VALET DE CHAMBRE. Les reconnaissez-vous, Monsieur Ill ?
Ill se tait. Les deux bonshommes sautillent d'un pied sur l'autre.
LES DEUX BONSHOMMES. Nous sommes Koby et Loby, Koby et Loby.
ILL. Je ne les connais pas.
LES DEUX BONSHOMMES. Nous avons changé, nous avons changé.
LE VALET DE CHAMBRE. Dites vos noms.
LE PREMIER. Jakob Hühnlein, Jakob Hühnlein.
LE SECOND. Ludwig Sparr, Ludwig Sparr.
LE VALET DE CHAMBRE. Eh bien, Monsieur Ill ?
ILL. Ça ne me dit rien.
LE VALET DE CHAMBRE. Jakob Hühnlein et Ludwig Sparr, reconnaissez-vous
Monsieur Ill ?
LES DEUX BONSHOMMES. Nous sommes aveugles, nous sommes aveugles.
LE VALET DE CHAMBRE. Le reconnaissez-vous à sa voix ?
LES DEUX BONSHOMMES. A sa voix, à sa voix.
LE VALET DE CHAMBRE. En 1910, j'étais juge et vous étiez
témoins. Qu'avez-vous juré devant le tribunal de
Güllen ?
LES DEUX BONSHOMMES. Qu'on avait couché avec Clara, qu'on
avait couché avec Clara.
LE VALET DE CHAMBRE. Vous l'avez juré devant moi, devant
le tribunal, devant Dieu. Était-ce la vérité
?
LES DEUX BONSHOMMES. Faux témoignage, faux témoignage
!
LE VALET DE CHAMBRE. Pourquoi l'avez-vous fait ?
LES DEUX BONSHOMMES. Alfred nous avait achetés, nous avait
achetés.
LE VALET DE CHAMBRE. Avec quoi ?
LES DEUX BONSHOMMES. Un litre d'eau-de-vie, un litre d'eau-de-vie.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Racontez maintenant ce que j'ai fait de vous.
LE VALET DE CHAMBRE. Racontez.
LES DEUX BONSHOMMES. La dame nous a cherchés, la dame nous
a cherchés.
LE VALET DE CHAMBRE. En effet, Claire Zahanassian les a fait chercher,
dans le monde entier. Jakob Hühnlein s'était expatrié
au Canada et Ludwig Sparr en Australie. Mais elle vous a trouvés.
Qu'est-ce qu'elle a fait de vous ?
LES DEUX BONSHOMMES. Elle nous a livrés à Roby et
Toby, à Toby et Roby.
LE VALET DE CHAMBRE. Et qu'est-ce qu'ils ont fait de vous ?
LES DEUX BONSHOMMES. Des aveugles et des eunuques, des aveugles
et des eunuques.
LE VALET DE CHAMBRE. Voilà l'affaire : un juge, un prévenu,
deux faux témoins et une erreur judiciaire en 1910. Je
demande à la plaignante si c'est bien cela.
CLAIRE ZAHANASSIAN. C'est cela.
ILL, en tapant du pied. Il y a prescription, il y a prescription
depuis longtemps. Vieille histoire absurde.
LE VALET DE CHAMBRE. Je demande à la plaignante ce qu'il
est advenu de l'enfant.
CLAIRE ZAHANASSIAN, doucement. Il a vécu un an.
LE VALET DE CHAMBRE. A vous, que vous est-il arrivé ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Je suis devenue une putain.
LE VALET DE CHAMBRE. Pourquoi ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Le tribunal m'avait marquée.
LE VALET DE CHAMBRE. Et maintenant, Claire Zahanassian, vous voulez
la justice ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Je me l'offre. Cent milliards pour Güllen,
Si quelqu'un tue Alfred Ill.
Silence de mort. Madame Ill se jette sur son mari et l'embrasse.
MADAME ILL. Fredy !
ILL. Ma petite sorcière, tu ne peux pas exiger ça
? Tu n'en es pas morte.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Non, mais je n'ai rien oublié, Ill.
Ni la forêt de l'Ermitage, ni la grange à Colas,
ni le lit de la vieille Boll - ni ta trahison ! Nous sommes devenus
vieux tous les deux, toi décati et moi charcutée
par les bistouris. Je veux que nous soldions notre compte. Tu
as choisi ta vie et tu m'as imposé la mienne. Tu voulais
que le temps soit aboli, tout à l'heure dans la forêt
de nos souvenirs ; eh bien, je l'ai aboli et je veux la justice.
La justice pour cent milliards.
LE MAIRE, se levant, pâle et digne. Madame Zahanassian !
Nous sommes encore en Europe et nous ne sommes toujours pas des
païens. Au nom de la ville de Güllen, au nom de l'humanité,
je refuse votre offre. Nous préférons rester pauvres,
plutôt que de nous couvrir de sang;
Tempête d'applaudissements.
CLAIRE ZAHANASSIAN. J'attendrai.
Rideau.
Acte II
La petite ville, seulement indiquée. Au fond, l'auberge
de l'Apôtre Doré, vue de l'extérieur. Façade
Art Nouveau très décrépite. Un balcon.
À droite, une pancarte : « Alfred Ill, Épicerie.
» Au-dessous, un comptoir de boutique assez sale ; derrière,
des étagères avec de la marchandise défraîchie.
Quand quelqu’un passe la porte imaginaire du magasin, une
mince cloche tinte.
À gauche, l'inscription : « Police ». Au-dessous,
une table en bois avec le téléphone. Deux chaises.
C'est le matin. Roby et Toby, toujours mastiquant, traversent
la scène en transportant des couronnes et des fleurs à
l'hôtel, comme pour un enterrement. Ill les regarde par
la devanture. Sa fille nettoie le plancher à genoux. Son
fils prend une cigarette à la bouche.
ILL. Des couronnes.
LE FILS. Ils en ramènent tous les matins de la gare.
ILL. Pour le cercueil vide à l'Apôtre Doré.
LE FILS. Ça ne fait peur à personne.
ILL. Toute la ville est pour moi. (Le fils allume sa cigarette.)
Maman descend pour déjeuner ?
LA FILLE. Non. Elle dit qu'elle est fatiguée.
ILL. Mes enfants, vous avez une bonne maman. Vraiment, il faut
le dire : une excellente maman. Qu'elle reste en haut, qu'elle
se ménage ! Nous déjeunerons tous les trois. Nous
ne l'avons pas fait depuis longtemps. Je propose des œufs
et une boîte de jambon américain. Nous allons faire
les choses bien, comme dans le bon temps, quand les Forges de
la Place-au-soleil ronflaient.
LE FILS. Faudra que tu m'excuses.
Il ôte sa cigarette de la bouche.
ILL. Tu ne veux pas manger avec nous, Karl ?
LE FILS. Je vais à la gare. Il y a un manœuvre malade
; ils ont peut-être besoin d'un remplaçant.
ILL. Trimer sur la voie en plein soleil, ce n'est pas une occupation
pour mon fils.
LE FILS. C'est mieux que rien.
Le fils sort. La fille se relève.
LA FILLE. Papa, faut que je m'en aille.
ILL. Toi aussi ? Comme ça? 0ù donc, si je peux me
permettre de poser une question à Mademoiselle ma fille
?
LA FILLE. Au bureau de placement. Il y aura peut-être du
travail.
La fille s'en va. Ill est ému et se mouche.
ILL. Braves gosses !
Des sons de guitare tombent du balcon.
VOIX DE CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, passe-moi ma jambe gauche.
VOIX DU VALET DE CHAMBRE Je n'arrive pas à mettre la main
dessus.
VOIX DE CLAIRE ZAHANASSIAN. Derrière le bouquet des fiançailles,
sur la commode.
Chez Ill. Un client arrive - le premier homme.
ILL. Bonjour, Hofbauer.
LE PREMIER. Des cigarettes.
ILL. Comme d’habitude ?
LE PREMIER. Non, pas ça. Des vertes.
ILL. Plus chères.
LE PREMIER. Inscrivez-les.
ILL. Parce que c'est vous, Hofbauer, et parce qu'il faut nous
serrer les coudes.
LE PREMIER. On joue de la guitare.
ILL. Un des gangsters de Sing-Sing.
Les deux bonshommes sortent de l'hôtel, portant des cannes
à pêche et tout un attirail de pêcheurs.
LES DEUX BONSHOMMES. Belle matinée, Alfred, belle matinée
!
ILL. Allez au diable !
LES DEUX BONSHOMMES. À la pêche, à la pêche.
Ils s'en vont par la gauche.
ILL. Avec les cannes du septième mari.
LE PREMIER. Dans le divorce, la milliardaire a tout raflé.
ILL. On dit qu'il y a aussi laissé ses plantations de tabac.
LE PREMIER C'est pour cela qu'elle veut faire des noces faramineuses
avec le huitième. On a célébré les
fiançailles hier.
Sur le balcon, Claire Zahanassian arrive en matinée. Elle
remue la main droite, puis la jambe gauche. Ici, on peut faire
entendre quelques pincements de guitare. Par la suite, ils accompagneront
les scènes du balcon, un peu comme pour un récitatif
d'opéra : valses ou fragments de chants nationaux, selon
le texte.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Me voilà réajustée. Roby,
le chant populaire arménien ! (Mélodie à
la guitare.) L'air préféré de Zahanassian
; il voulait l'entendre tous les matins. C'était un homme
modèle ! À côté de son énorme
flotte pétrolière et de son écurie de course,
il possédait des milliards en banque. Se marier dans ces
conditions, ça valait le coup ! Et quel maître à
danser. Il connaissait toutes les diableries. Tout ce que je sais
me vient de lui.
Deux femmes arrivent chez Ill. Elles lui tendent des seaux à
lait.
LA PREMIERE FEMME. Du lait, Monsieur Ill.
LA SECONDE. Mon bidon, Monsieur Ill.
ILL. Bonjour. Un litre pour chacune de ces dames ?
Il ouvre une bonbonne et veut y puiser.
LA PREMIERE. Du lait non écrémé, Monsieur
Ill.
LA SECONDE. Deux litres de lait entier, Monsieur Ill.
ILL. Du lait entier ?
Il ouvre une seconde bonbonne et y puise.
CLAIRE ZAHANASSIAN, lorgnant les alentours. Belle matinée
d'automne. Un léger brouillard dans les rues, une brume
argentée et, par là-dessus, un ciel de violette
comme les peignait mon troisième mari, le comte Holk, le
fameux ministre des Affaires étrangères qui occupait
ses vacances en peignant des croûtes. C'était affreux.
(Elle s'assied cérémonieusement.) D'ailleurs, le
comte tout entier était affreux.
LA PREMIERE. Et du beurre. Deux cents grammes.
LA SECONDE. Deux kilos de pain blanc.
ILL. Eh bien, Mesdames, on a hérité ?
LES DEUX FEMMES, ensemble. Vous inscrirez.
ILL. Je comprends : il faut s'entraider.
LA PREMIERE. Et du chocolat : deux tablettes.
LA SECONDE. Quatre.
ILL. À inscrire aussi ?
LES DEUX FEMMES. Oui, oui.
LA SECONDE. On va le manger ici, Monsieur Ill.
LA PREMIERE. C'est chez vous qu'on est le mieux.
Elles vont s'asseoir au fond du magasin pour manger leur chocolat.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Un Winston ! À présent que nous
avons divorcé, je veux tout de même goûter
les cigares du N°7. Pauvre Moby, avec sa passion pour la pêche
à la ligne, il doit être bien triste dans l'express
qui l'emmène au Portugal.
LE PREMIER Regardez-la : elle fume comme un sapeur.
ILL. Toujours les cigares les plus chers. Un scandale !
LE PREMIER C'est du gaspillage. Elle devrait avoir honte, en face
d'une humanité qui manque de tout.
CLAIRE ZAHANASSIAN, fumant. Bizarre. Ils sont très convenables.
ILL. Elle a mal calculé son coup. Je suis un vieux pécheur,
Hofbauer - qui ne l'est pas ? C'est vrai que je lui ai fait une
sale blague - j'étais jeune ! Mais comme ils lui ont rivé
son clou, les gens de Güllen, à l'Apôtre Doré
! Ils ont refusé en bloc, malgré notre misère
à tous. La plus belle heure de ma vie.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Scotch, Boby. Sec.
Un deuxième client arrive, misérable et loqueteux,
comme tout le monde - le deuxième homme.
LE DEUXIEME. Bonjour. Il va faire chaud aujourd'hui.
LE PREMIER. Le beau se maintient.
ILL. Il y en a du monde, ce matin ! On ne voyait plus personne,
mais maintenant, c'est un défilé.
LE PREMIER. C'est qu'on vous soutient. Notre Ill peut compter
sur nous.
LES FEMMES, en mangeant leur chocolat. À la vie à
la mort, Monsieur Ill, à la vie à la mort !
LE DEUXIEME. Il n'y a pas à dire : tu es la personnalité
la plus aimée de la ville.
LE PREMIER. La plus importante.
LE DEUXIEME. On va t'élire maire au printemps.
LE PREMIER. C'est comme si c'était fait.
LE DEUXIEME. Une bouteille de gniole.
Ill prend une bouteille sur l'étagère. Le valet
de chambre verse le whisky.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Va réveiller le nouveau. Je n'aime
pas que mes maris dorment si tard.
ILL. À quatre cent cinquante ?
LE DEUXIEME. Non, pas ça.
ILL. C'est ce que tu prends d'habitude.
LE DEUXIEME. Au fond, je préfère du cognac.
ILL. Tu sais ce que ça coûte ? Personne ne peut plus
se payer ça.
LE DEUXIEME. Il faut bien s'offrir une petite douceur de temps
en temps.
Une fille à demi nue traverse la scène avec Toby
à ses trousses.
LA PREMIERE FEMME, en mangeant son chocolat. Un scandale, de voir
la Louise se tenir comme ça.
LA SECONDE, même jeu. Sans compter qu'elle est fiancée
avec son pianiste, le grand blond de la rue Berthold Schwarz.
Ill prend une bouteille de cognac en hésitant.
ILL. Enfin, comme tu voudras.
LE DEUXIEME. Et du tabac pour la pipe.
ILL. Du gris ?
LE DEUXIEME. Non, du Prince Albert.
ILL fait le compte.
Sur le balcon paraît le mari N° 8. Acteur de cinéma,
grand, svelte, moustache rousse, en robe de chambre. Il peut être
joué par le même acteur que le mari N° 7.
LE MARI VIII. Ma petite sauterelle, est-ce que ce n'est pas merveilleux
: notre premier petit déjeuner de fiancés ? On croit
rêver. Un petit balcon sous un orme qui frissonne, la fontaine
de la place de l'Hôtel-de-Ville et son murmure, quelques
poules qui courent sur le pavé, çà et là
des femmes qui bavardent en se racontant leurs petites misères
et, pardessus les toits, la tour de la Collégiale !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Hoby, assieds-toi et tais-toi. Le paysage,
je le vois toute seule et les pensées ne sont pas ton fort.
LE DEUXIEME. Voilà le mari maintenant.
LA PREMIERE FEMME, en mangeant son chocolat. Le huitième.
LA SECONDE, même jeu. Bel homme. Acteur de cinéma.
Ma fille l'a vu dans L'Orpheline et le Braconnier.
LA PREMIERE. Moi, en curé dans le dernier Graham Greene.
Le mari N° 8 embrasse Claire Zahanassian. Accords à
la guitare.
LE DEUXIEME, montrant le balcon. Avec de l'argent, on peut s'offrir
tout ce qu'on veut.
LE PREMIER, en frappant le poing sur le comptoir. Pas chez nous.
ILL, qui a terminé son compte. Deux mille trois cent quatre-vingts.
LE DEUXIEME. Inscris-les.
ILL. Pour cette semaine, je veux bien faire une exception ; mais
pense à me payer le 1er du mois, quand tu toucheras ton
allocation. (Le deuxième se dirige vers la porte.) Helmesberger
! (Le deuxième s'arrête. Ill s'approche de lui.)
Tu as des souliers neufs. Des jaunes, tout neufs.
LE DEUXIEME. Ben quoi ?
ILL. Vous aussi, Hofbauer, vous avez des souliers neufs. (Ill
regarde les femmes et se dirige lentement vers elles, plutôt
effrayé.) Vous aussi. Des souliers neufs. Des jaunes, tout
neufs.
LE DEUXIEME. Il n'y a pas de mal à ça.
LE PREMIER On ne peut pas marcher éternellement dans de
vieilles godasses.
ILL. Des souliers neufs. Comment avez-vous pu vous acheter des
souliers neufs ?
LES FEMMES. On les a fait inscrire, Monsieur Ill, on les a fait
inscrire.
ILL. Vous les avez fait inscrire ? Et en quel honneur vous l'obtenez,
ce crédit ?
LE DEUXIEME. Toi aussi, tu nous fais crédit.
ILL. Avec quoi vous allez payer ? (Silence. Ill se met à
bombarder les clients avec de la marchandise. Tous s'enfuient.)
Du lait entier, du Prince Albert, du cognac. Avec quoi vous paierez
? Avec quoi ?
Il se rue vers le fond et sort.
LE MARI VIII. On dirait qu'il se passe quelque chose en bas, dans
le magasin.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Ils doivent se battre sur le prix de la viande.
Puissant accord à la guitare. Le mari No 8 se lève
brusquement.
LE MARI VIII. Pour l'amour du Ciel, ma petite sauterelle, vous
avez entendu ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Ce bruit ? C'est ma panthère noire.
LE MARI VIII. Quelle panthère noire ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Un cadeau du pacha de Marrakech. Elle se promène
dans le salon. Un beau gros matou bien méchant, avec des
yeux fulgurants. Je l'aime beaucoup. - Tu peux servir, Boby.
L'adjudant de gendarmerie s'assied à la table de gauche.
Il fume et boit de la bière ; parlant lentement et posément.
Ill est entré par le fond.
L’ADJUDANT. Qu'est-ce qui vous amène, Ill ? Prenez
place. (Ill reste debout.) Vous tremblez.
ILL. Je demande l'arrestation de Claire Zahanassian.
L'adjudant bourre sa pipe et l'allume confortablement.
L’ADJUDANT. C'est curieux, très curieux.
Le valet de chambre sert le petit déjeuner et apporte le
courrier.
ILL. Je le demande en tant que futur maire.
L’ADJUDANT, dans un nuage de fumée. L'élection
n'est pas faite.
ILL. Vous allez l'arrêter sur-le-champ.
L’ADJUDANT. Vous voulez dire que vous avez l'intention de
la dénoncer ? Vous le pouvez. Pour l'arrestation, c'est
la police qui décide. A-t-elle commis un crime ?
ILL. Elle pousse les gens de cette ville à me tuer.
L’ADJUDANT. Et il faudrait que j'arrête cette dame,
tout simplement?
Il se verse de la bière.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Eisenhower m'envoie ses félicitations.
Nehru aussi.
ILL. C'est votre devoir.
L’ADJUDANT. Bizarre, extrêmement bizarre.
ILL. Rien de plus simple.
L’ADJUDANT. Mon cher Ill, cette affaire n'est pas si simple.
Examinons le cas posément. La dame a fait à la ville
de Güllen la proposition de donner cent milliards en échange
de - vous savez ce que je veux dire. C'est exact ; j'y étais.
Mais ce n'est pas un prétexte suffisant pour que la police
agisse et s'en prenne à Madame Zahanassian. La loi est
formelle.
ILL. Il y a provocation au meurtre.
L’ADJUDANT. Attention, Ill, attention. Il n'y aurait provocation
au meurtre, que si le projet de vous faire assassiner avait été
pensé sérieusement. C'est clair ?
ILL. Il me semble.
L’ADJUDANT. Eh bien ? Il est impossible de prendre l'offre
de la dame au sérieux ; parce que le prix de cent milliards
est exagéré, vous êtes obligé d'en
convenir. Pour une chose semblable, on offre cent mille ou deux
cent mille, mais certainement pas davantage, croyez-moi. Cela
prouve une fois de plus que tout ceci n'est pas sérieux.
Et même si ça l'était, alors ce serait la
dame que la police ne devrait plus prendre au sérieux,
car il serait prouvé qu'elle est folle. Compris ?
ILL. Folle ou pas folle, son offre reste une menace pour ma vie.
C'est pourtant logique.
L’ADJUDANT. Pas du tout. Vous ne pouvez pas être menacé
par un projet, mais seulement par la mise en œuvre de ce
projet. Faites-moi constater une seule tentative réelle,
un commencement d'exécution, par exemple un homme qui dirigerait
une arme contre vous ; j'accourrai à la vitesse du vent.
Mais il se trouve justement que personne n'a l'intention de passer
à l'action. Au contraire. La manifestation à l'Apôtre
Doré a été impressionnante. J'ai un peu de
retard, mais je vous en félicite.
ILL. Je suis beaucoup moins rassuré que vous, Monsieur
l'adjudant.
L’ADJUDANT. Vraiment ?
ILL. Mes clients achètent du meilleur pain, du meilleur
lait, de meilleures cigarettes.
L’ADJUDANT. Vous faites de meilleures affaires.
Il boit.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, fais acheter en bloc toutes les actions
Dupont.
ILL. Helmesberger m'a pris du cognac. Avec ça, il y a des
années qu'il n'a pas gagné un sou. Il vit des soupes
populaires.
L’ADJUDANT. Je goûterai le cognac ce soir. Je suis
invité chez lui.
Il boit.
ILL. Ils ont tous des souliers neufs ; des jaunes, tout neufs.
L’ADJUDANT. Qu'est-ce que vous avez contre les chaussures
neuves ? Je porte aussi des souliers neufs.
Il montre ses pieds.
ILL. Vous aussi.
L’ADJUDANT. Regardez.
ILL. Jaunes, aussi. Et vous buvez de la bière de Pilsen.
L’ADJUDANT. Excellente.
ILL. Avant, vous buviez de la bière de chez nous.
L’ADJUDANT. Infecte.
Musique à la radio.
ILL. Vous entendez ?
L’ADJUDANT. Eh bien ?
ILL. De la musique.
L’ADJUDANT. La Veuve joyeuse.
ILL. A la radio.
L’ADJUDANT Chez Hagholzer, à côté. Il
devrait fermer sa fenêtre.
Il prend note dans un carnet.
ILL. Comment Hagholzer peut-il s'offrir un poste ?
L’ADJUDANT. Ça le regarde.
ILL. Et vous, Monsieur l’adjudant, avec quoi paierez-vous
votre bière de Pilsen et vos souliers neufs ?
L’ADJUDANT. Ça me regarde. (Le téléphone
qui est sur la table sonne. L'adjudant décroche le récepteur.)
Poste de police de Güllen !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, téléphone aux Russes que
j'accepte leurs propositions.
L’ADJUDANT. Entendu.
Il repose le récepteur.
ILL. Et mes clients, avec quoi paieront-ils ?
L’ADJUDANT. Ça ne regarde pas la police.
Il se lève et prend un fusil qui pendait au dossier de
sa chaise.
ILL. Moi, ça me regarde.
L’ADJUDANT. Personne ne vous menace.
Il charge son arme.
ILL. Toute la ville fait des dettes. Avec les dettes, le bien-être
augmente ; et avec le bien-être, la nécessité
de me tuer. Comme ça, la dame n'a plus qu'à rester
assise sur son balcon, à boire du café, fumer des
cigares - et à attendre. Il suffit qu'elle attende.
L’ADJUDANT. Vous vous montez la tête.
ILL. Vous tous, vous attendez.
L’ADJUDANT. Vous avez bu un coup de trop. (Il manie son
arme.) Bon, le voilà chargé. Soyez tranquille. La
police est là pour faire respecter les lois, pour veiller
à l'ordre et pour protéger les citoyens. Elle connaît
son devoir. Que l'ombre d'une menace surgisse n'importe où,
de la part de qui que ce soit, elle interviendra, Monsieur Ill,
comptez-y.
ILL, doucement. Toujours est-il que vous avez une nouvelle dent
en or, Monsieur l'adjudant.
L’ADJUDANT. Heu ?
ILL. Une dent en or toute neuve.
L’ADJUDANT. Vous êtes fou ?
Ill s'avise que l'arme est dirigée contre lui ; il lève
lentement les mains.
L’ADJUDANT. D'ailleurs : pas le temps de discuter vos hallucinations.
Faut que je m'en aille. La panthère noire a fichu le camp
: le petit chouchou de cette toquée de milliardaire. On
part pour la chasse.
Il sort par le fond.
ILL. Votre gibier, c'est moi.
CLAIRE ZAHANASSIAN, lisant une lettre. Le grand couturier s'annonce
: mon cinquième mari, mon plus beau mari. C'est lui qui
a créé toutes mes robes de mariée. Roby,
un menuet.
Menuet à la guitare.
LE MARI VIII. Mais votre cinquième était chirurgien.
CUIRE ZAHANASSIAN Le sixième. (Elle ouvre une autre lettre.)
Du propriétaire des Western Railways.
LE MARI VIII, surpris. Vous ne m'en avez jamais parlé.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Le numéro 4. Ruiné. Ses actions
Sont dans mon porte-feuille. Je l'avais vampé au palais
de Buckingham.
LE MARI VIII. Mais c'était Lord Ismaël !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Exact. Tu as raison, Hoby. Je l'avais oublié,
lui et son château dans le Yorkshire. Donc : c'est le deuxième
qui m'écrit. J'ai fait sa connaissance au Caire. On s'est
embrassé au pied du Sphinx, ce sont des soirées
qu'on n'oublie pas.
A droite, changement de décor. L'inscription « Hôtel
de Ville » descend des cintres. Le troisième homme
arrive, il enlève la caisse enregistreuse, pousse le comptoir
qu'on va pouvoir utiliser comme bureau. Entre le maire. Il s'assied
au bureau et se met à nettoyer un revolver. Ill entre par
la gauche. Au mur, le plan d'une construction.
Ill entre par le fond.
ILL. Monsieur le maire, j'ai à vous parler.
LE MAIRE. Asseyez-vous.
ILL. D'homme à homme, comme votre successeur.
LE MAIRE. Hum ! Tout à vous. (Ill reste debout, le regard
fixé sur le revolver.) La panthère de Madame Zahanassian
s'est échappée, elle rôde dans l'église.
Il faut être armé.
ILL. Certainement.
LE MAIRE. J’ai mobilisé tous les hommes qui possèdent
un fusil. On a retenu les enfants dans les classes.
ILL, méfiant. C'est peut-être beaucoup.
LE MAIRE, léger. La chasse au fauve.
LE VALET DE CHAMBRE. Le président de la Banque Internationale,
Madame, vient d'arriver de New York par avion.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Je n’y suis pour personne. Qu'il reprenne
son avion.
LE MAIRE. Qu’est-ce qui vous tracasse ? Parlez à
cœur ouvert.
ILL. Vous fumez un Havane ?
LE MAIRE. Supérieur.
ILL. Plutôt cher.
LE MAIRE. On en a pour son argent.
ILL. Autrefois, vous en fumiez d’autres, Monsieur le maire.
LE MAIRE. Des Voltigeurs.
ILL. Meilleur marché.
LE MAIRE. Trop forts.
ILL. Cravate neuve ? Pure soie.
ILL. Vous avez dû vous acheter aussi des souliers neufs.
LE MAIRE. J'en ai fait venir de Kalberstadt. Bizarre ! Comment
le savez-vous ?
ILL. Je m'en doutais.
LE MAIRE. Mais enfin, qu'est-ce qu'il vous arrive ? Vous êtes
pâle. Malade ?
ILL. J'ai peur.
LE MAIRE. Peur ?
ILL. Tout va trop bien.
LE MAIRE. Première nouvelle. Ce serait réjouissant.
ILL. J'exige la protection des autorités.
LE MAIRE. Hé ! Pour quoi donc ?
ILL. Vous le savez, Monsieur le maire.
LE MAIRE. On se méfie ?
ILL. Ma tête est mise à prix pour cent milliards.
LE MAIRE. Adressez-vous à la police.
ILL. J'en viens.
LE MAIRE. Vous voilà tranquillisé.
ILL. J’ai vu briller dans la bouche de l'adjudant une dent
en or toute neuve.
LE MAIRE. Vous oubliez que nous sommes à Güllen, ville
aux traditions humanistes. Goethe y a passé une nuit. Brahms
y a composé un quatuor : noblesse oblige !
De la gauche arrive un homme - le troisième - qui porte
une machine à écrire.
LE TROISIEME. La nouvelle machine à écrire, Monsieur
le maire. Une Remington.
LE MAIRE. Au bureau ! (L'homme sort par la droite.) (A Ill.) Nous
ne méritons pas votre ingratitude. Je vous plains, si vous
avez perdu confiance en notre municipalité. Je ne m'attendais
pas à ça de vous, c'est digne d'un existentialiste.
Nous vivons tout de même dans un État respectueux
des lois.
ILL. Alors, faites arrêter la dame.
LE MAIRE. C'est curieux, très curieux.
ILL. L’adjudant m'a dit la même chose.
LE MAIRE. Dieu sait que la façon d'agir de cette dame n'est
pas tellement incompréhensible. En fin de compte, vous
avez poussé deux garçons au parjure et vous avez
réduit une jeune fille à la misère noire.
ILL. Une misère dorée de beaucoup de milliards.
Silence.
LE MAIRE. Causons franchement.
ILL. Je vous le demande.
LE MAIRE. D'homme à homme, puisque vous le désirez.
Vous n'avez pas le droit, moralement, d'exiger l'arrestation de
cette dame ; et, bien entendu, il n'est plus question de vous
pour la mairie. Je suis navré d'avoir à vous l'apprendre.
ILL. C'est officiel ?
LE MAIRE. Tous les partis sont d'accord.
ILL. Je comprends.
Il se dirige lentement vers la gauche et regarde par la fenêtre
en tournant le dos au maire.
LE MAIRE. Nous refusons, cela va de soi, la proposition de la
dame ; mais cette proposition a été motivée
par vos crimes, et vos crimes, nous ne les approuvons pas non
plus. La fonction de maire exige des garanties d'ordre moral que
vous ne remplissez plus, reconnaissez-le. Du reste, il va sans
dire que nous continuerons à vous porter le même
respect et la même amitié qu’avant.
De la gauche, Roby et Toby apportent de nouvelles couronnes qu'ils
vont déposer à l'Apôtre Doré.
LE MAIRE. En tout cas, il est préférable de garder
le silence sur toute cette histoire. J'ai déjà prévenu
la Gazette de Güllen de ne rien publier.
ILL. On décore déjà mon cercueil, Monsieur
le maire. Le silence est dangereux pour moi.
LE MAIRE. Vous devriez nous remercier de jeter le voile de l'oubli
sur cette pénible affaire.
ILL. Si je parle, j’ai encore une chance de m’en tirer.
LE MAIRE. C’est le comble ! Mais qui vous menace ?
ILL. Un d’entre vous.
LE MAIRE, il s’est levé. Donnez-moi un nom et j’enquêterai.
Sans ménagements. Qui soupçonnez-vous ?
ILL. Chacun de vous.
Silence. Le maire arpente la scène.
LE MAIRE. Au nom de la ville, je proteste solennellement contre
cette calomnie.
ILL. Personne ne veut me tuer, chacun espère qu’un
autre le fera, si bien que ça finira par arriver.
LE MAIRE. Vous avez des visions.
ILL, sombre, montrant le plan au mur. Vous aussi : des visions
d’avenir.
LE MAIRE. Comment ?
ILL. C’est le futur Hôtel de Ville ?
LE MAIRE. Bon Dieu ! Il est tout de même permis d'envisager
des améliorations.
Il met le revolver dans sa poche.
ILL, calme, mais plein d'épouvante. Vous spéculez
sur ma mort.
LE MAIRE. Mon cher, l'homme politique que je suis a le droit de
croire en un avenir meilleur, sans être accusé pour
cela d’arrière-pensées criminelles. Sinon,
je démissionnerais. Soyez tranquille.
ILL. Vous m'avez déjà condamné.
LE MAIRE. Monsieur Ill !
ILL, doucement, montrant le plan. La preuve, la preuve !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Onassis viendra - le Duc et la Duchesse -
l'Aga !
LE MARI VIII. Ali ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Toute la clique de la Riviera.
LE MARI VIII. Des journalistes ?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Du monde entier. Chaque fois que je me marie,
toute la presse est là. Elle a besoin de moi et j'ai besoin
d'elle. (Elle ouvre une autre lettre.) Du comte Holk.
LE MARI VIII. Ma petite Sauterelle, est-il vraiment indispensable
que vous lisiez les lettres de tous vos anciens maris à
notre premier petit déjeuner en tête-à-tête
?
CLAIRE ZAHANASSIAN. Je tiens à ne pas perdre une vue d'ensemble.
LE MARI VIII, chagrin. J'ai aussi mes problèmes.
Il se lève et jette un regard sur la ville.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Ta Jaguar est en panne ?
LE MARI VIII. Ce genre de petite ville m'oppresse. D'accord :
les ormes bruissent, les oiseaux pépient, la fontaine susurre,
mais ils en faisaient autant il y a une demi-heure. Il ne se passe
rien, ni dans la nature, ni dans la population. Tout est paix,
absence de soucis, satisfaction, confort aimable. Pas de grandeur,
rien de tragique. J'ai la nostalgie du climat spirituel des grandes
époques.
A gauche paraît le pasteur, le fusil sur l’épaule.
Sur la table à laquelle était assis l'adjudant tout
à l'heure, il étend une nappe blanche avec une croix
noire ; il appuie son fusil contre la façade de l'auberge.
Le sacristain l’aide à passer sa robe.
LE PASTEUR. Entrez dans la sacristie, Ill. (Ill entre par la gauche.)
C'est un peu sombre ici, mais il y fait bon.
ILL. Je ne voudrais pas vous déranger, Monsieur le pasteur.
LE PASTEUR. . La maison de Dieu est ouverte à chacun. (Il
remarque que le regard d'Ill est tombé sur le fusil.) Ne
soyez pas surpris de voir une arme ici : la panthère de
Madame Zahanassian rôdait dans notre église il y
a un moment. Maintenant elle est dans la grange à Colas.
ILL. J'ai besoin de votre aide.
LE PASTEUR. . Contre quoi ?
ILL. J'ai peur.
LE PASTEUR. . Peur ? De qui ?
ILL. Des hommes.
LE PASTEUR. . Que craignez-vous des hommes, mon fils ?
ILL. Qu'ils me tuent. Ils me traquent déjà comme
une bête fauve.
LE PASTEUR. . On ne doit pas craindre les hommes, mais Dieu ;
pas la mort du corps, mais celle de l'âme, (Au sacristain.)
Boutonnez-moi ma robe, s'il vous plaît.
Partout sur le pourtour de la scène apparaissent les hommes
de Güllen : l'adjudant de gendarmerie en tête, le maire,
les quatre hommes, le peintre, le proviseur, tous aux aguets,
l'arme prête.
ILL. Ma vie est en jeu.
LE PASTEUR. . Votre vie éternelle.
ILL. La prospérité me menace.
LE PASTEUR. . La menace vient plutôt de votre conscience.
ILL. Les gens sont heureux. Les jeunes filles ont des robes neuves,
les garçons des chemises bariolées. La ville s'apprête
à fêter ma mort - et moi, je crève d'épouvante.
LE PASTEUR. . Ça, c'est positif.
ILL. C'est un enfer.
LE PASTEUR. . L'enfer est en vous-même. Vous êtes
plus âgé que moi et vous croyez connaître les
hommes ; mais on ne connaît jamais que son propre cœur.
Vous avez trahi une jeune fille par amour de l'argent ; vous en
concluez naturellement que les hommes sont prêts à
vous trahir aussi pour de l'argent. La raison de nos craintes
est en nous, dans notre cœur, dans nos péchés.
Si vous admettez cette vérité, vous aurez la seule
arme efficace pour votre tourment.
ILL. Les Siemethofer ont acheté une machine à laver.
LE PASTEUR. Ne vous inquiétez pas de cela...
ILL. A crédit.
LE PASTEUR. ... Inquiétez-vous du salut de votre âme.
ILL. Les Stocker ont la télévision.
LE PASTEUR. Priez ! (Au sacristain.) Le rabat, (Le sacristain
lui fixe le rabat.) (A Il.) Fouillez votre conscience. Prenez
la voie du repentir, sinon le monde rallumera perpétuellement
votre peur. C'est l'unique voie ; nous ne pouvons rien d'autre.
Silence. Les hommes armés de fusils s'effacent ; ce ne
sont plus que des ombres sur le pourtour de scène. La cloche
d'incendie se met à sonner.
LE PASTEUR. A présent, il faut que j'exerce mon ministère
; j'ai un baptême. (Au sacristain.) La Bible, la Liturgie,
le Psautier ! L'enfant se met à crier. Il faut l'apaiser
en le guidant d'une main sûre vers la seule lumière
qui éclaire notre monde.
Une deuxième cloche se met à sonner.
ILL. Une nouvelle cloche ?
LE PASTEUR, enthousiaste. Eh oui ! Elle a un timbre magnifique
: puissant et grave. (Ill le regarde avec intensité ; le
pasteur rentre dans le ton.) Ill, pour votre âme, cette
épreuve est positive, rien que positive.
ILL, criant. Vous aussi, Monsieur le pasteur ! Comme les autres
!
Le pasteur se jette sur Ill et le tient embrassé.
LE PASTEUR. Sauve-toi ! Nous sommes tous faibles, chrétiens
ou incrédules. Sauve-toi ! La cloche bourdonne sur Güllen,
c'est la cloche de la trahison. Va-t'en ! Ne reste pas ; ta présence
nous induit en tentation.
On entend deux coups de fusil. Ill s'écroule. Le pasteur
s'agenouille à côté de lui.
LE PASTEUR. Va-t'en ! Va-t'en !
CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, on tire ?
LE VALET DE CHAMBRE. En effet, Madame.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Pourquoi donc ?
LE VALET DE CHAMBRE. La panthère s'était échappée...
CLAIRE ZAHANASSIAN. On l'a touchée ?
LE VALET DE CHAMBRE. Elle est étendue morte devant l'épicerie
d'Ill.
CLAIRE ZAHANASSIAN. Pauvre petite bête. Roby, une marche
funèbre !
Marche funèbre à la guitare. Le balcon disparaît.
Le timbre de la gare. La scène est comme au début
du premier acte : la gare, à peu près inchangée.
Mais l'horaire mural est neuf et, sur l'édicule, on voit
une grande affiche qui porte un soleil rayonnant : « Visitez
le Midi. » A l'extrême-droite, une autre avec ta 1égende
: « Assistez au Mystère de la Passion d'Oberammergau.
» A l'arrière-plan, on distingue des grues parmi
les maisons et quelques toits rénovés. Bruit d'un
express qui passe. Le chef de gare salue.
Du fond arrive Ill, une pauvre petite valise à la main.
Il regarde peureusement autour de lui. Lentement, comme par hasard,
les habitants de Güllen débouchent de tous côtés.
Ill s'arrête, hésitant.
LE MAIRE. Bonjour, Ill.
LA FOULE. Bonjour. Bonjour.
ILL, hésitant. Bonjour.
LE PROVISEUR. Où allez-vous donc avec votre valise ?
ILL. A la gare.
LE MAIRE. On vous accompagne.
LA FOULE. On vous accompagne. On vous accompagne.
La foule augmente.
ILL. Il ne faut pas, vraiment pas. Ce n'est pas la peine.
LE MAIRE. Vous partez en voyage, Ill ?
ILL. Oui.
L’ADJUDANT . Où donc ?
ILL. Je ne sais pas. D'abord à Kalberstadt et puis... plus
loin.
LE PROVISEUR. Comme cela : « Et puis plus loin ? »
ILL. En Australie de préférence. Je trouverai bien
l'argent d'une manière ou d'une autre.
Il reprend sa marche en direction de la gare.
LA FOULE. En Australie ! En Australie !
LE MAIRE. Pour quoi faire ?
ILL, embarrassé. En fin de compte, on ne peut pas vivre
toujours au même endroit, des années et des années
!
Ill se met à courir et atteint la gare. Les autres le suivent
tranquillement et l'entourent.
LE MAIRE. Émigrer en Australie ? C'est ridicule.
LE MEDECIN. . Il n'y a pas plus dangereux pour vous.
LE PROVISEUR. Un des eunuques avait aussi émigré
en Australie.
L’ADJUDANT. C'est ici que vous êtes le mieux protégé.
LA FOULE. On vous protège ! On vous protège !
Ill regarde peureusement autour de lui, comme une bête aux
abois.
ILL, doucement. J'ai écrit au préfet de Kaffigen.
L’ADJUDANT. Et alors ?
ILL. Pas de réponse.
LE PROVISEUR. Votre méfiance est incompréhensible.
LE MAIRE. Personne ne veut vous tuer.
LA FOULE. Personne. Personne.
ILL. La poste n'a pas transmis ma lettre.
LE PEINTRE. Impossible !
LE MAIRE. Le postier est membre du conseil communal.
LE PROVISEUR. C'est un homme honorable.
LA FOULE. Honorable. Honorable.
ILL. Voyez : une affiche. « Visitez le Midi. »
LE MEDECIN. Et alors ?
ILL. « Assistez au Mystère de la Passion d'Oberammergau.
»
LE PROVISEUR. Et alors ?
ILL. On construit.
LE MAIRE. Et alors ?
ILL. Vous portez tous des pantalons neufs.
LE PREMIER HOMME. Et alors ?
ILL. Vous devenez de plus en plus riches, vous possédez
de plus en plus de choses.
LA FOULE. Et alors ?
Le timbre de la gare.
LE PROVISEUR. Voyez comme on vous aime.
LE MAIRE. La ville entière vous accompagne.
LA FOULE. La ville entière. La ville entière.
ILL. Je ne vous ai pas priés de venir.
LE DEUXIEME On peut tout de même te dire adieu, non ?
LE MAIRE. En vieux amis.
LA FOULE. En vieux amis. En vieux amis.
Bruit de train. Le chef de gare paraît. Un contrôleur
arrive de la gauche, comme s’il venait de sauter du marchepied.
LE CONTROLEUR. Güllen !
LE MAIRE. Voilà votre train.
LA FOULE. Votre train. Votre train.
LE MAIRE. Eh bien, Ill, je vous souhaite bon voyage.
LA FOULE. Bon voyage. Bon voyage.
LE MEDECIN. . Et bonne continuation.
LA FOULE. Et bonne continuation.
La foule se presse autour d'Ill.
LE MAIRE. C'est le moment. Montez dans l'omnibus pour Kalberstadt
et que Dieu vous accompagne.
L’ADJUDANT. Bonne chance en Australie.
LA FOULE. Bonne chance. Bonne chance.
Ill immobile regarde fixement ses concitoyens.
ILL, doucement. Pourquoi êtes-vous tous ici ?
L’ADJUDANT. Qu'est-ce qu'il vous faut de plus ?
LE CHEF DE GARE. . En voiture !
ILL. Pourquoi vous m'entourez ?
LE MAIRE. On ne vous entoure pas.
ILL. Faites-moi de la place.
LE PROVISEUR. On vous fait de la place.
LA FOULE. On vous fait de la place. On vous fait de la place.
ILL. Quelqu'un va me retenir.
L’ADJUDANT. Absurde. Montez dans le train, vous verrez que
c'est absurde.
ILL. Allez-vous-en !
Personne ne bouge. Plusieurs hommes l'observent, les mains dans
les poches.
LE MAIRE. Je ne comprends pas ce que vous voulez. C'est à
vous de partir ! Montez dans le train.
ILL. Allez-vous-en !
LE PROVISEUR. Votre peur est tout simplement ridicule.
Ill tombe à genoux.
ILL. Pourquoi êtes-vous si près de moi ?
L’ADJUDANT. Cet homme est devenu fou.
ILL. Vous voulez me retenir.
LE MAIRE. Mais voyons : montez dans le train.
LA FOULE. Montez dans le train. Montez dans le train.
ILL, doucement, dans le silence. Quelqu'un me retiendra, quand
je voudrai monter.
LA FOULE. Personne. Personne.
ILL. Je le sais.
L’ADJUDANT. Faudrait vous décider.
LE PROVISEUR. Montez donc dans votre train, mon brave.
ILL. Je le sais : quelqu'un me retiendra, quelqu'un me retiendra.
Le chef de gare donne le départ. Le contrôleur sort
comme s'il sautait sur le marchepied du dernier wagon. Ill, écroulé
au milieu des gens de Güllen, se cache le visage dans ses
mains.
L’ADJUDANT. Vous voyez : il vous a filé sous le nez.
La foule se retire lentement vers le fond, laissant seul Ill effondré.
ILL. Je suis perdu.
Rideau.
Une milliardaire propose une très grosse somme pour la
mort d’un homme. Après les indignations d’usage,
chacun s’arrange avec sa conscience. La mort rôde.
Güllen est une petite ville de Suisse. Claire est une vieille
Dame immensément riche, qui effectue une visite dans son
village natal. Les habitants de ce village, pauvres et démoralisés
attendent de cette généreuse dame un soutien financier
substantiel.
Ils demandent à Alfred Ill d’amadouer la milliardaire
: ils ont eu une liaison dans leur jeunesse. Ill est l’épicier
du village, qui vend à crédit et sera bientôt
le prochain maire.
En descendant du train Claire explique le motif de son retour.
Quand elle était jeune, Ill l’a mise enceinte. Elle
a été contrainte de quitter le village. Elle s’est
prostituée avant d’épouser un milliardaire.
Elle annonce qu’elle donnera cinq cents millions à
la ville si Ill meurt.
Solidaires d'Alfred et indignés par cette tentation amorale
de l'argent, les villageois se laissent gagner par la perspective
de percevoir une grosse somme d'argent, sans pour autant devenir
meurtrier. Car après tout, il suffit qu'un seul habitant
du village cède à la tentation, pour que l'ensemble
du village perçoive la récompense promise par la
vieille Dame.
Ce glissement s'effectue de manière imperceptible : les
habitants, pariant sur une future amélioration de leur
situation économique, se laissent aller à acheter
à crédit. Alfred prend conscience de ce revirement,
à partir du moment, où les habitants en se servant
chez lui, épicier, commanderont des produits de meilleure
qualité. Tout en l'assurant de sa solidarité la
plus indéfectible, chacun spécule sur sa mort !
Alfred a alors recours aux trois autorités symbolisant
l'ordre dans le village : l'autorité légale de la
police, l'autorité morale du maire et l'autorité
religieuse du curé. Mais le policier a acheté des
chaussures neuves, le maire prend livraison d'une machine à
écrire neuve et a des projets d'extension de la ville,
le curé, qui a aussi des chaussures neuves, a déjà
acheté une nouvelle cloche.
Craignant pour sa vie, Alfred projette de s'enfuir du village,
mais sa tentative avorte à la gare : il n'ose prendre le
train devant tous les habitants rassemblés, de peur que
l'un d'eux ne lui tire dans le dos.( Chaque habitant du village
disposait d'une arme depuis la fuite de la panthère noire
( !) de la vieille Dame.)
Alfred meurt sans que l’on sache vraiment par qui.
Claire donne l’argent promis.
Et elle part.
Friedrich
Dürrenmatt est né le 5 janvier 1921 à Konolfingen
dans l'Emmental (canton de Berne).
Fils de pasteur, il passe sa jeunesse à Berne où
il étudie la littérature allemande et la philosophie.
Il poursuit des études de philosophie et de théologie
à Zürich. Il assura la critique dramatique à
la « Weltwoche » et écrivit pour un cabaret
de chansonniers antifascistes « Le Cornichon ».
En 1946, il interrompt ses études, épouse l'actrice
Lotti Geissler et décide de se consacrer désormais
à l'écriture. Ses trois enfants viennent au monde
à Bâle et à Gléresse. Passionnément
épris de peinture, il voulait devenir peintre. Pour avoir
le recul nécessaire face à ses tableaux, il se mit
à écrire. Il signa son entrée en littérature
en 1947, avec une pièce qui fit scandale à Zürich
: C'est écrit (Es steht geschrieben).
A cette époque, il obtient ses premiers succès d'auteur
dramatique avec "Les Fous de Dieu" pièce jouée
au Théâtre de Zurich qui produit un véritable
scandale. En 1952, il s'installe définitivement à
Neuchâtel, dans sa maison du Pertuis-du-Sault. C'est dans
le calme et l'isolement que Dürrenmatt réalisera son
oeuvre monumentale. Continuant à peindre en même
temps qu'il poursuivait son œuvre littéraire, unanimement
reconnu comme un maître de la prose allemande contemporaine
et un des dramaturges majeurs de notre temps dès 1956,
où le triomphe de La Visite de la vieille dame (Der Besuch
der alten Dame) lui apporta célébrité et
indépendance matérielle.
Après la mort de sa première femme, Dürrenmatt
épouse en 1984 l'actrice et réalisatrice Charlotte
Kerr. Il meurt d'une crise cardiaque dans la nuit du 13 au 14
décembre 1990 à Neuchâtel.
Dürrenmatt influencera le théâtre de langue
allemande jusque dans les années soixante. Ses pièces
constituent un miroir du monde, dans lequel la tragédie,
se mêlant à la comédie, débouche très
souvent sur le grotesque.
Ses pièces les plus célèbres comme Le Mariage
de M. Mississippi (1952), La Visite de la vieille dame (1956)
ou encore Les Physiciens (1961), nous interpellent sur le comportement
moral de l'individu et de la collectivité sans toutefois
nous proposer une morale "tranchée". Il nous
laisse souvent aussi désemparé face à ses
oeuvres que face à notre vie même. La "pensée
dramaturgique" de Dürrenmatt combine les questionnements
portant sur la théorie de la connaissance, les sciences
physiques et naturelles et la philosophie de l'existence. Il les
transpose littérairement en des "actions-types".
Dans la seconde partie de sa vie, Dürrenmatt publiera un
ensemble de textes autobiographiques et d'essais dont la "Mise
en Oeuvre" et "l'Edification" forment l'élément
central.
C'est par ses pièces de théâtre que Dürrenmatt
acquit une notoriété mondiale. Il a écrit
plus de vingt comédies, de nombreuses pièces radiophoniques
et des adaptations pour la scène. Mais il écrivit
également des romans de type policier.
Enfin, dans d'autres écrits en prose, Dürrenmatt adopta
définitivement une attitude de plus en plus engagée
comme observateur perspicace de la scène politique internationale.
Les
Visiteurs :
CLAIRE ZAHANASSIAN,
née Wäscher, milliardaire (Armenian-Oil) Julie
LE LAGADEC
SES MARIS VII à IX
LE VALET DE CHAMBRE
TOBY
ROBY mâcheurs de chewing-gum
KOBY
LOBY aveugles
Les
Hôtes :
ILL Patrice VION
SA FEMME
SA FILLE
SON FILS
LE MAIRE
LE PASTEUR
LE PROVISEUR
LE MÉDECIN
L'ADJUDANT DE GENDARMERIE
LE PREMIER CITOYEN
LE DEUXIÈME CITOYEN
LE PEINTRE
LA PREMIÈRE FEMME
LA SECONDE FEMME
Mlle LOUISE
LES SERVANTES
LES FILLES DU MAIRE
LE GYMNASTE
LE CHEVREUIL
Les Geneurs :
REPORTER I
REPORTER II
L'OPÉRATEUR
LE SPEAKER
Les autres :
LE CHEF DE GARE
LE CHEF DE TRAIN
L'HUISSIER
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